Chorale des instituteurs moraves en France - article 1
Chorale des instituteurs moraves en France - article 1 : de 1908 à 1956 - le présent article
Chorale des instituteurs moraves en France - article 2 : tournée en 1908
Chorale des instituteurs moraves en France - article 3 : tournée en 1925
Chorale des instituteurs moraves en France - article 2 : tournée en 1908
Chorale des instituteurs moraves en France - article 3 : tournée en 1925
Si un ensemble contribua grandement à propager la musique de Janáček, c'est à coup sûr la Chorale des Instituteurs moraves. Bien évidemment, dans son propre pays, la Chorale s’employa à la diffuser, mais par ses nombreuses tournées en Europe, elle divulgua et popularisa un certain nombre de ses œuvres chorales. Par ailleurs le Quatuor Janáček contribua, lui aussi, à diffuser les deux pièces de Janáček pour leur ensemble à cordes, dès 1958, date de leur première venue en France.
Ferdinand Vach enseignait à l'Institut de formation des enseignants de Kroměříž depuis 1895 lorsqu'en 1903, il conçut un groupe choral puisant parmi ses étudiants les meilleurs éléments pour le constituer. Il avait pour but de sortir de l'amateurisme qui sévissait dans les groupes existants. Dès l'année suivante, étendant son recrutement au-delà de la ville de Kroměříž, il baptisa ce nouvel ensemble Pěvěcké Sdružení Moravských Učitelů (Société chorale des Instituteurs moraves) aussi connu par les initiales de leur intitulé : PSMU.
En 1905, Ferdinand Vach entra au Club des Amis de l'Art dont Janáček avait été à l'origine en 1900 avec quelques autres compatriotes. Les deux hommes se croisèrent très certainement à cette occasion.
Leur rencontre musicale eut lieu à Veseli, en juin 1905, lorsque le compositeur assista émerveillé à une manifestation de la Chorale. Aussitôt, il envoya deux choeurs composés récemment que Vach s'empressa de rajouter au répertoire de sa société chorale.
Cet ensemble, en peu de temps, avait atteint l'un des buts que s'était fixé son créateur, la perfection musicale. Elle avait été obtenue grâce à la discipline de l'ensemble, aux nombreuses répétitions que ses membres et leur chef s'imposaient, à l'enthousiasme qui les animait. Conscient de la qualité atteinte par son ensemble, le chef n'hésita pas à quitter ses terres moraves pour aller porter la musique chorale dans les pays étrangers. En 1905 et 1906, il ne s'éloigna pas trop de sa base, puisque les Instituteurs moraves se rendirent seulement en Autriche et en Allemagne. Mais 1907 les vit rallier l'Italie et les Balkans. Avant le déclenchement de la Grande Guerre, ils visitèrent la Hongrie, la Pologne et la Russie. La société chorale emmenait avec elle des chœurs de Pavel Křížkovský dont le fameux Utonulá (La jeune noyée), Smetana, Suk, Novák, Ostrčil et bien sûr Janáček.
A Přerov, ville de Moravie, à la fin de l'année 1905, les deux premiers chœurs de Janáček entrèrent au répertoire de la Société chorale, Dež viš et Klekánica (IV/28), bientôt suivis par Maryčka Magdónova et une dizaine d'autres parmi lesquels Kantor Halfar, Sedmdesát tisíc (Les 70 000), Česká Legie (La Légion tchèque) et enfin Potulný šílenec, (Le Fou errant).
Janáček attira Fernidand Vach dans son Ecole d'orgue de Brno dans laquelle de 1906 à 1909, il enseigna le chant et de nouveau en 1918-1919. Les deux hommes se virent plus souvent et leurs échanges s'avérèrent fructueux. Les préoccupations du pointilleux Janáček rejoignaient celle du chef de chorale sur la qualité musicale de l'interprétation. Maintenant qu'il avait à sa disposition un ensemble de très haut niveau, le musicien se remit à la composition chorale. Comme de plus, il tomba sur des poèmes silésiens de Petr Bezruč qui le touchèrent, il s'en empara et les adapta pour chœur. Ainsi naquirent à l'automne 1906 Maryčka Magdónova (IV/35) et Kantor Halfar (IV/33). Il les dédia d'ailleurs tous les deux à Ferdinand Vach qui créa le premier d'entre eux à Prostějov le 12 avril 1908 une quinzaine de jours avant la première française le 23 avril suivant à Paris lors d’une tournée des Instituteurs moraves, jamais réalisée en France jusqu’à cette date.
Comment cette chorale fut-elle reçue à Paris ? En 1908, en dehors de quelques intellectuels slavisants, on assimilait les différents peuples vivant à l’intérieur de l’Empire austro-hongrois à la culture germanique de l’occupant. Alors que, grâce à Diaghilev, la musique russe se dévoilait peu à peu dans la capitale française - Boris Godounov, l’opéra de Modeste Moussorgski venait d’être créé en France - quand on ne germanisait pas la musique tchèque, on la comparait à la musique russe dont on pensait qu’elles étaient cousines. On applaudissait beaucoup plus les interprètes que les chœurs qu’ils chantaient. Tout juste, dans les milieux les plus informés, les noms de Smetana et de Dvořák évoquaient parfois quelques airs, ceux des autres compositeurs tchèques ne suggéraient aucun titre d’une de leurs œuvres pour la grande majorité des mélomanes. Janáček ne faisait pas exception à cette situation.
Depuis, Maryčka Magdónova est devenu un chœur emblématique pour la Société chorale des instituteurs moraves puisqu'ils l'ont chanté plusieurs centaines de fois. Depuis cette création, cette chorale est devenue synonyme d'authenticité dans l'interprétation des pièces chorales de Janáček. Cette authenticité que reconnut le compositeur qui ne tarissait pas d’éloges sur l’interprétation de ces chanteurs, véritables passeurs de ses chœurs.
Du vivant de Janáček, à deux reprises les choristes de Vach chantèrent pour Radio Prague Vínek (La Guirlande) IV/31 et Perina (L’Edredon) IV/38, le 30 décembre 1926 et pour la radio de Brno le 5 mars 1927, Sedmdesát tisič (Les 70 000) IV/36 et Naše vlajka (Notre drapeau) IV/44. Le compositeur à ce moment-là était à Prague. Il écouta cette émission radiophonique chez des amis (1).
Lorsque Ferdinand Vach quitta la direction de la Chorale des Instituteurs moraves en 1936, un de ses élèves, Jan Soupal prit sa suite jusqu'en 1964. La Chorale retrouva le chemin de la France en 1956 et amena avec elle des ouvrages de Janáček. Antonín Tučapský lui succéda jusqu'en 1972. Le printemps de Prague et la libéralisation du régime avaient vécu. Lors de la reprise en mains par la ligne dure des communistes, il fut forcé de quitter son poste de professeur d'université et de chef de chœur. Oldřich Halma et Lumír Pivovarský assurèrent un intérim et depuis 1975 Lubomír Mátl conduisit les destinées de l'ensemble choral qui fêta son centenaire en 2003 offrant une belle leçon de longévité et de fidélité à ses idéaux artistiques. Après quarante ans d’approfondissement du répertoire du chœur, Lubomír Mátl passa le relais à un de ses élèves, Jiří Najvar.
Pour la première fois en France, en 1908, noyé au milieu d’ œuvres d’autres compositeurs tchèques, on entendit une composition de Janáček, Maryčka Magdónova, baptisée La Fille du mineur ainsi que deux autres chœurs et on le devait aux Instituteurs moraves. Ceux-ci, ambassadeurs des chants de leur pays, après leur première venue en France, récidivèrent à la création de la république tchécoslovaque en novembre 1918. La toute jeune république souhaita faire connaître sa culture aux nations occidentales qui l’avaient aidée à naître, longtemps opprimée par l’Empire austro-hongrois dans lequel pendant des décennies elle était amalgamée. Au printemps 1919, l’état tchèque envoya en Grande Bretagne et en France des artistes, véritables représentants de son art musical. Malheureusement, ils visitèrent Paris au cours du mois de juin 1919, alors que la saison musicale avait mis un point final à ses activités depuis quelques jours. Si bien que les journalistes chargés de l’activité culturelle et particulièrement les critiques musicaux avaient déjà pris leurs quartiers d’été. Ainsi les rares compte-rendus de cette tournée tchèque passèrent quasiment inaperçus aux yeux des mélomanes parisiens. Parmi les interprètes engagés par l’état tchèque se trouvait la Chorale des Instituteurs moraves. De Janáček, elle présenta aux Parisiens une nouvelle fois Maryčka Magdónova. La Chorale termina sa tournée diplomatique en Suisse. En 1923, nouvelle tournée, cette fois-ci, dans un pays du sud, l’Italie.
Quelques années plus tard, à la fin de l’année 1925, Ferdinand Vach et ses choristes revinrent en France pour une tournée qui dura un peu plus d’une quinzaine de jours. Entrés en France le 30 novembre 1925 à Strasbourg, ils la quittèrent à Nice le 16 décembre pour terminer leur périple par l’Italie avant de rentrer en Moravie. En France, ils dévoilèrent au public un autre chœur de Janáček, Sedmdesát tisíc (Les 70 000) que seul le critique montpelliérain Edouard Perrin décrivit dans sa chronique du Petit Méridional. «Formidable», écrivait-il à propos de cette œuvre chorale.
Avant le début de la guerre 39-45, les instituteurs moraves entreprirent un voyage en Yougoslavie en 1926, où ils revinrent l’année suivante. Au cours de cette même année, ils visitèrent l’Allemagne. L’URSS les vit sur son territoire en 1930 alors qu’en 1932, ils parcoururent la péninsule hispanique, Espagne et Portugal. Deux ans plus tard, leur voyage ne leur occasionna pas de parcourir beaucoup de kilomètres puisqu’ils ne franchirent qu’une frontière pour se retrouver en Autriche. Enfin, en 1937, la Roumanie eut leur visite.
Arrivèrent les années terribles pour la Tchécoslovaquie. Suite aux désastreux accords de Munich, désastreux pour les Tchèques puisque dans un premier temps, ils furent amputés des Sudètes par leur puissant voisin, puissant et conquérant, l’Allemagne et quelques mois plus tard occupés intégralement par l’armée allemande rayant l’existence du pays. Pour les choristes moraves, plus question de quitter Brno pour porter ailleurs leur art et les ouvrages des compositeurs tchèques. Comme pour tous leurs compatriotes, six années périlleuses pour les instituteurs dans l’exercice de leur métier comme dans la pratique de leur art.
La guerre terminée signa de nouveaux départs en dehors de la Moravie, d’abord en Yougoslavie en 1946, puis la Belgique et la Grande Bretagne en 1948 et l’Allemagne en 1954. Pour entendre de nouveau la chorale des instituteurs moraves en France, il fallut patienter une trentaine d’années depuis leur dernière venue dans le pays. En 1956, à l’occasion d’Olympiades organisée par la Fédération musicale populaire (2) nombre de chorales de tous les pays européens et même un ensemble mongol se mesurèrent en apportant les chants de leur pays d’origine. Il s’agissait pour cette Fédération d’attirer le regard des mélomanes et plus largement des Français sur l’un des enjeux artistiques qui agitaient, particulièrement dans ces années-là, les intellectuels, les artistes, les musiciens en particulier. Qui, des jeunes musiciens regroupés autour de Pierre Boulez ou du fort noyau de «progressistes» enrôlés sous la bannière communiste ou encore d’un nombre non négligeables d’indépendants réussirait à imposer au public les voies musicales aptes à réconcilier le plus grand nombre avec un art plutôt élitiste ? L’art choral, qui, pratiqué en amateur, ne nécessite pas à priori une formation musicale de haut niveau, et rassemble des individus autour d’un même but, en plus de puiser dans des répertoires variés, de par sa constitution amène à une vie collective, battant en brèche un individualisme plutôt éloigné des vues communautaires soutenues par ce courant artistique et politique qui s’incarnait, entre autres, dans les pages des Lettres françaises. En Tchécoslovaquie, en 1956, les thèses de Jdanov triomphaient encore, même si elles s’étaient un peu assouplies. Janáček, sans être pestiféré ne voyait son génie reconnu que par ses concitoyens moraves alors pourtant que ses opéras continuaient à obtenir l’assentiment des spectateurs. Les autorités artistiques et politiques pensaient qu’il fallait maintenant tenter d’attirer ce compositeur dans leur camp. Antonín Sychra s’attela à cette tâche dans ces années-là. Janáček, doucement, sortit du purgatoire dans lequel on l’avait laissé.
Commandée par Jan Šoupal, la société des instituteurs moraves, en plus d’œuvres de Jindrich, Pokorny, Foerster, Dvořák, Šoupal inclut deux chœurs de Janáček appartenant à sa période juvénile, Laska opravdiva (Un amour véritable) et Ach vojna, vojna (Ah la guerre, la guerre). Qui sortit vainqueur de cette confrontation ? La Chorale des instituteurs moraves (3) ! Dirigée par Jan Šoupal, elle bénéficia d'une gravure (4) effectuée par la firme Erato (5) qui regroupait des œuvres vocales de H. Jindrich, Pokorny, J. Šoupal, Dvořák (Scherzo), Janáček et J.B. Foerster. Un tel enregistrement récompensait les chanteurs moraves, témoignait du succès de ces Olympiades et offrait au public français la possibilité d'entendre un assez large échantillon de musique chorale tchèque. Ce disque, épuisé depuis longtemps, présentait pour la première fois deux chœurs de Janáček que les Instituteurs moraves donnèrent en première audition française. Il s'agissait de deux productions du temps de sa jeunesse, le mélodieux Laska opravdiva ((Un amour véritable) IV/8 composé en 1876 pour la société Svatopluk dont Janáček dirigeait alors la chorale. Le second était extrait de Ctverice muzskych sboru (Quatre chœurs pour voix d'homme) IV/17 (6) écrit en 1885 dont le compositeur assura lui-même la création à Brno. Ach vojna, vojna ( Ah, la guerre, la guerre) constitua le deuxième chœur que les auditeurs présents à la salle Pleyel reçurent donc en première exécution française. Précisons que dans le papier qu’il confia à une revue musicale de vulgarisation, Guy Erismann qualifiait Janáček de « compositeur considérable (7)».
Malgré la délivrance de ce prix dans des circonstances favorables, la Chorale morave ne foula plus le sol français pendant vingt-quatre ans. Après quelques années pendant lesquelles souffla un vent de relative liberté, la reprise en main de l’appareil politique par la tendance dure du parti communiste tchécoslovaque à la suite de l’occupation par l’armée russe et celles des pays frères en 1968, les frontières se refermèrent de manière relativement étanche. Leurs déplacements ne furent autorisés que dans ces «pays frères», soit la Pologne à trois reprises, l’URSS par deux fois et la Roumanie. Aux environs des années 1980, les autorités politiques revinrent prudemment sur cette politique. Quoi de mieux pour assurer une propagande plus efficace que de laisser des artistes tchèques se produire à l’étranger et répandre la musique nationale, signe de qualité de la politique culturelle menée ? En 1978, l’Italie bénéficia la première de cette ouverture des frontières de la Tchécoslovaquie vers un pays occidental. La chorale morave s’offrit donc le voyage vers un pays où le chant ne régnait pas seulement sur les scènes d’opéra.
A trois reprises, en 1908, 1925 et 1956, les choristes moraves chantèrent en première audition française six pièces chorales de Janáček, deux datant de sa jeunesse, Laska opravdiva et Ach vojna, vojna, deux autres composées au temps de Jenůfa, Dež viš et Klekánica et enfin deux chœurs relevant d’une période faste pour le compositeur sur le plan choral, Maryčka Magdónova et Sedmdesát tisíc. Cependant, quels que soient les mérites des Instituteurs moraves, quatre venues en France en cinquante ans, ne pouvaient pas ancrer durablement quelques pièces chorales dans le cœur des mélomanes. En plus, le répertoire choral ne représentait pas la pièce étalon pour juger de la valeur d’un compositeur, alors que l’opéra et le répertoire symphonique servaient plus couramment à distinguer parmi les créateurs ceux dignes d’un avenir certain ou consolidaient les valeurs sûres. Jusqu’en 1956 et même quelques années plus tard, Janáček n’eut droit à aucune écoute attentive de la part de la grande majorité du milieu musical. Musicien provincial d’un petit pays, comme on le définit longtemps dans son propre pays, il ne fut pas considéré autrement en France.
Merci à Jiří Krumpholc, ancien président de la Société Chorale des Instituteurs Moraves (Pěvecké sdružení moravských učitelů) pour toutes les informations concernant les tournées étrangères de la Chorale et à Robert Ferrer qui m'a permis la communication avec Jiří Krumpholc.
Joseph Colomb - mars 2019
Notes :
1. Nigel Simeone, The Janacek compendium, The Boydell Press, 2019, page 185.
2. Les chefs d’orchestre Roger Désormière et Charles Bruck ainsi que les compositeurs Serge Nigg, Jean-Louis Martinet, Elsa Barraine, Charles Koechlin et Louis Durey, un temps membre du Groupe des Six, appartenaient à la Fédération musicale populaire.
3. Peut-on vraiment écarter le soupçon de propagande et/ou de partialité dans cette attribution quand on connaît les liens qui unissaient les organisateurs aux pays communistes d'Europe centrale ? (ce qui n’enlève rien à la qualité intrinsèque des choristes moraves).
4. Erato, référence LDE 1062, disque vinyle 17 cm.
5. Consécration de ces Olympiades, Erato ne grava pas moins de 8 autres disques dédiés chacun à un ensemble choral distingué par le palmarès (deux chorales françaises, une italienne, deux allemandes, une israélienne et deux chorales tchèques).
6. Ce cycle choral fut le premier à pénétrer en Europe occidentale, en Belgique, à Spa plus précisément, en 1905 le 25 juillet porté par les voix de la Chorale Smetana dirigée par Bohuslav Beneš au cours d'une de ses tournées internationales.
7. Revue Disques, numéro 86, février 1957. Un peu plus tard, Erismann rédigea un livre en l’honneur de Janáček, une cinquantaine d’année après celui de Daniel Muller. Robert Brussel dans les années 1920 et 1930, Marc Pincherle, un peu plus tard et Jacques Feschotte, dans les années 1950, tentèrent bien d’attirer l’attention sur Janáček, sans succès dans l’immédiat.
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