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1 mai 2019

Dvořák tel que je l'ai connu - article 13

Dvořák tel que je l'ai connu - article 13 : Brahms et Dvořák

Johannes Brahms a-t-il pris sur lui la tâche immense de relire et corriger les épreuves de Dvořák avant publication ? Oui, sans doute, pour une partie d'entre elles ; mais certainement pas de la façon dont le raconte Joseph Kovařík dans son treizième et dernier article pour la revue Fiddlestrings, publié en 1928. Difficile de savoir si Kovařík est conscient de broder autour d'une histoire dont il fut un temps un protagoniste, ou s'il accorde une confiance trop grande à des souvenirs vieux de plus de deux décennies. Toujours est-il que l'on consultera les commentaires de l'après-propos pour se faire une idée plus proche de la vérité musicologique.

Les autres articles de cette série sont disponibles sur MusicaBohemica :

Dvořák tel que je l'ai connu - article 1 : Spillville, Symphonie du Nouveau Monde
Dvořák tel que je l'ai connu - article 2 : Spillville, Quatuor et Quintette dits "Américains"
Dvořák tel que je l'ai connu - article 3 : New York, concerts, Bruch, Schumann, Victor Herbert et le Concerto pour violoncelle

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Fiddlestrings No. 13 (1928)

DR DVOŘÁK TEL QUE JE L'AI CONNU
PAR JOSEPH J. KOVAŘIK


L'éditeur berlinois Simrock, après avoir obtenu les droits de la New World Symphony et d'autres œuvres du Dr Dvořák, en informa Brahms ; celui-ci, comme je m'en suis déjà ouvert, s'offrit aussitôt d'en relire et corriger toutes les épreuves, pourvu que le Dr Dvořák n'y soit pas opposé. Il ajouta même que cela ferait gagner beaucoup de temps - le Dr Dvořák étant aux États-Unis - en plus de lui procurer un immense plaisir.

Simrock envoya alors un télégramme au Dr Dvořák pour l'informer de l'offre généreuse de Brahms. Dvořák, très touché par l'intérêt du grand maître pour son travail, donna volontiers son accord. Ainsi, Brahms lut et corrigea toutes les épreuves, non seulement de la Symphonie du Nouveau Monde, mais aussi des trois ouvertures, Nature, Carnaval et Othello ; des Quatuor en fa opus 96 et Quintette en mi bémol opus 97, de la Sonatine pour violon opus 100 et de la Suite pour piano opus 98, toutes les œuvres de Dvořák alors reçues par Simrock.

Après avoir examiné toutes ces épreuves, ce qui n'était pas une tâche facile, Brahms remercia dans une lettre le Dr Dvořák pour les nombreuses heures agréables qu'il avait passées à réaliser ce travail.

Ce n'étaient pas les seuls manuscrits du Dr Dvořák que Brahms avait lus. Simrock avait à plusieurs reprises réprimandé le Dr Dvořák pour la mauvaise qualité de ses épreuves, cause de maints retards et surcoûts. Quand Simrock le rapporta à Brahms, celui-ci suggéra alors à l'éditeur de lui envoyer les manuscrits de Dvořák, tout en laissant à ce dernier le soin de vérifier la version corrigée. Brahms a ainsi lu presque toutes les épreuves du Dr Dvořák publiées par Simrock, et bien des fois, Brahms déclara à Simrock à quel point la moindre mesure écrite par Dvořák l'intéressait, et qu'en révisant les épreuves, il avait pu se familiariser avec les œuvres avant qu'elles ne soient connues.

Le Dr Dvořák, bien sûr, n'était pas au courant de cet arrangement. La seule épreuve qu'il recevait de Simrock était la dernière, et comme Brahms avait déjà fait toutes les corrections, l'appréciation de Dvořák disait toujours "très bien, rien à changer".
Le secret perdura jusqu'au jour où le Dr Dvořák, de passage à Berlin pour assister à un concert de l'une de ses œuvres, en profita pour rendre visite à son éditeur. Au cours de la conversation avec Simrock, le Dr Dvořák fit remarquer que d'autres éditeurs le harcelaient avec de nombreuses corrections, "tandis qu'avec vous (Simrock), c'est toujours bon du premier coup". Simrock répondit : "Voyez-vous, les choses vont ainsi : je ne vous envoie qu'une seule demande de relecture parce que Brahms révise toutes les versions précédentes. J'économise du temps et de l'argent."
Lorsque le Dr Dvořák l'apprit, il se rendit à Vienne pour remercier Brahms, mais ne le trouva pas. De retour chez lui, Dr Dvořák écrivit à Brahms une lettre élogieuse pour l'intérêt qu'il portait à ses œuvres. Brahms répondit comme suit :
Je suis vraiment désolé d'avoir été absent quand vous êtes passé me voir. Vous savez que je n'aime pas écrire des lettres, alors je dirai seulement que me charger de relire vos épreuves me donne toujours le plus grand plaisir.
Sûrement un cas très rare de générosité et de modestie ! Je pense qu'il s'agira du seul et unique cas de ce genre dans l'histoire de la musique.

Brahms répugnait à voir le Dr Dvořák partir pour l'Amérique, car il aurait voulu le voir accepter un poste au Conservatoire de musique de Vienne. Le sujet revenait régulièrement lors de leurs rencontres.

Le Dr Dvořák hésita, pour finalement dire à Brahms qu'il ne voyait pas comment il pourrait accepter le poste. Il fit valoir qu'avec sa famille nombreuse, la vie restait bien meilleur marché à Prague qu'à Vienne. C'est alors que Brahms déclara : "Je n'ai ni enfants, ni personne à charge, alors considérez mon argent comme le vôtre, et ce sera l'un des plus beaux jours de ma vie quand je sortirai faire des emplettes avec madame."

Cela ne devait jamais se réaliser, car le Dr Dvořák accepta alors l'offre qu'il avait reçue du National Conservatory of Music à New York.

(traduction Alain Chotil-Fani)

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Commentaires

Si Brahms a écrit à Dvořák sa joie de lire et corriger certaines épreuves, la lettre s'est perdue, car nul courrier de ce genre n'est recensé dans la correspondance conservée, et le compositeur tchèque n'en fait aucune mention autre part. Le fait cependant semble avéré, car le 20 janvier 1894, Simrock écrivait la chose suivante à Dvořák :
Brahms a bien voulu se charger de la révision des œuvres, il semble très intéressé car il m'a écrit : "Dites bien à Dvořák combien je suis heureux de le voir créer avec tant de bonheur", et il vous envoie ses meilleurs souvenirs.
Il est donc exact que Brahms joua volontairement le rôle de correcteur pour un compositeur qu'il estimait entre tous. Il est difficile de croire que cette action désintéressée fut antérieure au séjour américain de Dvořák, en l'absence de sources primaires : l'information sur cette antériorité proviendrait d'Oskar Nedbal qui l'a transmise à Max Kalbeck (1850-1921), critique allemand et auteur d'une importante biographie de Brahms. Kovařík avait aussi séjourné à Vysoká en compagnie de Nedbal pendant l'été 1892 et il est possible que Nedbal lui ait alors fait part de l'action de Brahms, sans que nous n'ayons aucune certitude sur sa réalité. L' "accord secret" entre Brahms et Simrock relève donc, jusqu'à plus ample informé, de la légende, d'autant plus que Kovařík prend quelques libertés avec la traduction du courrier envoyé par Brahms. On ne lit dans la version originale de cette lettre rien qui évoque une correction d'épreuves :
ich bedauere ganz außerordentlich, bei lhrer Anwesenheit hier verreist gewesen zu sein. Um so mehr, da ich großer Schreibeunlust wegen von schriftlichem Verkehr nicht den geringsten Ersatz hoffen kann. So sage ich auch heute nur, daß die Beschäftigung mit lhren Sachen mir die größte Freude macht.
Ce qui peut se traduire par :
Je regrette beaucoup d'avoir été absent lors de votre venue. Je le regrette d'autant plus que je ne peux guère remplacer cette rencontre par un échange de lettres. Aussi dirai-je seulement qu'aujourd'hui, je trouve le plus grand plaisir en m'occupant de vos affaires.
On comprendra mieux les "affaires" en question quand on saura que le courrier date de mars 1878, quand Brahms avait eu la révélation de l'art de son confrère et s'employait à en faire la publicité à Vienne et en Allemagne. Dvořák commence ce même mois l'écriture de ses premières Danses slaves qui entreront au catalogue Simrock. Quant à la visite à Brahms manquée lors d'un passage de Dvořák à Vienne, elle est documentée fin 1877, autour du 30 décembre, à une époque où cet éditeur n'avait encore rien publié de Dvořák. On ne peut formellement exclure une autre rencontre manquée, mais aucun voyage de Dvořák à Vienne n'est connu pour le premier trimestre 1878.

S'il n'a sans doute pas joué le rôle de correcteur de Dvořák avant son séjour américain, Brahms a cependant réalisé cette tâche pendant l'absence de son ami et la poursuivit - même si cela semble incroyable - après le retour de Dvořák en Europe. L'on trouve ici un indice de l'immense intérêt de Brahms pour l'œuvre de son confrère plus jeune, en dépit de leurs divergences.

Biographie de Brahms par Kalbeck

Dans le même ordre d'idées, l'insistance de Brahms à voir Dvořák occuper une chaire de composition au Conservatoire de Vienne est aussi commentée par Kalbeck, dans une présentation très proche de celle qu'en fait Kovařík. Les deux hommes ont peut-être pioché auprès de sources communes (Nedbal ou l'épouse de Dvořák) à moins que Kovařík se soit simplement "servi" dans la biographie de l'Allemand. Kalbeck écrit :
Le fait que Dvořák ait pris la direction du Conservatoire de New York allait à l'encontre de la volonté de son mentor. Avant que ce projet ne se concrétise, Brahms voulait que le brillant musicien, qui était aussi un maître du contrepoint, soit nommé comme professeur de composition au Conservatoire de Vienne, afin d'y réparer ce que d'autres y avaient gâché en exerçant, selon Brahms, un effet néfaste sur les jeunes par leur exemple et leur enseignement. Il en a parlé à plusieurs reprises avec Dvořák, qui a toujours hésité à lui donner la raison de son refus. 
Dvořák finit par lui avouer ne pas en avoir les moyens. il pouvait se contenter de vivre avec sa nombreuse famille dans une Prague abordable, mais pas dans l'onéreuse Vienne. Brahms déclara alors : "Eh bien, comme je n'ai pas d'enfants, et aucun projet, considérez ma fortune comme la vôtre". Dvořák, ému jusqu'au larmes, rejeta cette offre pour se rendre en Amérique. Brahms réitéra alors sa proposition avec force, tant il craignait de voir le talent merveilleux de son ami galvaudé par l'exploitation forcenée qu'en feraient les Yankees.
Il ne semble pas possible que les deux hommes aient discuté ensemble du poste au Conservatoire de Vienne en le mettant en balance du séjour en Amérique. L'invitation de Jeannette Thurber adressée à Dvořák date du 5 juin 1891, et le départ a lieu en septembre 1892. Or, dans une lettre à Brahms datée de décembre 1894, Dvořák dit qu'ils ne se sont pas vus depuis cinq ans, avant même que le projet de se rendre outre-Atlantique ne prenne corps.

Il est en revanche certain que Brahms voulut faire venir son ami à Vienne en mettant à sa disposition une partie de sa fortune, mais tous les témoignages que nous possédons en ce sens datent de 1895, après le retour définitif du Tchèque en Europe.

Kalbeck rapporte combien Brahms était soucieux de l'avenir des apprentis compositeurs à Vienne, soumis selon lui à l'influence néfaste de certains enseignants. Il est ironique que cette hantise envers les tenants d'une filiation wagnérienne, pour rester très général, ait poussé Brahms à encourager un homme qui devait bientôt illuminer cette fin de siècle par quelques-unes de ses plus belles effusions dans le domaine du poème symphonique et de l'opéra. (1)

Alain Chotil-Fani, 1er mai 2019
Mille mercis au Dr Beveridge, amical pourvoyeur en documents précieux et inédits.

Sources

Les commentaires et extraits de Kalbeck sont soulignés par le Dr Beveridge. D'autre part et sauf mention spécifique, les deux sources principales utilisées dans ces commentaires sont :
  • BURGHAUSER Jarmil, CLAPHAM John, « Thematický Katalog », PRAHA, Bärenreiter Editio Supraphon, 1996.
  • KUNA Milan, BRADOVÁ Ludmila, CUBR Antonín, HALLOVÁ Marketa, SLAVÍKOVÁ Jitka, « Antonín Dvořák, korespondence a dokumenty », Korespondence odeslana, Korespondence prijata 1871-1904, PRAHA, Bärenreiter Editio Supraphon Praha, 1987-2004

Notes

(1) Lire ou relire par exemple :
Dvořák et L'ondin (Vodník)
Le long chemin de Rusalka

Voir aussi

Sur MusicaBohemica : Dvořák par ceux qui l'ont connu


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