L’après-Dvořák
La tenace habitude d’identifier la musique tchèque à quatre noms majeurs – Smetana, Dvořák, Janáček et Martinů – identifie à coup sûr les deux premiers au Romantisme, et leurs deux cadets au XXe siècle. Cette classification commode (et exacte seulement si l’on considère le Janáček de maturité, à partir de Jenůfa, qui succède à plus de deux décennies de compositions diverses et moins marquantes) laisse par contrecoup dans l’ombre une entière génération de l’âge intermédiaire. Celle des Oskar Nedbal, Josef Suk, Vítězslav Novák ou Julius Fučík, tous nés au début de la décennie 1870 et élèves prometteurs de Dvořák au Conservatoire de Prague.
Les bouleversements des temps modernes allaient éclipser cette génération. Époque généreuse dans le domaine musical, agitée par les théories inouïes de l’École de Vienne, les rivalités jugées inconciliables entre les Français (Debussy, Ravel) et les Germains (Mahler, R. Strauss), les scandales provoqués par les outrances de Stravinski et Bartók. Comment simplement se faire un nom à l’ombre de tels géants ?
Il n'empêche. Nous constatons en 2010 que si la postérité se refuse à élever les élèves de Dvořák au même rang que les grands compositeurs de leur temps, elle ne les a pas non plus relégués aux oubliettes de l’histoire musicale. Leur musique n’a jamais quitté le catalogue des maisons de disques. A toute époque il s’est trouvé des interprètes, et même souvent de grands artistes, pour les défendre.
Cela n’est pas rien, tant les chroniques musicales abondent de noms qui ne nous parlent pas. Il arrive qu’une poignée de curieux, animés par l’espérance d’une révélation, exhument quelque partition d’un de ces artistes dédaigné par la mémoire collective pour trop souvent, une fois retombé l’espoir d’une redécouverte fracassante, la laisser de nouveau s’ensevelir dans les sables de l’oubli.
Or, cela n’est le cas ni de Suk, ni de Novák. A un siècle de distance, leur statut de grands musiciens, à défaut d’être des génies de leur art, n’est nullement usurpé. Le cas du premier cité a déjà été brièvement abordé dans mes commentaires sur Praga. Mais si le nom de J. Suk éveille quelque impression de familiarité au mélomane un peu curieux, il n’en va pas de même avec V. Novák (1870 – 1949).
Penchons-nous sur ses œuvres les plus estimées, régulièrement rééditées sous la forme d’enregistrements historiques ou contemporains. Deux suites pour orchestre, Dans les Tatras et Suite slovaque, sont composées en 1902 et 1903, suivies par un poème symphonique d’après Hans Christian Andersen, L’éternel désir. Un vaste cycle, intitulé Pan, est écrit en 1910 pour le piano avant d’être orchestré. La même année, une cantate intitulée La tempête assoit la renommée de Novák dans son pays et bientôt à l’étranger (Vienne, 1913).
Une chose frappe immédiatement l’esprit : toutes ces œuvres ont été composées pendant la première décennie du siècle, alors que Novák devait disparaître en 1949.
On connaît d’autres exemples de promesses musicales avortées. Rossini, fortune faite, s’est réfugié dans les plaisirs que lui permettait son aisance financière. Sibelius, sans doute effrayé par les perspectives de la musique contemporaine, n’a plus rien publié après son poème symphonique Tapiola. Il devait vivre encore trente années… Le Français Duparc perdit son art créateur à mesure d’un désordre mental grandissant.
Mais pour Vítězslav Novák, la « petite source ne s’est pas tarie ». Jusqu’à sa mort, il continua à composer, sans jamais retrouver sa place privilégiée parmi ses pairs. Certains mettent ce phénomène sur le compte d’une pente déclinante qui succéderait à la plénitude des moyens intellectuels, ce stade privilégié que les Grecs nommaient acmê et qui symbolise, pour tout penseur, l’apothéose de ses facultés mentales.
Umberto Eco l’a dit, « le cerveau de Mozart n’est pas un moteur à explosion ». Personne ne connaît les mystères de la création et, à ce titre, proposer une explication tient plus de l’art divinatoire que d’un discours rigoureux. Mais l’essayiste se mettrait en défaut s’il ne mettait pas le parcours de Novák en regard de l’évolution de la société musicale pragoise, tant les deux sont liés. La vie du compositeur a en effet recoupé celle d’un homme redoutable nommé Zdeněk Nejedlý.
La résistible ascension de Zdeněk Nejedlý (1878-1962)
Né dans la la ville de Smetana en 1878, l’année où Dvořák triomphait enfin avec ses Danses Slaves, Z. Nejedlý fut l’élève du compositeur prématurément disparu Z. Fibich. En tant que chroniqueur musical puis musicologue, il s’employa à défendre les artistes selon lui réellement représentatifs de l’âme nationale tchèque, au premier rang Smetana.
Rapidement ce plaidoyer échappa au domaine musical pour embrasser des causes idéologiques. Avec cette haine obstinée que prodigue le fanatisme, Nejedlý pesa de toutes ses forces pour arracher de l’histoire musicale tchèque les artistes qu’il haïssait. Dvořák fut sa cible. Le symbole de tout un peuple faisait trop d’ombre à ses contemporains. Il fallait abattre sa statue.
Et Nejedlý réussit. Campagnes de presse, conférences pour le nationalisme véritable, intimidation des musicologues, tout l’arsenal de la propagande y passa. L’homme était puissant. Son influence grandit encore après 1918. S’affirmant à la fois national et socialiste – alliance doctrinaire soutenue en ces mêmes années par Adolf Hitler dans l’Allemagne voisine - Nejedlý anticipait les modèles de pensée qui devaient par la suite embraser le continent européen.
A la consternation des milieux éclairés pragois, il parvint à séparer la musicologie tchèque en deux camps inconciliables. Condamné pour cosmopolitisme, Antonín Dvořák. Coupable d’indigence compositionnelle, Leoš Janáček. Puni pour avoir protesté, Vítězslav Novák.
En terre démocratique, on aura rarement vu pareille hostilité employée dans telle entreprise démentielle, mettant la force brute de son front de taureau à détruire les plus prestigieux témoignages de la pensée nationale. Tant il est vrai que la négation des œuvres d’art précède celle des hommes, l’on ne saurait s’étonner de l’aboutissement somme toute naturel de la carrière de Nejedlý. Ce petit commissaire du peuple avant l’heure, minuscule et ubuesque tyran de la pensée, accéda au poste de Ministre de l’Education et de la Culture. Certes pas de n’importe quel état : il siégeait dans le gouvernement de la Tchécoslovaquie devenue stalinienne.
Les effets de l’idiotie érigée en doctrine politique sont-ils indélébiles ? Nous perpétuons sans le savoir, dans maintes encyclopédies, histoires des pays tchèques, notices de disques, commentaires de concerts, critiques d’enregistrements, le spectre de cette abjecte propagande, les accusations de cosmopolitisme ou de formalisme. Réquisitoires vidés de leur sens premier, sans doute, mais dont les sous-entendus nauséeux restent féconds.
Certes, l’œuvre orchestral d’Antonín Dvořák est-il de nos jours mieux reconnu et célébré qu’il ne l’a jamais été. Mais pourquoi peine-t-on à présenter son opéra Dimitri, qui vaut bien – pour ne pas dire plus – maintes œuvres lyriques de Tchaïkovski ? C’est que, voyez-vous, l’opéra romantique tchèque, dans l’esprit des décideurs c’est d’abord Smetana. Or, poser le problème en ces termes est un aveu d’échec : cela légitime, à rebours, les élucubrations de Nejedlý.
Que ce travail de sape mû par une telle hargne partisane ait pu trouver audience et prospérer dans la jeune République Tchécoslovaque nous indique que ce pays n’était nullement indemne de la tentation totalitaire. Après la seconde guerre mondiale, elle devait se déployer sans vergogne, parée des oripeaux du sens de l’histoire et de la gloire d’avoir défait son cousin germain idéologique incarné par le nazisme.
On ne saurait sans s’offusquer constater aujourd’hui, au sein d’écrits souvent dits « de référence », la présence de citations empruntées benoîtement à Zdeněk Nejedlý, ainsi légitimé en penseur digne d’intérêt. Qu’un tel usage puisse être admis sans poser la question de la négation en histoire – au sens où l’on parle des historiens révisionnistes – est révélateur d’une certaine cécité relative à l’histoire récente.
Les enseignements d’un musicologue, dût-il avoir des idées abjectes, ne sauraient être niés, objectera-t-on. Sans doute, et l’histoire de l’art fourmille de petits hommes ayant été de grands professionnels. Le problème ne se pose pas ici en ces termes : Zdeněk Nejedlý n’était pas un musicologue rigoureux qui, une fois revenu à son existence privée, se fabriquait pour son plaisir des systèmes totalitaires où ses petites manies doctrinales trouveraient satisfaction. Il était bien au contraire un homme de combat, entièrement voué au mensonge et non à la connaissance, mettant au service de sa démence l’appareil qu’il avait forgé et qu’il a fait prospérer pendant plus d’un demi-siècle, jusqu’à l’ériger en système d’Etat.
La mise au ban des compositeurs réfractaires ou hors système est, en terre démocratique, le plus haut point d’exclusion qui puisse être atteint. Sous l’emprise dictatoriale surgissent les camps barbelés dans lesquels ces mêmes artistes sont déportés. Il est juste de s’associer à la mémoire des musiciens envoyés à Theresienstadt, camp de travail nazi au nord de Prague. Mais à l’heure où l’on attache tant d’importance au devoir de mémoire, pourquoi à ce point refuser la mise en lumière des prodromes de cette politique d’épuration ?
Les attaques que Novák reçut de plein fouet, le dénigrement et la puissance de feu propagandiste le brisèrent au début de la décennie 1910. Et ainsi fut brisée la génération des élèves de Dvořák.
Sans ce rappel élémentaire – que devrait connaître, et a fortiori faire connaître, tout professionnel un tant soit peu féru d’histoire musicale tchèque au XXe siècle – on ne peut pas comprendre de la même manière la longue, très longue rechute de Novák dans le néo classicisme.
Kdysi (Il était une fois) : Suite de la Bohême du Sud
Novák, lit-on parfois, souffre de la comparaison avec Leoš Janáček. Quand Janáček explore la note, les emmêlures, les durées (1), en infère des principes de composition, Novák, incapable de comprendre la révolution musicale qu’il a à sa portée, se contente de vivre sur son métier hérité du Romantisme.
Mais la comparaison entre les deux compositeurs est-elle légitime ? On peut en douter. Certes, les deux hommes se connaissaient et avaient de longues discussions sur leurs philosophies musicales respectives. Mais ils se parlaient sans se comprendre, tant leurs opinions étaient fondamentalement opposées (2). Le rapprochement entre leurs compositions est somme toute opportuniste, uniquement justifié par des coïncidences de lieu et de temps. De ce fait, les enseignements que l’on a l’habitude d’en tirer sont faux. Car à la vérité l’art de Janáček est si unique qu’il est chimérique de vouloir juger la qualité d’autres œuvres à son aune. Serge Prokofiev serait-il moins remarquable dès lors qu’on s’aviserait de le comparer au maître morave ? Devrait-on pour les mêmes raisons diminuer les mérites d’un Maurice Ravel, d’un Alban Berg, d’un Charles Ives ? Evidemment non. La question ne peut pas se poser en ces termes, tant la situation créée par Janáček est insolite.
Le pire service que l’on puisse rendre à un musicien tchèque est de ne le comparer qu’à d’autres musiciens de sa nation. La modernité de Novák doit être jugée, non en regard de son illustre confrère, mais du monde musical contemporain dans son ensemble.
De son œuvre comportant près de 80 numéros d’opus, je voudrais ici m’attarder sur une pièce tardive, la Suite de la Bohême du Sud (Jihočeská suita op. 64, 1936-7), destinée à l’orchestre symphonique. Son mouvement initial, Pastorale, respire les grands espaces, la félicité – l’on songe à un hommage à la 6e Symphonie d’Antonín Dvořák. La trame polyphonique très étudiée laisse entendre des danses populaires que Novák, dans ses jeunes années, avait étudiées en Moravie et Slovaquie. Le mouvement s’achève sur un délicat halètement des cordes se hissant dans le registre aigu.
La tendre Rêverie qui vient ensuite hésite entre nostalgie et douleur. Cette méditation sur un chant populaire, U panského dvora (A la ferme du domaine) (3) permet à Novák de faire chanter sa fibre lyrique.
Le troisième mouvement, « Il était une fois » ou « Marche des Taborites », est un long crescendo sur le rythme obsédant de Nous, les combattants de Dieu. Avec cet hymne hussite, après Smetana, Dvořák et Suk, et avant l’Allemand K. A. Hartmann dans son Concerto funèbre (1939), Novák exalte la résistance du peuple tchèque. Nul triomphalisme cependant ici. Les Accords de Munich ne laissent pas d’espoir sur l’avenir proche d’un peuple pris en tenaille par deux totalitarismes. La force désespérée de ce morceau, où les cuivres chantent une mélodie austère et archaïque sur un cantus firmus funéraire, rappelle le métier de Prokofiev dans La mort de Tybalt (du ballet Roméo et Juliette). L’imposant pupitre de percussions (comportant un piano) insinue une sourde menace dans cette rythmique implacable.
On ne sait si Novák se réfère ici à la Marche des Taborites composée pour choeur d’hommes par Karel Bendl, œuvre qu’il connaissait vraisemblablement pour avoir été jouée – au côté d'une des siennes – au grand festival pragois d’avril 1904.
Le bref Épilogue cite l’hymne national tchèque Kde domov muj ? (Où est ma maison ?) de František Škroup.
L’on ne saurait qualifier cette œuvre de musique moderne si l’on considère les grandes pièces écrites à la même époque. Qu’il suffise de citer le Concerto pour violon de Berg, la Musique pour cordes, percussion et célesta de Bartók, les Bachianas brasileiras n° 5 de Villa-Lobos. L’art de Novák reste étroitement lié au post romantisme, au langage de R. Strauss et Gustav Mahler. Il n’en demeure pas moins digne d’intérêt. Sa sincérité, la réelle beauté de ses harmonies, la force vitale de son expression nous le rendent très attachant. Il est intéressant de rapprocher cette Jihočeská suita de la dernière suite orchestrale, dite Villageoise (Săteasca), de Georges Enesco, qui lui succède de quelques mois seulement. Alors que le Tchèque cultive au mieux les ressources de son art post-romantique, son confrère roumain parvient à imprimer à sa partition un éminent caractère de modernité tout en exaltant son souffle ancré dans l’âme populaire. Deux grands musiciens, l’un tourné vers le passé et l’autre encore friand d’avenir.
Alain Chotil-Fani, 21 novembre 2010
Notes
(1) Nous renvoyons, pour l’explication de ces notions – et bien d’autres encore – à l’essai de Daniela Langer sur les Écrits de Leoš Janáček (Fayard 2009)
(2) Novák, le compositeur tchèque le plus influent de l’époque, s’est moqué de cette scène [quand Jenůfa apprend la mort de son enfant] : « C’est comme si Jenůfa regrettait la mort de son perroquet. » Tout est là, dans ce sarcasme imbécile. [Milan Kundera, Les testaments trahis, cinquième partie, Gallimard 1993]
(3) Ce chant populaire sera aussi arrangé par Petr Erben.
Pour en savoir plus…
Sur Novák :
http://www.kapralova.org/NOVAK.htm
http://www.vitezslavnovak.cz/
http://www.czechmusic.net/klasika/novak.htm
http://www.kr-vysocina.cz/vismo5/dokumenty2.asp?id_org=450008&id=1443085
http://www.thefreelibrary.com/Vitezslav+Novak:+5th+December+1870-18th+July+1949-a0127447865
http://www.symphozik.info/Vitezslav+Novak,169.html
Sur Z. Neledlý :
http://www.phil.muni.cz/fil/scf/komplet/nejed.html
Totalita.cz, site consacré à la Tchécoslovaquie Socialiste : http://www.totalita.cz/vysvetlivky/o_nejedlyz_01.php
http://www.blisty.cz/2004/11/1/art20389.html
http://www.muzikus.cz/klasicka-hudba-jazz-clanky/V-hudbe-zivot-Cechu~29~cervenec~2004/
Sur les autres informations mentionnées dans l’article :
Festivités pragoises de 1904 : http://www.archive.org/stream/lemnestrel70pari/lemnestrel70pari_djvu.txt
Georges Enesco : http://souvenirsdescarpates.blogspot.com/2008/01/enesco.html
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