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9 juin 2019

Dvořák tel que je l'ai connu, par Jeannette Thurber (1919)

Dvořák tel que je l'ai connu, par Jeannette Thurber (1919)

En novembre 1919, la revue musicale américaine The Etude salue la Tchécoslovaquie en consacrant un numéro complet à la jeune république. Le nouveau pays est désormais défini par des frontières tangibles là où auparavant n'existaient que des provinces aux contours vaporeux et inféodées à l'immense empire austro-hongrois. Il faudra compter sur lui : le journal aligne les comparaisons pour frapper ses lecteurs. La république n'est-elle pas aussi étendue que presque cinq Belgique, s'émerveille-t-il, quatre Hollande ou encore trois Suisse, trois Danemark ? Quand on connaît déjà la valeur d’interprètes comme Emma Destinnova ou Jaroslav Kocian, de compositeurs comme Smetana, Dvořák et Fibich, comment ne pas s'émerveiller des prodiges musicaux à venir du cœur de ce jeune et vénérable territoire ?

On peut ainsi lire dans ce magazine une introduction à la musique tchèque par Josef Stránský, chef du Philharmonique de New York, des articles de Vítězslav Novák, Ludmila Vojáčková-Wetché et Mary Fulton Gibbons, une courte biographie de Bedřich Smetana et plusieurs articles consacrés à Antonín Dvořák par des personnes l'ayant connu. Le magazine affiche en couverture un magnifique portrait de son plus illustre représentant, si cher au cœur du public américain.


The Etude, "Czecho-Slovak number" - novembre 1919


Jeannette Thurber, la femme qui invita Antonín Dvořák à New York, rédige pour ce numéro un témoignage passionnant et plein de vie. Ces souvenirs précieux, écrits à la même époque que les premiers articles de Josef Kovařík, sont offerts ci-dessous.

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Dvořák as I Knew Him
By Jeannette M. Thurber (1919)


J’eus la bonne fortune d’obtenir l’engagement, en 1891, du plus grand compositeur tchèque, Antonín Dvořák, au poste de directeur artistique du Conservatoire national de musique. Dans la lettre où il me donnait son accord, datée du 12 décembre 1891, il y avait une phrase si caractéristique de sa modestie et de sa naïveté (tout comme son idole, Franz Schubert, il était dénué de toute vanité) que je ne peux m'empêcher de la citer : "Mme Dvořák et ma fille aînée, Otilka, sont très impatientes de voir Amerika, mais j'ai un peu peur de ne pas pouvoir vous satisfaire sur tous les plans dans mon nouveau poste. En tant qu'enseignant, instructeur et chef d'orchestre, je suis tout à fait sûr de moi, mais il y a aussi beaucoup de choses diverses qui me feront sentir triste et affligé - mais je compte sur votre bonté et votre indulgence et je ferai tout pour vous être agréable." (1)

Il tint sa promesse. Il s’investit d’emblée dans ses nouvelles fonctions et l’influence qu’il eut sur ses nombreux élèves dans les domaines vocaux et instrumentaux perdure aujourd’hui dans tout le pays. Beaucoup de nos jeunes hommes les plus doués ont saisi avec enthousiasme l'occasion d'étudier avec lui. Parmi ces jeunes étudiants se trouvaient Harvey Worthington Loomis, Rubin Goldmark, Harry Rowe Shelley, William Arms Fisher, Harry T. Burleigh et Will Marion Cook, qui comptent maintenant parmi nos meilleurs compositeurs. (2)

Sa plus grande réussite en Amérique, naturellement, a été l’achèvement de la New World Symphony, l'une des œuvres symphoniques les plus inspirées jamais créées. Lorsqu'il a écrit cette œuvre, il a tenté de reproduire ici et là l'esprit (mais pas les notes exactes) des chansons nègres. J’ai fait de mon mieux pour lui obtenir du matériel, tout comme son élève Harry T. Burleigh, aujourd'hui le compositeur le plus en vue de sa race. (3)

En évoquant mes trente-cinq ans d'activité en tant que présidente du Conservatoire national de musique d'Amérique, rien ne me rend plus fière que d'avoir pu faire venir M. Dvořák en Amérique, ce qui m'a permis d'ouvrir la voie à un des chefs-d'œuvre symphoniques mondiaux, de même qu'à certaines œuvres de chambre qui, selon l’avis général, sont encore meilleures que celles qu’il écrivait en Europe. Je me rappelle comment le Kneisel Quartet est venu au Conservatoire pour répéter cette musique en présence du compositeur ! (4) Et quelle fête ce fut pour la vie musicale new-yorkaise, le jour où l'Orchestre Philharmonique sous la direction d'Anton Seidl donna la première de la New World Symphony. Cet événement fut le plus important de la longue histoire de la Philharmonie. (5)

Dans l'ensemble, Dvořák semblait heureux dans son nouvel environnement, même si, très attaché à sa terre natale, il souffrait beaucoup du mal du pays. Il passa deux de ses étés dans l'Iowa, à Spilville, en raison du nombre de Tchèques qui y vivaient. (6) Anton Seidl avait probablement raison de dire que le pathos intense du mouvement lent de la Symphonie du Nouveau Monde était inspiré par la nostalgie et du désir de rentrer chez soi. C'est sur ma suggestion qu'il a composé cette symphonie. Il était pris de nostalgie en lisant les nouvelles maritimes dans le Herald. Les pensées de son pays natal l'émouvaient souvent jusqu'aux larmes. (7) Un jour, j'ai suggéré qu'il écrive une symphonie qui incarne ses expériences et ses sentiments en Amérique - une suggestion qu'il a rapidement adoptée.

Certains ont soutenu que le mouvement lent de sa "symphonie américaine" était inspiré du Hiawatha de Longfellow, mais cela était en fait l'un de ses projets lyriques. Dans l'une de ses lettres, il me disait : "Comme vous le savez, je suis un grand admirateur du Hiawatha de Longfellow, et je l’aime tant que voudrais écrire un opéra sur ce sujet, qui serait très bien adapté à ce propos". J'ai obtenu l'autorisation des éditeurs et de Mlle Alice M. Longfellow pour qu'il utilise le poème, mais Dvořák n'a pu réaliser son projet. On peut se demander s'il aurait aussi bien réussi qu'il l'a fait avec sa symphonie, car, hors de la Bohême, ses opéras ne se sont pas imposés, malgré la bonne musique qu’ils nous offrent. Il s'intéressait beaucoup à son projet d'opéra du Nouveau Monde. Un jour, il m'a écrit : "J'attends avec impatience le livret de Hiawatha. Où est-il ? Si je ne peux pas l'avoir très bientôt, beaucoup est perdu."

Nous avons discuté de librettistes, et je l'ai emmené voir la danse des Indiens chez Buffalo Bill comme suggestion pour le ballet. Il est vraiment regrettable que ce projet d'opéra n'ait abouti à rien. Hiawatha aurait été chanté en anglais. Lors de ma première rencontre avec le Dr Dvořák, à Londres, (8) il m'a dit qu'il avait voulu me rencontrer, car il considérait que j'avais "fait de la musique une possibilité en Amérique en faisant chanter l'opéra en langue locale".

Le 25 juin 1892, il m'a écrit de Vysoká, en Bohême : "Je viens de recevoir une lettre de Littleton, de New York, d'où je vois que vous avez la splendide idée que je devrais écrire une Cantate de Columbus (ou quelque chose du genre) qui devrait être donnée à ma première apparition à New York." Il a par la suite écrit une cantate, America's Flag, son opus 102, une œuvre créée à New York le 21 octobre 1892 sans beaucoup de succès.

Dvořák était non seulement l'un des compositeurs les plus originaux de son époque, mais aussi l'un des plus émouvants. Cela était dû en partie à la profondeur de son sentiment religieux. C'était un croyant très pieux qui passait souvent des heures à genoux dans la prière. Il avait une passion pour Schubert. Au sujet de ce compositeur, il a écrit, en collaboration avec Henry T. Finck (qui est lié au Conservatoire national depuis trois décennies), un article pour le Century Magazine. Sir George Grove lui écrivit qu'il le considérait comme le meilleur essai jamais publié sur ce compositeur. (9)

Bien que Dvořák ne fût guère attaché aux mondanités, il a su lier des liens étroits avec quelques-uns des éminents musiciens associés au Conservatoire national, comme Rafael Joseffy et Anton Seidl, avec qui il lui arrivait de passer des soirées. Rien n'aurait pu me faire plus plaisir que de reconduire indéfiniment le Dr Dvořák au poste de directeur, mais après trois saisons parmi nous et une promesse de renouveler son contrat pour une quatrième année, il s'est rendu à la force de son affection pour les siens. Dans une longue lettre, il m'a donné de nombreuses raisons de vouloir être libéré de son contrat, en relation avec sa vie de famille, en terminant avec ces lignes : "Madame Thurber, vous savez combien j'apprécie votre amitié, combien j'admire votre amour pour la musique, pour son développement, tant vous avez fait, et j'espère donc que vous serez d'accord avec moi et que vous saurez admettre toutes ces raisons.”

(traduction Alain Chotil-Fani, juin 2019. Les notes ci-dessous sont de mon fait et n'existent pas dans l'article original).

Notes

(1) Derrière ces "petites choses" il y a sans doute la perspective de laisser en Bohême quatre de ses enfants. Peut-être aussi l'idée de devoir mener une vie sociale, chose que Dvořák avait en horreur.

(2) Ces divers compositeurs ont aujourd'hui disparu de la mémoire musicale - sauf pour quelques passionnés - mais ils désignaient en 1919 des musiciens connus et appréciés. Bientôt, les noms de Gershwin et Copland devaient faire connaître au monde une "authentique musique savante américaine". Il est intéressant de noter que tous deux ont étudié avec Rubin Goldmark, l'un des élèves de Dvořák.

(3) Attention aux anachronismes. Le mot "race", pas plus que l'adjectif "nègre", ne comportent la moindre dimension raciste : Jeannette Thurber est justement connue pour avoir encouragé et mis en œuvre, à ses frais, l'instruction musicale des afro-Américains, à une époque où cela relevait de l'utopie - ou du scandale.

(4) Le 17 décembre 1893, après une nuit de répétition dans un train. Voir l'article sur le Quatuor Américain, note (3).

(5) Sur l'immense succès de la Symphonie du Nouveau Monde, voir par exemple cet article.

(6) Un seul été, en réalité, le suivant en 1894 étant passé en Bohême. Le séjour dans l'Iowa est relaté dans Un été 93 et les articles rattachés. L'orthographe correcte du village est Spillville.

(7) Il est difficile de dire si le compositeur était en proie à une si intense nostalgie. Joseph Kovařík, qui avait l'habitude de l'accompagner au port de New York pour contempler la course des navires, assure que jamais il ne l'a vu verser une larme, quoi que d'autres témoignages disent le contraire. Voir la fin de Dvořák tel que je l'ai connu - article 4 : pigeons, chemins de fer et bateaux à vapeur, et les notes qui suivent. Il est certain, en revanche, que Dvořák décida assez longtemps à l'avance de ne pas passer son premier été en Bohême pour lui préférer l'Iowa, ce qui ne cadre guère avec l'idée d'un homme profondément mélancolique de sa terre natale. Il est vrai que la destination comportait une importante colonie tchèque, et que tous ses enfants seraient là. La douleur de Dvořák était vraisemblablement davantage due à la séparation d'avec une partie des siens qu'aux souvenirs des Pays Tchèques.

(8) Si cette rencontre a eu lieu, son année la plus vraisemblable est en 1891, quand Dvořák s'est rendu deux fois en Angleterre : en juin pour la cérémonie de Cambridge qui l'éleva au titre de Docteur, puis en octobre pour la création sous sa direction de son Requiem. Josef Škvorecký, au deuxième chapitre de son roman sur le compositeur, fait dire à Jeannette Thurber que la rencontre eut lieu à Cambridge, sans que la source de l'information soit mentionnée.

(9) L'article sur Schubert est rédigé par Henry T. Finck, qui a interrogé Dvořák. Il faut démêler dans ce texte ce qui relève de chacun des deux hommes, mais certaines des idées développées sont si originales et visionnaires qu'elles reflètent sans aucun doute l'opinion de Dvořák. On trouvera sur ce site cet article sur Schubert et quelques commentaires.

Voir aussi

Sur MusicaBohemica : Dvořák par ceux qui l'ont connu

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