Chorale des instituteurs moraves en France - article 4
Chorale des instituteurs moraves en France - article 4 : de 1980 à 1983 - le présent article
En juillet 1980, emmenés par leur chef Lubomír Màtl, après plusieurs jours passés en Grande Bretagne à participer à un festival (1), les choristes moraves se produisirent à trois reprises à Paris dont une fois en accompagnant un orchestre dirigé par Michel Tabachnik dans la Rapsodie pour alto de Brahms. La première séance qu’ils donnèrent dans la salle de concert de l’hôtel Intercontinental, le 16 juillet, présentait des ouvrages de Foerster, Smetana, Petrželka, Martinů, Dvořák, Křížkovský et Suchoň, ainsi que de Janáček. Du compositeur morave, ils privilégièrent trois de ses quatre Chœurs moraves pour voix d’hommes (IV/28 - composés entre 1900 et 1906) : Si tu savais, La sorcière du soir, Adieux. Remarquons que les deux premiers de ce cycle furent avec Maryčka Magdónova les œuvres chorales qui, en avril 1908, pénétrèrent en France avant tous les autres opus de Janáček, déjà portés par la chorale des instituteurs moraves sous la direction de leur créateur, Ferdinand Vach (voir l’article 2). A ces trois chœurs, les instituteurs moraves rajoutèrent Les 70 000, ce chant qu’ils donnèrent en première audition française en 1925 pendant leur tournée de fin d'automne. Cet été 1980, une deuxième audition eut lieu dans les salons de l’hôtel parisien Concorde, limitée à quelques œuvres de Foerster, Smetana, Dvořák, Křížkovský et Suchoň.
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| Paris le 18 juillet 1980 La Philharmonie lorraine, dirigée par Michael Tabachnik les choristes moraves et la mezzo Ria Bollenová interprètent la Rapsodie pour alto de Brahms © PSMU |
Le 25 juillet, les choristes se retrouvèrent en Avignon, en pleine effervescence artistique du festival de théâtre, pour chanter le même programme que celui de l’hôtel Intercontinental, mais cette fois-ci dans un lieu plus modeste, la cour d’un lycée de la cité des papes. Janáček se présenta aux auditeurs provençaux au moyen de 4 chœurs. Si l’hébergement parisien à l’hôtel Concorde leur avait paru confortable, celui d’Avignon s’avéra plus commun puisqu’ils occupèrent simplement un dortoir du lycée. Au cours de cette très courte tournée, deux auditions seulement pour quelques chœurs du compositeur morave, alors qu’aucune chorale française ne s’était emparée d’un de ses ouvrages et que exceptées les prestations étalées dans le temps des instituteurs moraves, aucune autre association chorale étrangère ne s’était risquée dans ce répertoire au cours de leur venue en France. Une autre chorale tchèque, les Madrigalistes de Prague en avril 1978 à Paris et le mois précédent, à Strasbourg, lors des 18 èmes journées du chant choral, un ensemble avait programmé Janáček, sans que je puisse indiquer le nom des chœurs chantés (2) dans ces lieux. Une fois de plus, les œuvres chorales du compositeur morave n’avaient pas entraîné de mouvement positif des critiques. Le temps n’était pas encore venu pour Janáček.
L’année 1983 vit revenir les choristes moraves à deux reprises. Tout d’abord, en mars, après un concert à Baden-Baden et avant une tournée en Espagne, ils s’établirent à Chantilly où le lycée leur offrit un hébergement. La Fondation de Royaumont organisa leur court séjour en Ile de France. Ils se rendirent à Montmorency, le 4, salués par la chorale A Cœur Joie et à Senlis, le lendemain, où ils se présentèrent avec le même programme partant de Victoria pour aboutir à Foerster, Janáček, Smetana, Orff, Křížkovský, Suchoň et quelques autres compositeurs tchèques. De Janáček, ils chantèrent Láska opravdivá, L’amour véritable, (IV/8), Ach vojna, vojna, Ah, la guerre, (IV/17c), Si tu savais, La sorcière du soir et Maryčka Magdónova. A Senlis, accueillis par l’Ensemble choral du Haubergier, chorale locale, ils chantèrent dans l’ancienne église Saint Pierre transformée en salle de spectacles. Cet ensemble local se rendit à Prague en 1993, à la suite de leurs voyages dans d’autres pays européens. Utilisant le jour suivant pour rejoindre Toulouse, les instituteurs moraves mirent à profit cette journée pour flâner sur les chemins du Val de Loire et admirer les édifices Renaissance à Orléans, Blois, Chambord, Amboise et Chenonceaux. Pour ne pas augmenter les frais de leur périple, ils passèrent la nuit dans une auberge de jeunesse à Poitiers. Le lendemain, ils reprirent la route ou le chemin de fer pour Bordeaux et Toulouse.
Où l’on voit donc que, pourtant auréolé des éloges qu’on leur décernait dans leur propre pays, cet ensemble savait se plier, contraint et/ou forcé, aux rigueurs que les autorités politiques tchécoslovaques leur infligeaient. Elles laissaient de nouveau ce groupement vocal se produire dans un pays capitaliste, une façon de témoigner en Occident de la grandeur de la politique culturelle communiste. Mais les cordons de la bourse étaient serrés. Dans la région parisienne, s’ils n’avaient pas bénéficié de l’aide de la Fondation de Royaumont et d’un ensemble choral local, auraient-ils pu vraiment s’engager dans une telle tournée ? Il est permis de se poser la question.
Le 7 mars, la Chorale morave se produisit dans l’église toulousaine Notre Dame de la Daurade, en bordure de la Garonne, invitée par l’association Les Amis des orgues de la Daurade. Elle modifia à la marge la programmation précédente, enlevant La sorcière du soir et ajoutant un chœur de Palestrina. Lubomír Mátl dirigea chacun des trois concerts de cette tournée.
De Toulouse à l’Espagne, malgré la barrière pyrénéenne, la distance n’est pas très grande. Jusqu’au 20 mars, les instituteurs moraves donnèrent des concerts dans différentes villes ibériques. Traversant de nouveau la frontière, mais dans l’autre sens, ils remirent les pieds en France. Nîmes les accueillit le 20 mars pour un unique concert au Théâtre municipal où la chorale conserva l’essentiel de son programme supprimant un chœur de Suchoň ainsi que Maryčka Magdónova et Láska opravdivá de Janáček. Un dortoir lycéen abrita les choristes pour la nuit dans des conditions qui leur rappelèrent leur jeunesse étudiante. Par Lyon, Beaune, Mulhouse et Strasbourg où ils passèrent la nuit, ils regagnèrent la frontière et rejoignirent leur pays.
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| Le chef Lubomír Mátl © PSMU |
Qu’en disait la critique musicale ? Pour ne retenir que la seule presse musicale «grand public» telle que Diapason, par exemple, les concerts de la chorale morave, tant en 1980 que trois ans plus tard, ne retinrent pas l’attention de la revue. Aucune ligne et à plus forte raison aucun article ne vint souligner la beauté de leurs voix pas plus que celle des œuvres exécutées. Dans ces conditions, le succès rencontré par les choristes se limita aux localités traversées, petites oasis entourées de grandes étendues dans lesquelles rien de venait bousculer la quasi indifférence à ce corpus tchèque dans lequel Janáček continuait à être embourbé, à défaut d’informations.
Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, sept fois sur dix, sauf pour les tournées du Quatuor Janáček, les œuvres du compositeur morave jouées en France jusqu’à présent étaient données à Paris. Pourtant, peu à peu, la musique de Janáček se frayait un chemin dans le milieu musical hexagonal. Chemin encombré d’embûches, certes, parce que l’écoute de ce langage si personnel n’était pas encore dans l’air du temps, ni ne correspondait aux préoccupations artistiques de l’époque. Agitant le monde de la musique, les polémiques à propos de la musique sérielle rejetaient les langages différents surtout s’ils venaient de l’étranger et s’ils dataient d’un bon demi siècle. Cependant, les opéras de Strasbourg et de Nice, avaient créé Jenůfa en 1962 (3), De la Maison des morts en 1966. Et Rouen et Lyon avaient emboîté le pas en délivrant leur vision de Jenůfa en 1972 et 1974, sans compter la première française de Kát’á Kabanová (4) dirigée par Jean Périsson à l’Opéra de Paris en 1968. Depuis 1959, le bien nommé Quatuor Janáček, à plusieurs reprises avait parcouru les routes de France et avait apporté la révélation des deux quatuors à cordes de Janáček dans une cinquantaine de villes du nord au sud et de l’est à l’ouest du territoire. De frémissement en frémissement, incontestablement, on commençait à tendre l’oreille vers cette langue musicale qu’on jugeait encore bizarre. Cependant, les refus d’écouter s’estompaient progressivement. En 1983, l’Opéra de Strasbourg innovait encore en dévoilant les aventures d’une petite renarde, une nouvelle première française (5) vingt ans après celle de Jenůfa. La chorale des instituteurs moraves s’insinuait dans ce lent cheminement de la prise de conscience du public et des personnalités musicales à propos d’un compositeur qui soixante ans auparavant avait apporté sa touche particulière à la vie musicale du début du XXe siècle. Le déclic allait bientôt survenir.
Dans ces années 80, les ensembles choraux amateurs se répartissaient dans l’ensemble du territoire français. Par contre les groupements professionnels, peu nombreux, ne jouissaient pas de l’estime du public comme on la manifestait aux ensembles instrumentaux, par exemple. On ne les plaçait pas sur le même plan que les orchestres symphoniques ; ils ne bénéficiaient pas de la déférence qu’on portait aux solistes instrumentaux et aux ensembles de musique de chambre comme les quatuors à cordes, par exemple. Sans considérer la musique chorale avec mépris, on la délaissait, acceptant sa place à l’église, mais très peu dans une salle de concert. Les chorales étrangères, dans leurs tournées, faisaient vibrer les cœurs plus par leur discipline que par les œuvres qu’elles interprétaient. Si on identifiait leurs auteurs (Schubert, Brahms, les maîtres de la Renaissance, etc.), on acceptait ces incursions dans le monde musical, sinon les auteurs peu connus ne marquaient pas les esprits et on ne retenait de leurs prestations essentiellement le caractère spectaculaire. Dans ce cadre-là, Janáček ne pouvait pas retenir l’attention du public, pas plus que celle des critiques. Malgré la grande qualité musicale que l’on reconnaissait aux voix de la Chorale des instituteurs moraves, ces derniers ne réussissaient pas à imposer les compositeurs de leur pays dont ils tentaient de promouvoir les chœurs, en dehors de Smetana et Dvořák dont quelques œuvres symphoniques s’étaient imposées en France, d’ailleurs en nombre plus important pour le second nommé que pour le premier cité.
Merci à Jiří Krumpholc, ancien président de la Société Chorale des Instituteurs Moraves (Pěvecké sdružení moravských učitelů) pour toutes les informations concernant les tournées étrangères de la Chorale et au chef d’orchestre Robert Ferrer qui m'a permis la communication avec Jiří Krumpholc.
Joseph Colomb - mai 2019
Notes :
1. On désigne généralement les pays de l’autre côté du Rhin (Allemagne, etc) quand on pense aux peuples férus de chant choral. Depuis longtemps, la Grande Bretagne possède pourtant de nombreux ensembles choraux. Le chant collectif est aussi une institution outre Manche.
2. Le chef d'orchestre Damiano Binetti, qui a été membre des Madrigalistes de Prague, vient de me communiquer le nom des pièces de Janáček au répertoire des Madrigalistes : Řikadla, V/16 ou V17, Kačena divoká, La cane sauvage IV/18, Otče Náš, Notre père IV/29. Laquelle (ou lesquelles) de ces trois œuvres, les Madrigalistes ont-ils chanté en 1978 ? Pour le moment, pas de réponse.
2. Le chef d'orchestre Damiano Binetti, qui a été membre des Madrigalistes de Prague, vient de me communiquer le nom des pièces de Janáček au répertoire des Madrigalistes : Řikadla, V/16 ou V17, Kačena divoká, La cane sauvage IV/18, Otče Náš, Notre père IV/29. Laquelle (ou lesquelles) de ces trois œuvres, les Madrigalistes ont-ils chanté en 1978 ? Pour le moment, pas de réponse.
3. La création française intervenait près de soixante ans après la création mondiale à Brno et près d’une cinquantaine d’années après les succès enregistrés à Prague, capitale des pays tchèques, alors que ceux-ci étaient toujours intégrés à l’Empire austro-hongrois.
4. Là encore, une quarantaine d’années passa avant qu’en France on monta cet opéra.
5. Il s’agissait d’une reprise d’une production britannique donnée en 1975 à Glyndebourne.



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