mercredi 17 février 2010

Un air d'Amérique (4) : Carnegie Hall

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Carnegie Hall

Samedi 16 décembre 1893. L’orchestre Philharmonique de New York et son chef d’origine hongroise Anton Seidl donnent la première officielle de la toute nouvelle symphonie de Dvořák. Une précédente audition publique a déjà eu lieu la veille, dans la même salle prestigieuse du Carnegie Hall, mais la date d’aujourd’hui compte particulièrement : le compositeur est présent, dans sa loge qu’il partage avec sa famille et quelques amis. La salle est comble et la presse impatiente de rendre compte de l’événement. Une symphonie américaine, inspirée par les airs populaires noirs et la mythologie indienne, et composée par un Tchèque !

Le concert commence par des extraits du Songe d’une nuit d’été de Felix Mendelssohn et se poursuit avec le Concerto pour violon de Johannes Brahms. Le virtuose français Henri Marteau assure le solo du concerto, pour lequel il a composé sa propre cadence. Ce récital est pour lui l’occasion de se lier d’amitié avec Dvořák.

Mais pour l’heure, le public profite de l’entracte pour discuter des déclarations de Dvořák dans le New York Herald. S’agira-t-il de musique des plantations ? Y entendra-t-on quelque chose des Peaux-Rouges de Longfellow ? Après la grande qualité des classiques de la première partie, comment une page contemporaine pourra-t-elle être reçue ? Une partie de la salle fait déjà grand cas du sous-titre que le compositeur vient de donner, le jour même, à sa dernière œuvre : la Symphonie du Nouveau Monde, From the New World.

L’audition commence dans un intense recueillement. Après une lente introduction et un trémolo des cordes, un premier thème héroïque engage l’exposition. (5) Le second sujet, en bourdon, éveille une impression de polka pour les quelques émigrés venus de Bohême se frotter au rêve américain et aujourd’hui perdus parmi les 2500 spectateurs. Les mélomanes les plus aguerris notent l’apparition inattendue d’un troisième thème syncopé, joliment psalmodié par la flûte. La progression incessante de l’écriture, menée magistralement jusqu’à la coda très volontaire, laisse la salle subjuguée.

Le Largo, préludé par le son profond des cuivres, annonce un récit de légende. Le cor anglais chante alors une cantilène empreinte de mélancolie. Dvořák a choisi cet instrument de la famille des hautbois pour une raison simple. Sa sonorité lui rappelle la voix de Henry Burleigh, son guide et inspirateur. Il a mis dans ce mouvement lent une part essentielle de lui-même, confondant sa propre nostalgie avec celle des chants d’esclave. Mais beaucoup d’auditeurs se remémorent l’interview de New York Herald paru le jour même, au sujet du poème de Longfellow. La dolente mélancolie de ce passage raconte-t-elle la mort de Minehaha, la compagne de Hiawatha ?

De ses deux mains, il se couvrit la face ; pendant sept longs jours et sept nuits il resta là, comme privé de ses sens, muet, sans mouvement, sans conscience de la lumière ou des ténèbres.

Puis ils ensevelirent Minehaha ! Dans la neige, ils lui creusèrent un tombeau ; ils lui creusèrent un tombeau au milieu de la forêt profonde et obscure, sous les pins murmurants. Ils la parèrent de ses plus riches vêtements ; ils l’enveloppèrent de ses robes d’hermine, ils la couvrirent d’une neige pareille à l’hermine. C’est ainsi qu’ils ensevelirent Minehaha (6).

Ou bien les funérailles sont-elles celles de Mondamin, la graine-de-l’esprit, divinité du maïs, succombant dans sa lutte avec Hiawatha ?

Tout à coup, Hiawatha se trouva seul debout sur le vert gazon, tout pantelant des terribles efforts qu’il venait de faire, tout palpitant de la lutte qu’il venait de livrer ; et devant lui, sans respiration et sans vie, gisait le jeune homme avec sa chevelure en désordre, son panache arraché, ses vêtements déchirés.
Il gisait là mort, sous le soleil couchant. Le victorieux Hiawatha creusa le tombeau comme il en avait reçu l’ordre; il dépouilla Mondamin de ses vêtements, lui ôta son panache fracassé ; il le déposa dans la terre, et la rendit douce, friable, et légère sur lui ; et shuh-shuh-gah (le héron) du fond des marais mélancoliques poussa un cri de lamentation, poussa un cri de peine et d’angoisse.

Dès l’ultime mesure, la salle explose en applaudissements. Le chef d’orchestre renonce à enchaîner dans ce tumulte. On n’est qu’à la moitié de la symphonie, et le calme ne veut pas revenir ! Seidl remercie le public, salue plusieurs fois, et, devant la tenace ferveur des spectateurs, finit par désigner la loge du compositeur.

Dvořák refuse de se montrer. Mal à son aise face à la foule, il reste confiné au fond de sa loge, d’où il entend la clameur du public. Et il voit le chef l’inviter à son tour… Le maître finit par céder, se lève, s’approche du balcon. De là, il perçoit confusément des centaines de regards recherchant son visage, tandis qu’une rumeur crescendo frappe ses oreilles : « Dvořák ! Dvořák ! »

Fébrilement, le compositeur envoie un geste de gratitude au public, à l’orchestre, au chef. Le public s’apaise soudain alors qu’Anton Seidl sollicite l’attention de ses musiciens. Les premières notes saccadées du scherzo retentissent au milieu des derniers « chut ! » de la salle.
Dans ce troisième mouvement, Dvořák a pris un plaisir manifeste à jouer avec les thèmes, mêlant accents slaves et métaphores de danses indiennes : triangle, tambour et violons tourbillonnants.

De son front tombait sa chevelure, lisse et partagée comme celle d’une femme, toute luisante d’huile et nattée. Elle tombait ornée de guirlandes de plantes odorantes. C’est dans ce costume que parmi les hôtes assemblés, au son des flûtes et des chansons, au son des tambours et des voix, le beau Pau-Puk-Keewis se leva et commença ses danses mystérieuses.
D’abord il dansa sur une mesure grave, avec des pas et des gestes très-lents, entrant dans le bois de pins, puis en sortant, passant tour à tour sous l’ombre et sous la lumière, marchant doucement comme une panthère ; puis ensuite, il dansa plus vite, plus vite encore, tournant, décrivant des cercles, bondissant par-dessus la foule des hôtes, tourbillonnant, pirouettant autour du wigwam jusqu’à ce que les feuilles tourbillonnassent avec lui, jusqu’à ce que mêlés ensemble la poussière et le vent roulassent en tourbillons autour de lui.


Le finale Allegro con fuoco, avec sa vertigineuse ascension et sa fanfare introductive, son lyrisme effréné, sa récapitulation de tous les thèmes, parachève le triomphe de la symphonie. A la toute fin de l’ouvrage, l’orchestre s’éteint lentement, cédant avec délicatesse et comme à regret la place au silence, sitôt relayé par une retentissante salve de « hourra ! ».

Quand le compositeur et sa famille décident de quitter le Carnegie Hall, au beau milieu des vivats, ils ont la surprise de trouver des couloirs entièrement vides. Où sont donc passés les auditeurs ? Toujours à leur place, galvanisés, grisés par la symphonie, debout et acclamant le nom de celui qu’ils veulent encore une fois ovationner. Dvořák se voit obligé de faire demi-tour. Il rejoint sa loge, s’approche de la rambarde, salue encore et encore ; il remarque, parmi les plus enthousiastes, le chef Anton Seidl et tous les musiciens de l’orchestre new yorkais, encore au complet sur la scène et joignant leurs applaudissements à ceux de l’assistance.

Ainsi se déroula le plus grand succès de la carrière de compositeur d’Antonín Dvořák. La popularité de la symphonie fut immédiate et intense, sur le sol américain puis bientôt dans l’Europe tout entière.

Notes


(5) Ce même thème héroïque est cité par Serge Gainsbourg dans le refrain de sa chanson Initials B. B. Le chanteur français semblait avoir un attrait particulier pour cette symphonie, dont il devait exploiter un passage funèbre du finale dans Requiem pour un con, entendu dans le film Le Pacha de Michel Audiard, avec Jean Gabin. Une version instrumentale de cette chanson retentit dans la dernière partie du film. Les deux chansons datent de 1968.

(6) Les extraits du poème proviennent de la traduction française de H. Gomont, Librairie Amyot, Paris, 1860.

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1 commentaires:

idfx a dit…

Merci pour ce récit très émouvant qui ajoute une dimension humaine à l'écoute de cette très belle symphonie.

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