mercredi 13 avril 2011

Kát'a Kabanová et la France

Kát'a Kabanová et la France

Alors que l'Opéra Garnier a repris, courant mars 2011, la production de Christoph Marthaler, penchons nous sur la diffusion française de Kát'a Kabanová. Comme pour plusieurs autres des pièces lyriques de Janáček, les spectateurs attendirent une trentaine d'années après la première à Brno (1) pour qu'une troupe étrangère importât cet opéra. Si le Théâtre des Nations n'avait pas existé, l'attente aurait été encore plus longue d'une décennie supplémentaire. En 1959, venant de Belgrade, la troupe de l'opéra de la capitale yougoslave (2) dévoila aux yeux et aux oreilles des Parisiens, qui assistèrent à ces représentations, un opéra inconnu. Le nom du chef d'orchestre, Krešimir Baranović, n'évoquait rien pour le public français. Pourtant c'est lui qui, à peine dix après la disparition du compositeur, créa cet opéra à Zagreb. En dehors de l'Allemagne, peu de pays avaient manifesté de l'intérêt pour Kát'a Kabanová. Cette importation ne déboucha pas sur un mouvement positif envers Janáček.

En 1968, grâce à la volonté de Georges Auric, alors en charge de l'Opéra de Paris, on se résolut à monter Kát'a Kabanová en version française, sur les planches du Palais Garnier. Jean Périsson, le chef, obtint un assez grand nombre de répétitions afin de résoudre les problèmes que posait la partition, tant aux musiciens qu'aux chanteurs. Un mouvement timide s'engageait en faveur des ouvrages lyriques du compositeur morave. Après Jenůfa à Strasbourg en 1962, après De la maison des morts à Nice en 1966, un troisième opéra de Janáček voyait une maison française se pencher sur ses mystères et surtout, Paris rejoignait la province. L'année 1968 marqua un jalon dans l'introduction de la musique opératique de Janáček en France. A Paris, en février, Kát'a Kabanová, et à Marseille, en octobre l'Affaire Makropoulos, chacun dirigé par un chef français, Jean Périsson pour la capitale, Charles Bruck pour la ville méditerranéenne. Les réactions vis à vis de Kát'a varièrent du rejet de la part de quelques critiques (dont Clarendon qui trouvait la musique "monotone comme la steppe") à l'approbation de quelques autres (Antoine Goléa et Marc Pincherle et dans une moindre mesure Martine Cadieu) en passant par l'indifférence polie ou la réserve affectée d'un certain nombre d'autres, gênés par une mise en scène conventionnelle. Se pouvait-il que la Tchécoslovaquie, après Dvořák et le phénoménal engouement pour sa Symphonie du Nouveau Monde, ait enfanté un autre génie musical, cette fois-ci dans le domaine lyrique ? On n'admit guère cette vérité qui ne pouvait être qu'envisagée en tant qu'improbable hypothèse. Malgré - ou à cause de ? - l'engagement des Lettres Françaises (3) pour cet opéra, la création française de Kát'a Kabanová traversa le ciel musical sans laisser de traces positives. Dix-sept ans s'écoulèrent avant qu'on retrouve une nouvelle importation, plus proche celle-ci. Le Théâtre musical de Paris (le Châtelet) invita la troupe du Théâtre de la Monnaie bruxelloise, dirigée alors par Gérard Mortier. Sous la baguette de Sylvain Cambreling, un chef qui manifesta constamment de l'empathie pour la musique de Janáček, le 12 juin 1985, on assista à une nouvelle tentative d'acclimatation, sans que celle-ci ne se révéla plus convaincante que les précédentes, malgré la présence de la mezzo tchèque Soňa Červená. Les esprits n'étaient pas encore tout-à-fait mûrs.

Et pourtant, trois ans à peine après cette entreprise, la reconnaissance arriva. Pour la première fois, une équipe française, à l'Opéra Garnier, se saisissait de la version originale de Kát'a, avec un plateau international auréolé de la présence des deux divas, Karan Armstrong dans le rôle titre et Leonie Rysanek dans celui de la Kabanicha. Et le succès (4), un peu inattendu, survint. Enfin, sur une scène d'opéra, Janáček cessait de susciter l'apathie du public, l'indolence de la critique, l'insensibilité du milieu musical et au contraire déclenchait les bravos et par suite l'approbation, témoin un copieux article de Jacques Lonchampt qualifiant la représentation parisienne d'une "interprétation superbe de ce chant d'amour et de mort passionné (5)". Il est vrai également que la mise en scène efficace - à défaut de finesse - de Götz Friedrich servait d'écrin précieux au drame de Janáček. Si bien qu'au moment de l'ouverture du nouveau vaisseau lyrique parisien, l'Opéra Bastille, la même distribution reçut le même accueil enthousiaste. On souhaita rééditer la performance trois ans plus tard, encore sous la direction rigoureuse et inspirée de Jiří Kout, toujours avec Karan Armstrong et Leonie Rysanek (6). Le succès appelant le succès décida une autre production en 1996 confiée à Ingo Metzmacher à la tête de l'orchestre parisien avec une Kát'a inédite à Paris, mais rodée depuis plusieurs années à Glyndebourne, Nancy Gustafson.

Entre-temps, la province accueillait en 1992 une Kát'a marseillaise avec Martine Surais et toujours Leonie Rysanek et une héroïne nancéienne en 1995 sous les traits d'Eva Jenis. Ce mouvement s'amplifia par l'entrée en jeu du Capitole de Toulouse en 2000. On y importa la production du festival de Salzbourg (7) dans la mise en scène de Christoph Marthaler (8), Sylvain Cambreling à la baguette, et un duo de cantatrices appréciées - la soprano allemande Angela Denoke et la mezzo américaine Jane Henschel - que l'on retrouva à l'Opéra Garnier en octobre 2004 et tout récemment en mars 2011, Sylvain Cambreling passant sa baguette à Tomáš Netopil (9) pour la récente session. Si l'on ajoute que l'Opéra Bastille présenta au tout début de l'an 2000 une Kát'a sous les traits de la soprano américaine Gwynne Geyer, dirigée par le Viennois Friedemann Layer (10), bien connu à Montpellier, et que l'Opéra de Lyon reprit une production de Glyndebourne conduite par Lothar Kœnigs guidant Eva Jenis et Kathryn Harries, on peut considérer que Kát'a Kabanová s'installe tranquillement au répertoire de nos maisons d'opéra.

S'il ne jouit pas encore de la considération et de la popularité que rencontrent Verdi et Puccini, par exemple, Janáček ne représente plus un nom et une musique inconnues pour le public français de l'opéra, mais éveille celui d'un créateur puissant et original. D'autant plus que France Musique, sur les ondes de la radio, en 2001 et en 2004, retransmit de Bruxelles et de l'Opéra Garnier la production que Sylvain Cambreling portait vaillamment au succès amplifiant ainsi le nombre d'auditeurs de cette œuvre. Après Marseille, Toulouse et Lyon, il reste à gagner d'autres scènes d'opéras en province pour que Kát'a Kabanová conquiert auprès de l'ensemble du public lyrique français un statut que les qualités intrinsèques de cet opéra imposent. Malgré la difficulté de trouver un nombre suffisant d'interprètes capables de chanter en tchèque, d'ores et déjà, cet opéra s'inscrit durablement dans le paysage lyrique français comme un ouvrage incontournable. Et depuis 1988, suite au succès de Kát'a, un peu inattendu à l'époque, la notoriété de Janáček n'a cessé de croître dans notre pays.

Joseph Colomb - avril 2011

Notes

1. La création eut lieu le 23 novembre 1921 à Brno. Janáček y assistait.

2. Cette production que l'Opéra de Belgrade monta en 1956 se transporta à Florence en 1957, à Wiesbaden en 1958 et à Paris l'année suivante.

3. Une longue interview du chef Jean Périsson précéda la première représentation de Kát'a. Rappelons que l'hebdomadaire communiste, malgré une prise de distance vis à vis de la direction politique du PCF, encensait de manière quasi systématique tout ce qui venait de l'Est.

4. "Un succès solide, vrai, pour deux spectacles de haut niveau" écrivait Michel Parouty dans le numéro 337 de Diapason en avril 1988 signalant les réussites publiques et artistiques de Kát'a Kabanová et De la maison des morts en février et mars 1988 à Paris.

5. Le Monde, 21/22 février 1968.

6. Pour les trois dernières représentations, Susan Bickley remplaça la mezzo autrichienne.

7. Occasion pour Alain Lompech d'affirmer, dans les colonnes du Monde du 9 et 10 août 1998, "Leos Janacek est sans aucun doute le plus grand compositeur lyrique de ce siècle".

8. Le décor unique d'une cour au pied d'un immeuble défraîchi, symbole d'habitations d'Europe de l'Est, n'a pas convaincu tous les spectateurs, ni tous les critiques. Quant à la mise en scène de Christoph Marthaler, elle a enthousiasmé beaucoup d'entre eux et désorienté un certain nombre d'autres.

9. Le jeune chef d'orchestre tchèque Tomáš Netopil (il est né en 1975) dirige dans toute l'Europe, au Japon comme en Australie, aussi bien des concerts symphoniques que des opéras (Lucio Silla de Mozart, au Festival de Salzbourg en 2006).

10. Cette production reprenait la mise en scène de 1988 due à Götz Ftriedrich.


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