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22 janvier 2019

Une Histoire de la musique sans Janáček

L 'Histoire de la musique de Paul Landormy ignore Janáček


Jusqu’à l’âge de 62 ans, Janáček fut un inconnu dans son pays, la future Tchécoslovaquie, n’obtenant une certaine reconnaissance et des succès musicaux qu’à Brno et dans quelques villes de Moravie. Son opéra Jenůfa créé à Brno subit douze années de dédain de la part du chef du Théâtre National à Prague, Karel Kovařovic. A partir du succès pragois obtenu par Jenůfa en 1916 qui se confirma pour les représentations suivantes, Janáček sortit du provincialisme dans lequel on le considérait. En 1918, la même Jenůfa triomphait à Vienne signifiant le début de la reconnaissance en terres germaniques. Il quittait le territoire national pour commencer à s’imposer dans les pays allemands. Ironie de l’histoire, le compositeur refusait de parler la langue germanique et pourtant ce fut grâce à la version allemande de Max Brod que les portes s’ouvrirent pour accueillir cet opéra, ce qui fut encore plus vrai à partir de 1924 lorsque Erich Kleiber dirigea la première berlinoise.

Au début des années 1900, dans les trois pays musiciens perçus comme tels depuis plusieurs siècles, l’Allemagne, la France, l’Italie, comment percevait-on un compositeur originaire d’un autre pays que de ces trois-là ? On ne l’envisageait que comme un ressortissant d’un de ces petits pays qui s’éveillaient à la musique. Janáček ne pouvait exister que par son appartenance à l’école tchèque. Il faut donc examiner comment on considérait les compositeurs de cette école nationale.

Un musicologue français, Paul Landormy nous fournit un bel exemple par l’intermédiaire de son Histoire de la musique qu’il livra en 1910. Devant son succès de librairie, il révisa plusieurs fois son texte en livrant en 1922 une deuxième mouture suffisamment remaniée par rapport à la première. Dix ans plus tard, il la remit sur le métier pour sortir une troisième édition. Enfin, en 1942, un dernier tirage mit à jour cette Histoire de la musique (1). Fait rare dans l’édition que de constater l’évolution d’un même livre sur plus de trente ans. Je me propose de scruter version après version comment furent reçus les représentants de l’école musicale tchèque, et Janáček en particulier.

Paul Landormy, Histoire de la Musique
couverture et page de titre
Dans la première édition de 1910, sept petites lignes renseignaient le lecteur. En fait d’information, Landormy donnait une très courte liste de compositeurs au nombre de trois en tout pour tout, trois noms suivis de leurs dates de naissance et de décès : Smetana, Dvořák et Fibich. De Smetana, on apprenait qu’il avait composé «deux quatuors à cordes, un trio pour piano, violon et violoncelle et un certain nombre de pièces symphoniques et huit opéras parmi lesquels La Fiancée vendue». Des deux autres compositeurs, le lecteur n’apprenait rien sinon qu’ils formaient avec le premier une école nationale tchèque. Lors de la deuxième édition, aucune modification du texte concernant les compositeurs tchèques ne fut apportée.

Passons à la troisième édition (parution en 1932) qui reprend celle de 1922 en y ajoutant un chapitre traitant des plus récents développements de l’art musical. Vingt sept chapitres. On ne trouve de traces de la musique tchèque que dans l’avant-dernier chapitre. Le nom de Stamic est bien pourtant cité, mais sous sa forme allemande Stamitz et rattaché à l’école de Mannheim. De même Franz Xavier Richter est-il nommé et précisé «né en Moravie». Dans les chapitres suivants dans lesquels Landormy passe en revue Haydn, Mozart, Beethoven, les maîtres allemands du romantisme et l’école italienne aboutissant au vérisme, rien qui ne regarde vers Prague. L’avant-dernier chapitre du livre «musique d’aujourd’hui» examine les écoles nationales, de la Hongrie à l’Angleterre en passant par la Pologne, la Belgique, etc… et la Tchécoslovaquie. Voici donc ce qu’écrit Landormy à propos de ces musiciens d’Europe centrale (pages 447 et 448 de son livre).

L'école tchèque fut fondée par Smetana (1824- 1884), auteur de deux quatuors à cordes, d'un trio pour piano, violon et violoncelle, de nombreux opéras parmi lesquels le plus connu est la Fiancée vendue, et le plus significatif peut-être au point de vue national Libuse, et d'un cycle de six poèmes symphoniques intitulés Ma Patrie, Smetana n'utilise point les thèmes de la chanson populaire et il n'a pas non plus une technique très personnelle : mais le sentiment national qui l'inspire est d'une émotion pénétrante. Après lui, il faut citer Antoine Dvorak (prononcez Dvorchak) (1841-1904), auteur d'une foule d'ouvrages dans tous les genres et notamment d'un opéra, Roussalka, et Zdenko Fibich. Actuellement l'école tchèque a pour principaux représentants V. Novak, Joseph Suk et Vaclav Stepan. Ce sont des artistes d'une sensibilité généreuse. Ils ont une prédilection pour le développement de grands thèmes tragiques ou pour les évocations de visions fantastiques. Ils ne se sont point encore, ni par le langage ni par la qualité de l’émotion, complètement dégagés de l'influence du romantisme allemand.

Une petite page suffit à l’auteur pour embrasser un panorama bien étriqué, mais pas plus que celui qu’il réserva aux autres écoles nationales. De ce point de vue perçu en 1922, on se rend compte que l’école tchèque apparaissait bien maigre. La musique de la Tchécoslovaquie, pays dont l’existence ne remontait qu’à quatre ans, ne reposait quasiment que sur Smetana dont le renom dépendait du succès des batailles vigoureuses que menait activement le professeur Zdeněk Nejedlý (2) dans son pays. Cette propagande franchit un peu les frontières, peut-être plus facilement que la musique de Smetana. Du compositeur de La Fiancée vendue, on ne connaissait en France guère plus que l’ouverture de cet opéra. Quant à Dvořák, Alain Chotil-Fani a montré sur ce site la relative facilité des incursions de ses œuvres sur notre sol, mais aussi des résistances tenaces face à cette musique, en témoigna le différends qui surgit, en 1913, entre Pablo Casals et Gabriel Pierné à propos de son Concerto pour violoncelle. Sa Symphonie du Nouveau Monde ne bénéficiait pas non plus d’une écoute attentive et répétée. Pourquoi seulement quatre autres noms de compositeurs tchèques et pourquoi précisément ceux-là ? Fibich procédait de la même propagande dont avait profité Smetana. Comme Landormy l’avait distingué dans sa première édition, il ne pouvait que le garder pour la suivante. Joseph Suk était identifié par sa place d’instrumentiste dans le Quatuor tchèque et Václav Štĕpán devait sa fugace familiarité du public et du monde musical hexagonal au parrainage de ce pianiste par Blanche Selva. Sa relative popularité ne dura que quelques années. Novák, malgré les réticences sinon le rejet de Nejedlý, occupait une place centrale dans le mouvement musical tchèque. On pouvait donc en France le considérer comme une valeur sûre.

Dans les lignes de Landormy, on note l’absence de Janacek. Pourquoi ?  En 1916, le succès pragois de Jenůfa n’avait pas résonné en France, préoccupée par d’autres événements, graves et guerriers ceux-là, qui se déroulaient du côté de Verdun et sur un large front dans le nord du pays. Le succès viennois de Jenůfa en février 1918 ne parvint pas non plus en France pour les mêmes causes, la guerre qui sévissait toujours sur le sol national. En 1922 que savait-on de Janacek ? De sa musique, quelques bribes seulement avaient franchi les frontières, sans vraiment impressionner les auditeurs ni les critiques musicaux. Impressionnés, les compositeurs français qui entendirent une de ses œuvres ne le furent pas non plus. Quelques uns, plus tardivement, réagirent un peu plus positivement. Lorsque Henry Prunières organisa une soirée destinée à diffuser des pièces révélatrices de voies nouvelles, et révéler des compositeurs œuvrant dans la modernité, Janacek ne fut pas sélectionné. Au début des années 20, Landormy, pas plus que Camille Mauclair, ne pouvait connaître l’originalité de sa musique. En conséquence, il était dans l’impossibilité d’émettre une quelconque opinion à son propos.

Dans le dernier chapitre du livre qui explorait les dix années précédant la publication de cette Histoire de la musique, rien de plus ne fut ajouté à l’école tchèque. En 1930, pourtant, Daniel Muller avait publié chez Rieder le premier livre centré sur Janacek. Comme on n’avait guère entendu qu’une dizaine de fois quelques-uns de ses ouvrages dans les salles de concert, comment pouvait-on leur décerner une attention particulière ? C’était mission impossible. Le rendez-vous avec la musique de Janacek serait pour plus tard, beaucoup plus tard.

Il reste à nous pencher sur le dernier tirage de cette Histoire de la musique, celui de 1942, fort de plus de 500 pages et de constater si la perception de l’apport de la musique tchèque avait varié dans l’esprit du musicologue. Alors qu’auparavant, la musique en Tchécoslovaquie n’occupait que quelques lignes, ici elle s’étendait sur un peu plus d’une page. De Smetana, Landormy distinguait La Vltava «d’une fraîcheur délicieuse {…} et dans ces pages savoureuses, infiniment de poésie». Dvořák voyait citer «Roussalka, des concertos pour piano, pour violon, pour violoncelle, cinq symphonies (3) dont la Symphonie du Nouveau Monde». Mais surtout l’ouverture Carnaval «avec un début étourdissant de sonorité et un milieu tendre, suave, d’un charme féerique». La musique de Dvořák commençait à faire son chemin en France et à être appréciée. Pour le reste des compositeurs tchèques, l’auteur citait les trois qu’il avait retenus dix ans plus tôt, Novák, Joseph Suk et Václav Štĕpán

Janáček restait toujours absent. Depuis 1932, quelques autres ouvrages avaient été entendus. Malgré la tournée de la Chorale des Instituteurs moraves en 1925 avec son chœur Les 70 000, malgré celle de la chorale des Institutrices de Prague en 1928 et en 1937, malgré la création de sa Sinfonietta à Paris en 1929 et sa double exécution strasbourgeoise, malgré la parution du livre de Daniel Muller, sa musique n’avait pas marqué les esprits. Ce langage trop original déstabilisait critiques, auditeurs et la plupart des musicologues. Paul Landormy n’échappait pas à cette règle. Cependant si le rédacteur avait porté ses regards vers l'Allemagne peut-être, en vertu du succès de Jenůfa outre-Rhin, se serait-il cru obligé au moins de citer le nom de son créateur et sans doute d'en dire un peu plus. Il n'en fut rien. Janáček continuait sa traversée du désert en France.

Joseph Colomb - janvier 2019

Notes :

1. La première édition de 1911 comprenait 358 pages, (je n’ai pas pu consulter l’état originel du livre de 1910).
la seconde, de 1923, s’établissait à 470 pages,
la troisième, de 1932, parvenait à 504 pages,
enfin la dernière, celle de 1942 culminait à 528 pages.
Entre la première mouture, celle de 1910 et l’état définitif du livre en 1942, plusieurs réimpressions eurent lieu sans trop toucher, semble-t-il, au contenu.
Mentionnons une publication en Tchécoslovaquie du premier état de l’Histoire de la musique de Landormy dans une traduction tchèque en 1918 qui atteste de la popularité qu’avait atteint ce livre ou de l’intérêt qu’y portaient les Tchèques. Pourtant, l’auteur ne s’était pas spécialement penché sur leur musique.

2.  Zdeněk Nejedlý (1878 - 1962), musicologue, critique musical, auteur de plusieurs livres, professeur, plus tard ministre de l’éducation sous le régime communiste. Il participa grandement à hisser sur un piédestal le créateur de la musique tchèque, Smetana et à combattre les autres compositeurs tchèques qui ne se prosternaient pas devant le musicien de La Fiancée vendue.

3.  En 1942, en Europe occidentale, on ne connaissait que 5 des 9 symphonies de Dvořák. La Symphonie du Nouveau Monde portait alors le numéro 5.

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