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27 janvier 2019

Antonín Dvořák et Nikola Tesla

Antonín Dvořák et Nikola Tesla

La mémoire de Nikola Tesla (1856-1943), scientifique d’avant-garde, est toujours vivace, même si son nom est surtout connu aujourd’hui pour désigner une série d’automobiles prestigieuses, naturellement électriques. L’homme n’a-t-il pas imposé au monde l’usage du courant périodique au nez du tout-puissant Edison ? Sa légende de chercheur maudit alimente en continu nombre de théories alternatives autour de l’image archétypale de savant fou, tant il était prolifique, clairvoyant et secret. (1)

Ce qui a pourtant échappé, semble-t-il, aux historiens de la musique est la rencontre de ce savant hors pair avec le compositeur tchèque Antonín Dvořák.

Dvořák en 1895 et les bobines de Tesla en fonctionnement
Dvořák en 1895 et les bobines de Tesla en fonctionnement (DR)
Tesla, né dans une famille d’origine serbe installée à Smiljan, alors dans l’empire d’Autriche et de nos jours en Croatie, eut une vie mouvementée qui le mena dans plusieurs villes d’Europe. À Prague pendant l’année 1880, il devient auditeur libre à l’Université Charles (Univerzita Karlova). Tesla a très certainement eu connaissance de l’effervescence musicale de cette époque, exacerbée par les succès de Dvořák et du dernier Smetana. Il rejoint la Société Électrique Edison à Ivry-sur-Seine en 1882 et perfectionne l’éclairage électrique à l’Opéra (Garnier ?). Après son arrivée à New York le 6 juin 1884 au terme d’une traversée mouvementée, il devient employé de l’Edison Company qu’il quitte rapidement pour poursuivre désormais sa carrière outre-Atlantique. Tesla explore les possibilités offertes par l’électricité alternative, dépose le brevet de plusieurs inventions remarquées et installe en 1890 son laboratoire à New York, sur la 5e Avenue. En 1893, la firme Westinghouse illumine la Columbian World Fair de Chicago avec des procédés révolutionnaires créés par Tesla – une prouesse technique que Dvořák, lors de ses différents séjours à Chicago pendant l’été 1893, a certainement admirée. Le 13 mars 1895, son laboratoire de New York est entièrement détruit par un incendie.

C’est avant ce drame que le violoniste Ede Reményi écrit à son ami R. G. Ingersoll, dans son fameux style exubérant et pétri d’humour : (2)
Mon cher Grand Homme : -
Si vous voulez être explosé, anéanti, électrifié, pulvérisé, stupéfait, ébahi, électriquement abasourdi, tout ce que vous avez à faire, c'est de venir, avec votre famille, au 35 de la Cinquième Avenue Sud mercredi prochain à 15 h 30, et vous verrez des choses que vous n’auriez jamais osé rêver. Nikola Tesla, le grand électricien, m'a demandé de vous écrire, ce dont je m’honore. Je serais volontiers venu vous chercher, mais cela ne pourra se faire,  car je dois déjà accompagner chez Tesla mercredi prochain le Dr Antonín Dvořák qui veut lui aussi voir les expériences, mais c’est un gentleman si pratique (?) qu'il ne trouve même pas sa propre maison par temps clair. Voilà, j'ai accompli ce cher devoir. 
 Je reste votre vieil ami violoniste et admirateur, 
 Ed. Reményi.
Le virtuose projetait donc d’aller visiter le laboratoire de Tesla avec Dvořák. La rencontre a-t-elle eu lieu ?

Oui, indique le Dr Ljubo Vujovic, Président du Tesla Memorial Society of New York. Dans un article (3), il écrit :
Tesla rencontra Dvořák au domicile de Robert Underwood Johnson et de sa femme Katharine. La maison de Johnson était située au 327 de la Lexington Avenue à New York. C'était une maison en vogue appartenant à l'éditeur du Century Magazine et ami de Tesla, Robert Underwood Johnson.
Notons qu'en 1894 The Century Illustrated Monthly Magazine publia un article de Dvořák et Henry T. Finck sur Franz Schubert. La date précise de la visite nous est donnée par la correspondance de Tesla. Le 21 décembre 1894, le savant écrit à un ami :
J'espère que tu n'as pas oublié la visite de mon laboratoire demain. Dvořák sera présent, ainsi que de nombreuses autres célébrités de l'élite américaine. (4)
La rencontre se tint donc, selon toute vraisemblance, le samedi 22 décembre 1894, quand le compositeur travaillait au deuxième mouvement de son Concerto pour violoncelle. La lettre de Reményi, non datée, parlait cependant d'un mercredi, pas d'un samedi. Il est probable que Dvořák rendit plusieurs visites au laboratoire de la Cinquième Avenue.

Une année plus tôt, Tesla avait tenu à être l'un des tous premiers auditeurs de la nouvelle symphonie du compositeur, selon Bernard Carlson, auteur d'un livre sur le scientifique.
Tesla s'entendit immédiatement avec les Johnson et, en décembre 1893, il les invita à se joindre à lui pour la première de la Symphonie du Nouveau Monde d'Antonín Dvořák. "Dès réception de votre mot, écrivit le "sorcier" à Robert, j'ai pu obtenir les meilleures places possibles pour samedi. Rien de mieux que la 15e rangée !  Désolé, nous devrons utiliser des jumelles. Mais je pense que c'est mieux pour Mme Johnson." (5)
Le samedi en question était le 16 décembre 1893, jour de la première officielle de la Symphonie en présence du compositeur dans la salle du Carnegie Hall. La veille, une répétition publique avait eu au même endroit et par les mêmes interprètes - la Philharmonie de New York et son chef Anton Seidl - mais en l'absence de Dvořák.

Dans le site www.teslasociety.com, nous lisons qu'un opéra consacré au savant, Tesla: Lightning in His Hand, a été créé en 2003 dans la Ville de Hobart, en Tasmanie. Le compositeur, Constantine Koukias, a judicieusement choisi de citer la Symphonie du Nouveau Monde dans sa partition. (6)

Après avoir déniché le courrier de Reményi fin décembre 2018, je me suis empressé de partager l’information avec le Dr David Beveridge, impliqué depuis plusieurs années dans les recherches sur Dvořák. Le Dr Beveridge m’a confirmé le caractère inédit de cette découverte, du moins dans le domaine musicologique, puisque l'on a vu que l'information était connue de certains passionnés de Tesla. Il l’a partagée avec Ondra Šupka, auteur du site de référence www.antonin-dvorak.cz, qui a confirmé la réalité de cette rencontre entre les deux « génies slaves ». Je ne sais pas à la date de cet article (27 janvier 2019) si des informations supplémentaires viendront détailler l'événement, je les publierai ici le cas échéant.

Tesla, brillant inventeur
Tesla, brillant inventeur (DR)
On pourrait s’étonner qu’un tel amoureux de la nature se soit intéressé aux expériences d’un scientifique à la pointe de la recherche. Dvořák, comme on le sait, aimait se pencher sur la technique, comme en témoigne son amour des chemins de fer et des transatlantiques. En visitant les réalisations de Tesla à Manhattan, l’auteur de la Symphonie du Nouveau Monde ne se doutait pas qu’il serait l’un des derniers témoins d’un legs scientifique et technique bientôt irrémédiablement détruit par les flammes.

Alain Chotil-Fani, janvier 2019 (rév. février 2019)

Notes

(1) Les informations de cette page sur la carrière de Tesla sont issues de teslauniverse.com

(2) Courrier cité dans le livre Edouard Remenyi Musician Litterateur And Man, GWENDOLYN DUNLEVY KELLEY AND GEORGE P. UPTON, Chicago, A. C. McClurg and Co., 1906, page 208. La lettre n’est pas datée. Le courrier original, en langue anglaise, est le suivant :
My dear Grand Man: —
 If you want to be blown up — down — to be pulverized, to be electrified, to be flabbergasted, to be electrically astonished, all you have to do is to come, and your family, to 35 South Fifth Avenue next Wednesday at half-past three P. m., and you will see things of which even you scarcely dreamt. Nikola Tesla, the great electrician, asked me to write you, so I did myself the honor. I would have come down myself to go with you, but can’t do it, being obliged to go to Tesla next Wednesday with Dr. Antonín Dvořák who wants also to see them experiments, but who is such a practical (?) gentleman that he cannot even find his own house on a clear day. Now I have done my loving duty. 
 I am your old fiddler friend and admirer,
 Ed. Remenyi.
Reményi ironise sur le caractère de Dvořák, parfois distrait au point ne plus retrouver sa propre maison à New York. Dans la même veine, il met en exergue le mot « them » dans la phrase « Dvořák who wants also to see them experiments ». Ainsi écrite, la formule est fautive, il aurait fallu écrire « their experiments ». Peut-être que Reményi, d’un naturel espiègle si l’on en croit le ton de ses lettres, se moque ici gentiment de l’anglais de Dvořák, qui n’était pas d’excellente qualité.

(3) Article à l'adresse www.teslasociety.com/ntopera.htm (consulté le 27 janvier 2019). Passage original :
Tesla met Dvorak in the home of Robert Underwood Johnson and his wife Katharine. The Johnson's home was located at 327 Lexington Avenue in Manhattan, New York City.  It was a fashionable home of the editor of Century Magazine and Tesla's friend Robert Underwood Johnson.
(4) Wizard: The Life and Times of Nikola Tesla: Biography of a Genius, Marc Seifer, Citadel Press, 1996 reprint 2016

(5) Tesla: Inventor of the Electrical Age, W. Bernard Carlson, Princeton University Press, 2013

(6) C. Koukias est né en 1965. Marianne Fisher a écrit le livret de l'opéra Tesla: Lightning in His Hand. Dans le court aperçu ci-dessous, on notera des citations de la 9e Symphonie de Dvořák à 40 s. et à 4mn06.

 


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