Dvořák tel que je l'ai connu - article 11 : Dvořák organiste
Un court séjour à Spillville et une visite à l'église St Wenceslaus rappellent à Joseph Kovařík une amusante anecdote racontée par Dvořák, quand celui-ci était organiste à Prague. Comme d'habitude, les souvenirs de Kovařík présentent quelques différences avec la vérité historique, comme on le lira dans les commentaires.
Les autres articles de cette série sont disponibles sur MusicaBohemica :
Dvořák tel que je l'ai connu - article 1 : Spillville, Symphonie du Nouveau Monde
Dvořák tel que je l'ai connu - article 2 : Spillville, Quatuor et Quintette dits "Américains" Dvořák tel que je l'ai connu - article 3 : New York, concerts, Bruch, Schumann, Victor Herbert et le Concerto pour violoncelle
Lors de mes courtes vacances dans le Middle West l'été dernier, je n'ai pas pu m'empêcher de rendre une visite rapide à Spillville, dans l'Iowa - mon village natal - où le Dr Dvořák avait passé l'été 1893. Il y avait deux bonnes raisons à cela : d'abord, je n'avais pas été à Spillville depuis un certain nombre d'années, et ensuite la localité était sur ma route vers l'est.
Ainsi, un samedi matin, ma femme et moi avons quitté New Prague, dans le Minnesota, pour un trajet en voiture d'environ trente-cinq miles sous une pluie diluvienne jusqu'à Faribault, dans le même état. De là, nous avons pris le train pour Calmar, dans l'Iowa, où nous sommes arrivés un peu après 14h30.
Spillville a toujours été un endroit magnifique. Le village a beaucoup changé et aujourd’hui il est encore plus beau que jamais - en fait, c'est un véritable "village idéal". J'ai regretté d'avoir eu si peu de temps devant moi, tant j'aurais aimé passer au moins quelques jours dans ce charmant petit endroit.
Sur la rive gauche de la belle rivière Turkey, où le Dr Dvořák faisait ses promenades, se trouve maintenant le parc Riverside où les amis du Dr Dvořák, en collaboration avec l'Iowa Conservation Association, ont érigé un mémorial pour commémorer sa visite à Spillville.
Il s'agit d'un petit mémorial sans prétention, très beau cependant, inauguré le 28 septembre 1925. Le gardien du parc m'a montré le registre des visiteurs du mémorial et, parmi les milliers de signatures, j'ai remarqué des noms provenant de pratiquement tous les États de l'Union, et même de l'étranger.
Le lendemain, un dimanche, j'ai assisté au service à l'église où le Dr Dvořák tenait l'orgue quotidiennement pendant son séjour. Pendant que la jeune femme qui préside actuellement l'orgue jouait un postlude et, soit dit en passant, elle le faisait très bien, j'ai pensé à une histoire que le Dr Dvořák n'a raconté qu'une seule fois au cours des sept années où je l'avais côtoyé. Peut-être l'a-t-il relatée à d'autres personnes, mais rien n'est moins sûr, car il devait pour cela avoir une bonne occasion.
Dans mon dernier article, j'ai raconté comment, en 1873, le Dr Dvořák a démissionné de l'orchestre de l'Opéra tchèque de Prague et a accepté le poste d'organiste à l'église Saint-Adalbert avec un salaire de 29 florins (11,60 $), la même somme qu'il recevait en tant qu'altiste, juste pour pouvoir consacrer plus de temps à la composition.
Un jour à New York, vers le 1er du mois après la paye, le Dr Dvořák revenant du Conservatoire déposa une liasse de billets flambant neufs sur la table et raconta :
La sanction concrétisée par un paiement en petite monnaie est également rapportée par Otakar, le fils du compositeur, dans son livre Antonín Dvořák, my father, mais avec une cause différente : selon lui, Dvořák a été puni pour avoir porté une casquette pendant les heures de service, et non pour s'être mis à improviser sur une idée fixe en pleine messe. La version de Kovařík, vraie ou fausse, reste cependant plus réjouissante en brossant le portait d'un homme gouverné par sa passion musicale.
Dvořák ne démissionna pas de son poste d'organiste en 1875, mais deux années plus tard. Quant à la subvention du gouvernement autrichien, elle ne récompensait pas "la meilleure œuvre orchestrale", mais un ensemble d’œuvres soumises par des compositeurs désargentés, et prenait en compte des considérations extra-musicales.
"J'ai regretté d'avoir eu si peu de temps devant moi, tant j'aurais aimé passer au moins quelques jours dans ce charmant petit endroit", écrit Kovařík. Moi qui ne suis pas né à Spillville, je peux témoigner du charme souverain de l'endroit. Cette "petite ville où le temps s'arrêta", nichée au creux de vallons immémoriaux, étreint le visiteur par une quiétude que l'on imagine inchangée depuis 1893. Le nombre d'habitants y est toujours le même, à peu de choses près, et si l'on est bien en Amérique, rien ici ne vient rappeler les clichés associés à ce grand pays. Pas de néons gigantesques ou d'attractions fabuleuses, de propagande vociférante, de désert torride ou de canyon à l'immensité intimidante. Les voitures sont rares, et l'on peut sans grand péril se balader sur la chaussée même, comme dans nos villages d'autrefois. La criminalité est chose exceptionnelle, si bien qu'aucune force de police n'est présente. Dans les rares cas où un incident se produit, l'on dépêche un brigadier d'une ville voisine, mais à vrai dire les gens d'ici redoutent avant tout un caprice de la Turkey River, quand le cours d'eau vient quitter son lit et submerger un temps le parc Riverside, là même où se trouve le mémorial consacré à Dvořák.
L'on saisit mieux ici, sans doute, la douce euphorie qui s'empara du compositeur quand il écrivit deux de ses plus populaires pages de musique de chambre, le Quatuor en fa op. 96 et le Quintette en mi bémol majeur op. 97.
Alain Chotil-Fani, janvier 2019
Les articles de Kovařík et les informations sur la vie de Dvořák citées dans ces commentaires ont été aimablement transmis par le Dr David Beveridge. Děkuji moc !
Un été 93
Sur les traces de Dvořák à Spillville
Le 12e Quatuor à cordes, dit « Américain », de Dvořák
Le Quintette op. 97, dit « Américain », de Dvořák
Une lettre de Spillville
La maison de John J. Kovarik, "foyer" des opus 96 et 97 de Dvořák
Dvořák in Love, un roman de Josef Škvorecký
Dvořák par ceux qui l'ont connu
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Dvořák tel que je l'ai connu - article 4 : Vysoká, New York, pigeons, chemins de fer, bateaux à vapeur
Dvořák tel que je l'ai connu - article 5 : les affres d'un chef
Dvořák tel que je l'ai connu - article 6 : le choix de Spillville
Dvořák tel que je l'ai connu - article 7 : la rencontre
Dvořák tel que je l'ai connu - article 8 : pourquoi Dvořák aimait Spillville
Dvořák tel que je l'ai connu - article 9 : les ultimes révisions de la Symphonie du Nouveau Monde
Dvořák tel que je l'ai connu - article 10 : Dvořák et l'alto
Dvořák tel que je l'ai connu - article 11 (ci-dessous) : Dvořák organiste
Dvořák tel que je l'ai connu - article 12 : l'œuvre oubliée
Dvořák tel que je l'ai connu - article 13 : Brahms et Dvořák
Dvořák tel que je l'ai connu - article 5 : les affres d'un chef
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Dvořák tel que je l'ai connu - article 12 : l'œuvre oubliée
Dvořák tel que je l'ai connu - article 13 : Brahms et Dvořák
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Fiddlestrings No. 11 (1927)
DR DVOŘÁK TEL QUE JE L'AI CONNU
PAR JOSEPH J. KOVAŘIK
PAR JOSEPH J. KOVAŘIK
Lors de mes courtes vacances dans le Middle West l'été dernier, je n'ai pas pu m'empêcher de rendre une visite rapide à Spillville, dans l'Iowa - mon village natal - où le Dr Dvořák avait passé l'été 1893. Il y avait deux bonnes raisons à cela : d'abord, je n'avais pas été à Spillville depuis un certain nombre d'années, et ensuite la localité était sur ma route vers l'est.
Ainsi, un samedi matin, ma femme et moi avons quitté New Prague, dans le Minnesota, pour un trajet en voiture d'environ trente-cinq miles sous une pluie diluvienne jusqu'à Faribault, dans le même état. De là, nous avons pris le train pour Calmar, dans l'Iowa, où nous sommes arrivés un peu après 14h30.
Spillville a toujours été un endroit magnifique. Le village a beaucoup changé et aujourd’hui il est encore plus beau que jamais - en fait, c'est un véritable "village idéal". J'ai regretté d'avoir eu si peu de temps devant moi, tant j'aurais aimé passer au moins quelques jours dans ce charmant petit endroit.
Sur la rive gauche de la belle rivière Turkey, où le Dr Dvořák faisait ses promenades, se trouve maintenant le parc Riverside où les amis du Dr Dvořák, en collaboration avec l'Iowa Conservation Association, ont érigé un mémorial pour commémorer sa visite à Spillville.
Il s'agit d'un petit mémorial sans prétention, très beau cependant, inauguré le 28 septembre 1925. Le gardien du parc m'a montré le registre des visiteurs du mémorial et, parmi les milliers de signatures, j'ai remarqué des noms provenant de pratiquement tous les États de l'Union, et même de l'étranger.
Le lendemain, un dimanche, j'ai assisté au service à l'église où le Dr Dvořák tenait l'orgue quotidiennement pendant son séjour. Pendant que la jeune femme qui préside actuellement l'orgue jouait un postlude et, soit dit en passant, elle le faisait très bien, j'ai pensé à une histoire que le Dr Dvořák n'a raconté qu'une seule fois au cours des sept années où je l'avais côtoyé. Peut-être l'a-t-il relatée à d'autres personnes, mais rien n'est moins sûr, car il devait pour cela avoir une bonne occasion.
Dans mon dernier article, j'ai raconté comment, en 1873, le Dr Dvořák a démissionné de l'orchestre de l'Opéra tchèque de Prague et a accepté le poste d'organiste à l'église Saint-Adalbert avec un salaire de 29 florins (11,60 $), la même somme qu'il recevait en tant qu'altiste, juste pour pouvoir consacrer plus de temps à la composition.
Un jour à New York, vers le 1er du mois après la paye, le Dr Dvořák revenant du Conservatoire déposa une liasse de billets flambant neufs sur la table et raconta :
C'est quand même un peu mieux que ce que je ramenais quand je travaillais à l'orgue de St Adalbert ! Mais le poste n'était pas si mauvais là-bas - même si c'était difficile - et j'étais heureux de l'avoir. Tout se déroulait dans les règles, jusqu'à ce qu'une petite chose amusante se produise. Un dimanche, en me rendant à l'église, une petite idée m'est venue à l'esprit, et je n'arrivais pas à m'en défaire. Elle m'obsédait, résonnant sans relâche dans ma tête. Finalement, pendant la Grand-Messe, j'eus l'occasion de la mettre en oeuvre, si bien que je me lançai dans une improvisation. J'étais si absorbé que j'en ai oublié jusqu'au prêtre devant son autel. Je ne sais pas combien de temps cela a duré, et il a fallu qu'un choriste me donne une tape pour que je me rende compte de l'embarras où je m'étais mis.
Après le service, je suis allé trouver le prêtre pour tenter de lui expliquer à quel point la petite idée me hantait que je ne pouvais plus attendre. J'ai donc commencé à y travailler pendant le service et regrettait sincèrement de l'avoir oublié. J'ai imploré son pardon, mais sa réponse fut tout sauf aimable. Il m'a demandé de ne plus jouer avec des idées tant que je tenais l'orgue et de respecter scrupuleusement le service. C'est ce que je fis dorénavant, quittant rarement du regard le miroir devant moi.
Je commençais à penser que l'incident était clos, mais quand je demandai mon salaire de 29 florins, il me fut, ainsi que tous les autres à venir, payé en kreutzers ! (le kreutzer est une pièce de cuivre d'Autriche, la centième partie du florin, soit près de la moitié d'un cent des États-Unis). Ainsi, chaque jour de paye, j'avais la sensation particulière d'être à la fois un homme riche et un mendiant - l'heureux possesseur de 29 florins ou 2900 kreutzers !
Et vous pouvez me croire que ce fut un grand jour quand, après avoir reçu 400 florins du gouvernement autrichien pour la meilleure œuvre orchestrale soumise en février 1875, je remis ma [démission en tant qu'organiste de l'église Saint-Adalbert] et pus consacrer tout mon temps à la composition et à l'enseignement.
(traduction : Alain Chotil-Fani. Le passage entre crochet n'est pas dans la copie de l'article original et a été imaginé en fonction du contexte)
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Commentaires
Dans la continuité de son article précédent, Kovařík poursuit les approximations sur le salaire de Dvořák. En réalité, l'organiste de St Vojtěch (St Adalbert) ne gagnait que 126 florins par an, soit environ 10 florins mensuels.La sanction concrétisée par un paiement en petite monnaie est également rapportée par Otakar, le fils du compositeur, dans son livre Antonín Dvořák, my father, mais avec une cause différente : selon lui, Dvořák a été puni pour avoir porté une casquette pendant les heures de service, et non pour s'être mis à improviser sur une idée fixe en pleine messe. La version de Kovařík, vraie ou fausse, reste cependant plus réjouissante en brossant le portait d'un homme gouverné par sa passion musicale.
Dvořák ne démissionna pas de son poste d'organiste en 1875, mais deux années plus tard. Quant à la subvention du gouvernement autrichien, elle ne récompensait pas "la meilleure œuvre orchestrale", mais un ensemble d’œuvres soumises par des compositeurs désargentés, et prenait en compte des considérations extra-musicales.
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| Spillville dans les années 1890. Au loin, l’église St Wenceslaus où Dvořák jouait de l'orgue. |
L'on saisit mieux ici, sans doute, la douce euphorie qui s'empara du compositeur quand il écrivit deux de ses plus populaires pages de musique de chambre, le Quatuor en fa op. 96 et le Quintette en mi bémol majeur op. 97.
Alain Chotil-Fani, janvier 2019
Les articles de Kovařík et les informations sur la vie de Dvořák citées dans ces commentaires ont été aimablement transmis par le Dr David Beveridge. Děkuji moc !
Voir aussi
D'autres articles de la série sur Dvořák à Spillville sont consultables sur MusicaBohemica :Un été 93
Sur les traces de Dvořák à Spillville
Le 12e Quatuor à cordes, dit « Américain », de Dvořák
Le Quintette op. 97, dit « Américain », de Dvořák
Une lettre de Spillville
La maison de John J. Kovarik, "foyer" des opus 96 et 97 de Dvořák
Dvořák in Love, un roman de Josef Škvorecký
Dvořák par ceux qui l'ont connu

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