Quand Bakule forme une chorale (2)
Bakule était un instituteur qui œuvra dans le cadre du mouvement de l’Ecole Nouvelle qui regroupait dans les années 1920 nombre d’enseignants de plusieurs pays. Ils se retrouvaient dans le rejet de pratiques qu’ils jugeaient sclérosantes et cherchaient d’autres moyens pour aboutir à l’épanouissement des enfants qui leur étaient confiés. En dehors de ce terrain d’entente, chacun selon sa personnalité s’engageait dans une ou des voies spécifiques. (Voir l’article précédent František Bakule pédagogue)
Très vite, František Bakule comprit que la musique pouvait présenter des avantages réels pour révéler encore un peu plus à ses élèves le goût de l’apprentissage. Il est vrai que dans les pays tchèques, la musique pratiquée par bon nombre de personnes représentait sans trop de risque une façon de protestation contre la culture germanique que le pouvoir autrichien imposait aux différents peuples qui constituaient l’Empire austro-hongrois. Il n’était pas rare, en Bohême, en Moravie et en Silésie de rencontrer dans beaucoup de villages un ensemble musical constitué de musiciens (cordes, cymbalum, clarinette suivant les régions) et de chanteurs. Ils s’appuyaient, la plupart du temps, sur un inépuisable répertoire de musique populaire. D’autre part, dans beaucoup de villages, les instituteurs (les kantors) en plus de leur rôle d’enseignant endossaient celui de maître de musique.
Dès sa deuxième année d’enseignement, František Bakule créa une chorale enfantine. Comment envisageait-il sa mission ?
Au cours d’un congrès d’éducation artistique qui se tint à Paris en juillet 1947, Bakule prononça une conférence sur le thème de la musique à l’école et plus précisément sur celui de la chorale (1) qu’il avait créée. Pour illustrer cette question, il utilisa d’abord l’allégorie des grenouilles. Près de l’école se situait une mare où l’instituteur et ses élèves venaient observer les grenouilles qui plongeaient dans l’eau, coassaient à leur aise. Les enfants écoutèrent leurs coassements et découvrirent les différences de leurs cris suivant la taille des batraciens et leur âge. Revenus dans la classe, les enfants se transformèrent en grenouilles, imitant les cris de ces bestioles. De ce joyeux tintamarre, il fallait aboutir à une harmonie. Bakule distribua les rôles et organisa le concert. Les bruits de nature (2) constituèrent la première rencontre des enfants avec la musique. Les premiers pas effectués, il convenait d’ordonner la suite. Bakule, chef de chœur, se conduisit comme dans toutes ses interventions au long des journées qu’il passait avec ses enfants. Après leurs tâtonnements débouchant sur des découvertes, il proposait des synthèses. Chaque enfant, acteur de la création collective, tint son rôle dans la chanson chorale peu à peu apprise, comme dégagée de la gangue protectrice qui la dissimulait à l’ouïe des autres. Ainsi chacun connut sa partie et bientôt, l’ensemble de ces parties se fondit en un tout harmonieux. Bakule s’exprima sur ce processus d’apprentissage.
Pour que ses choristes s’approprient la chanson qu’ils abordaient, Bakule s’empressait de dialoguer avec eux du contenu poétique du texte et de sa mélodie. Lorsque la compréhension de ces deux éléments était acquise, tous les membres du chœur apprenaient la première voix. Nouvelle étape pour tenter de percer les mystères de la mélodie. Quant à la deuxième voix, le musicien Bakule la jouait sur son violon tandis que les enfants du deuxième groupe essayaient à bouche fermée de suivre l’instrument alors que ceux du premier groupe chantaient normalement leur partie. Peu à peu, on chantait les paroles. Si le chœur nécessitait une troisième voix, voire une quatrième voix, le même processus était enclenché. Puis venait un travail en commun où chacun pouvait proposer des nuances, des intonations différentes. Chaque proposition essayée, si elle donnait satisfaction à l’ensemble, était retenue. D’une sorte d’improvisation au début, la chorale parvenait à une discipline d’autant plus facile à obtenir qu’elle avait été discutée par le groupe et non imposée par le seul adulte. Bakule insistait sur cet aspect «Cette sorte de travail en commun de tous les membres de la chorale était très important. Musicalement et moralement. Non seulement, il développait l’esprit de création artistique, mais encore il créait des relations intimes et ferventes entre les chanteurs et l’œuvre chantée. Elle devenait l’œuvre commune de tous». On remarquera qu’à aucun moment de cet apprentissage, les enfants ne passèrent par un procédé simpliste d’étude, les notes d’abord, la pratique ensuite. Il ne s’agissait pas de former des professionnels.
Quelles visées suivait Bakule en constituant une chorale ? «Je n’ai pas voulu former des chanteurs de métier. Mon but était autre : éveiller et développer l’art du chant parmi de vastes groupes d’enfants ; enrichir par le chant leur esprit et leur cœur». Dessein particulier qui en rejoignait un autre, plus général «Au lieu de bourrer sans conviction les cervelles enfantines de notions arides, c’est au cœur ardent des enfants que je me suis adressé, pour tenter, par l’enthousiasme, d’y éveiller et cultiver des sentiments généreux». Pour préciser encore plus ses options, il constatait devant l’essor des chœurs scolaires qui fleurissaient dans son pays et qui auraient dû le réjouir « il ne s’agissait que d’amener les enfants à la possession la plus parfaite du métier de chanteur : des intonations pures, une déclamation juste, un rythme parfait. C’était la gorge seule qui chantait. Le cœur dormait. L’enfant devenait une machine à chanter» (3). Le dressage remplaçait l’inspiration, à cent lieues de ce que tentait Bakule avec son chœur d’enfants, mais également dans toute son action éducative. La musique, le chant, devenaient partie intégrante de son acte pédagogique.
Si les sommités (ou soi-disant sommités) de la pédagogie actuelle avaient entendu Bakule s’exprimer, elles auraient eu un haut-le-corps à l’entendre qualifier son approche du chant par la formule de «méthode globale (4) du chant». Le fond consistait à puiser dans le vaste vivier de chansons populaires que de nombreux collecteurs avaient contribué à cultiver. Il est vrai que la plupart des pays d’Europe centrale (Tchécoslovaquie, Hongrie, Pologne, Roumanie) vivaient dans un environnement musical assez exceptionnel. D’ailleurs nombre de compositeurs de ces pays (Janàček, Bartók, Kodaly, Enesco et même Chopin dans ses mazurkas) ont largement glané dans les recueils de chants et danses populaires publiés tout au long du XIXe et même au XXe siècle. Bakule et ses enfants bénéficièrent de cette riche collection à laquelle ils ajoutèrent des chœurs composés ou arrangés pour eux par les grands musiciens tchèques et d’autres moins connus en France, Křížkovský (5), Smetana, Fibich, Foerster, Dvořák, Janàček, Novák, Martinů, Krejčí, Křička, etc.
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| La brochure qui contient le texte des chansons et chœurs interprétés par la chorale Bakule © Médiathèque du Père Castor, Meuzac Sur la photo : les choristes entourant Bakule et le Président Masaryk |
Dans le répertoire de sa chorale enfantine, Bakule ne négligea aucun aspect du chant populaire. On ne sera pas surpris d’y compter tout d’abord les hymnes de son pays (6), hymne tchèque et hymne slovaque d’une singulière poésie, évitant tout thème martial, même s’ils se chantent au rythme d’une marche. On ne sera pas étonné non plus d’y trouver l’hymne espérantiste ; les valeurs que portaient cet éducateur lui dictaient une entente de tous les peuples - bien naïve quand on connait la suite des événements politiques dans cette région d’Europe - plutôt que le repli sur sa propre nationalité. Pour remercier la Croix-Rouge qui l’avait si généreusement aidé à fonder son Institut, il complétait ces différents hymnes par La Marche de la jeunesse de la Croix-Rouge. Dans les chansons populaires (7), il n’écarta pas celles dont les textes évoquaient clairement le fait religieux, que ce soit à l’occasion d’une prière ou d’un noël enfantin, pas plus qu’il ne proscrivit les chants d’amour, les chants du temps de guerre. Pour Dvořák dont la chorale garda deux de ses merveilleux Duos moraves, il ne les destina non au chœur tout entier, mais, ainsi que l’avait voulu le compositeur, à deux solistes féminins, des anciennes élèves qui avaient suivi leur maître dans sa geste musicale. Enfin, il intercala entre toutes ces mélodies quelques danses caractéristiques des pays tchèques qu’elles proviennent de Bohême ou de Moravie ou encore de Slovaquie.
On pourrait rapprocher le répertoire de cette chorale enfantine avec, par exemple, celui de la fameuse chorale des instituteurs moraves. Les deux ensembles portèrent des remarquables compositions de Křížkovský, dont Utonulá (La jeune fille noyée) en plus d’œuvres des maîtres incontestés de la musique tchèque (Smetana, Dvořák, Janàček). On sait que les relations entre Bohêmes et Moraves ne furent pas toujours au beau fixe, Janàček en subit les conséquences pendant longtemps. Pourtant Bakule qui œuvra en tant qu’enseignant dans différents villages de Bohême et dans la capitale, Prague, se comporta en homme ouvert à toutes les cultures des pays qui composaient la Tchécoslovaquie (8). De même, lorsqu'il savait que ses petits choristes se produiraient dans un pays étranger, il n'hésitait pas à ajouter au corpus choral de sa petite troupe, quelques mélodies du pays visité. Bakule les faisait apprendre dans la langue originale. Mais toujours, il essayait de leur faire comprendre l'atmosphère de la chanson, de les amener au cœur de sa signification (9).
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| En plein air, sur une scène improvisée, Bakule dirige ses choristes. © Médiathèque du Père Castor, Meuzac |
Lorsque le groupe choral posséda suffisamment de chants pour tenir une séance publique, les enfants et leur éducateur pensèrent à se produire en public. Comme il a été indiqué dans le précédent article, la chorale après avoir chanté dans son environnement proche, s’éloigna de son lieu de vie, puis quitta son pays pour se produire en Allemagne, au Danemark, aux USA, en France. Suivant que les choristes sentaient que leur chant n’était pas conforme à ce qu’ils avaient voulu, malgré les applaudissements du public, ils saluaient modérément. Par contre, lorsqu’ils estimaient avoir chanté correctement, leurs visages rayonnaient de bonheur. Bakule lui-même au retour de ces tournées notait avec satisfaction «le sentiment de servir utilement par leur chant, eux anciens moineaux braillards et poussiéreux du faubourg, les nobles idées de la paix, du rapprochement des hommes et en particulier de la fraternisation des enfants de tous les pays, ce sentiment les emplissait de bonheur» (10).
Malheureusement, ce sentiment de fraternité fut peu à peu balayé en période de crise économique par la montée d’égoïsmes avivés par des apprentis sorciers qui, un peu plus tard, mirent l’Europe et une grande partie du monde à feu et à sang.
Pour apprécier le chant de la chorale Bakule, voici une chanson de Bohême, Je n’ai pas dans ce Klenči, de la région de Domažlice (11), arrangée pour chœur par J. Jindrich, dont voici les paroles :
Je n’ai pas dans ce Klenči le moindre plaisir,
je n’ai pas dans ce Klenči la moindre joie.
Je m’en irai dans le monde
où la rose s’épanouit,
et là je ferai la cour
à des jeunes filles nombreuses.
Suivant en cela un assez grand nombre de chants populaires, celui dont on découvre les paroles concerne un jeune homme qui ne trouve pas l’âme sœur. Le cadre étroit de son village que l’on devine replié sur lui-même ne lui offre pas de possibilité. Il ne reste plus à ce jeune héros qu’à tenter l’errance dans le monde où peut-être la chance lui sourira. Contrairement aux chansons de mal-mariées qui concernent généralement les jeunes femmes, celle-ci s’applique à un célibataire un peu désabusé. L’espoir fait vivre…
Face à un cartésianisme triomphant et à la force du raisonnement qui primait sur tout dans l’enseignement habituel, Bakule - comme la grande majorité des tenants de l’Education Nouvelle - apportait une confiance au développement de l’enfant, à son sens artistique, au regard poétique que tout être possède et que l’éducateur doit s’empresser de cultiver.
Loin des beaux et généreux principes qu’on se plaît généralement à ne coucher que sur du papier, sans obligatoirement les mettre en application dans sa propre vie, Bakule, par l’intermédiaire de sa chorale d’enfants, démontra que ces belles théories vivaient et touchaient les auditeurs, petits ou grands, au fond de leur être. Du reste, en 1929, des milliers d’auditeurs français, enfants et adultes, tombèrent sous le charme des interprétations des choristes Bakule.
A l’heure où j’écris ces lignes, pour tous les lecteurs qui voudraient entendre un échantillon un peu plus important de la voix des petits élèves de Bakule, ils peuvent se connecter sur YouTube (pas de publicité de ma part). Effectuer la recherche en tapant František Bakule. Dans un son un peu précaire dû à un enregistrement des années 1930, neuf chœurs sont à disposition d’éventuels auditeurs sous l’intitulé Bakuleho zpěváčci (les chanteurs de Bakule) :
Kdož jste boží bojovníci - Les guerriers de Dieu
Alsaská - Chanson d’Alsace
Volání pasaček - Appels des bergères
Teče voda, teče - L'eau coule, elle coule
Měla babka - Grand-mère avait quatre pommes
Kačena divoká - La cane sauvage
Husaři jedou -Les Hussards passent
Cibuláři -Les marchands d’oignons
Hospodine pomiluj ny - Seigneur aime-nous
Si on veut entendre quelques chœurs de plus que ceux signalés sur la liste ci-dessus, on peut se procurer un disque compact (CD) auprès de la Médiathèque du Père Castor qui distribue ce disque édité par l’association Olga Havel France. Cet enregistrement contient 18 plages (et non 17 comme indiqué sur la plaquette).
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| Plaquette du CD Les chanteurs Bakule |
Joseph Colomb - juin 2018
Je remercie très sincèrement Iris Clément, archiviste de la médiathèque du Père Castor à Meuzac (Haute-Vienne) pour m’avoir facilité l’accès aux archives françaises concernant František Bakule et pour m’avoir approvisionné en documents précieux, dont l’enregistrement d’un chœur chanté par la chorale Bakule.
Je remercie également Daniela Langer pour un certain nombre d'informations difficilement trouvables en France.
Je remercie également Daniela Langer pour un certain nombre d'informations difficilement trouvables en France.
Les autres articles de la série Bakule sont consultables ci-dessous :
2. Bakule et la musique (le présent article)
4. 1929 - la tournée Bakule, étape parisienne
5. 1929 - la tournée Bakule, sud de la France
6. 1929 - la tournée Bakule, ouest de la France
7. 1929 - la tournée Bakule, nord et est de la France
8. 1929 - Les retombées de la tournée Bakule
9. Tournée française de Bakule - planning, trajet
10. Bakule, le chœur qui chante
11. Bakule essaime
5. 1929 - la tournée Bakule, sud de la France
6. 1929 - la tournée Bakule, ouest de la France
7. 1929 - la tournée Bakule, nord et est de la France
8. 1929 - Les retombées de la tournée Bakule
9. Tournée française de Bakule - planning, trajet
10. Bakule, le chœur qui chante
11. Bakule essaime
Notes :
1. Il aurait fallu mettre le terme au pluriel puisque Bakule a créé une chorale dans chacun des postes d’enseignement qu’il a occupés.
2. De nombreux compositeurs restituèrent des bruits de nature dans leurs œuvres (Couperin, Bartók, Respighi, Messiaen, etc.).
3. Bakule, Conférence L’éducation par l’art, Paris 1937.
4. Quand on vise les méthodes dites globales, depuis un certain nombre d’années, on assiste à une bataille contre des moulins à vents. Pour s’insurger contre de mauvais résultats du système éducatif français, les pédagogues qui s’appuient sur de prétendus travaux scientifiques oublient de préciser que ces méthodes globales qu’ils accusent de tous les maux ne sont dans les faits utilisés que par un très faible pourcentage d’enseignants. Comment cette minorité aurait-elle pu peser à ce point sur les résultats médiocres de l’ensemble de l’enseignement ?
5. Pavel Křížkovský, moine au monastère des Augustins de Brno, compositeur, chef de chœur, forma le jeune Janàček lorsqu’il était pensionnaire dans ce lieu.
6. Quand la chorale se trouvait hors de Tchécoslovaquie, Bakule ajoutait l’hymne national du pays visité pour célébrer ses hôtes et les remercier de leur hospitalité.
7. Une petite curiosité : dans les bagages de la chorale, on trouvait la partition de Kačena divokà (La cane sauvage) chant très populaire aussi bien en Bohême qu’en Moravie dont il existe plusieurs versions. Il inspira autant Janàček que Dvořák et Jan Kunc (un élève de Janàček qui devint plus tard le premier directeur du conservatoire de musique de Brno).
8. La défaite en 1918 de l’Empire austro-hongrois aboutit en particulier à ce que les pays tchèques longtemps sous la domination autrichienne conquirent leur indépendance. La Tchécoslovaquie regroupa la Bohême, la Moravie, la Slovaquie et une partie de la Silésie.
9. Beaucoup plus tard, certains de ses élèves devenus adultes et parfois assez avancés en âge déclarèrent que leur maître, non seulement avait été un grand artiste, mais aussi une sorte de sorcier pour avoir parvenu à les amener à ce niveau artistique.
10. Conférence donnée par František Bakule à Paris en 1947 au Congrès d’éducation artistique.
10. Conférence donnée par František Bakule à Paris en 1947 au Congrès d’éducation artistique.
11. Domažlice est une petite ville de la région de Plzeň, en Bohême, à quelques kilomètres de la frontière avec l’Allemagne. Quant à Klenči, c’est une commune voisine de Domažlice d’un peu plus de 1 000 habitants actuellement.



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