Préparatifs de la tournée française des choristes Bakule en 1929 (3)
Dans la presse quotidienne, quelques colonnes évoquaient périodiquement la Tchécoslovaquie et les événements politiques qui s’y déroulaient. Il fallait consulter Comoedia pour trouver des papiers décrivant les courants artistiques, en particulier les tendances musicales qui agitaient le monde de l’art. Quant à s’occuper des tendances nouvelles de l’instruction qui s’illustraient dans ce pays d’Europe centrale, on laissait ce soin aux revues spécialisées du monde enseignant. Pourtant, heureux hasard, le journal Le Figaro publia le 29 février 1928 un numéro spécial de son journal intitulé Le Figaro en Tchécoslovaquie dans lequel sur 32 pages, il décrivait tous les aspects de cette république d’Europe centrale qui venait tout juste de fêter ses dix ans d’existence. A la page 8, partageant l’espace avec un papier à propos de La Revue Française de Prague rédigé par son directeur, Daniel Essertier, les lecteurs découvrirent un article consistant qui expliquait l’Institut Bakule de Prague, donnant force détails sur la pédagogie de cet enseignant, signalant les tournées passées de sa chorale aux USA, en Allemagne et au Danemark. Le rédacteur n’oublia pas de préciser qu’une tournée en France se préparait (1). Ainsi, le lecteur régulier du Figaro put faire connaissance avec un enseignant en dehors du système habituel de l’instruction et s’il fut sans doute effrayé par la hardiesse de ses méthodes, peut-être retint-il les succès remportés par le chœur qu’il animait dans son pays et lors des tournées à l’étranger.
S’il était resté sagement dans son pays, Bakule aurait-il été connu en Europe et en particulier en France ? Hors ce numéro spécial d’un quotidien français qui le signalait, ce patronyme n’évoquait rien au lecteur lambda. Son nom, apparu sur une brochure d’Adolphe Ferrière aurait peut-être été mémorisé par les premiers adeptes de l’Ecole Nouvelle en France. Sans doute des contacts auraient été pris avec lui, mais les difficultés dues à la différence des langues auraient probablement posé d’immenses problèmes.
Les congrès internationaux de l’Ecole Nouvelle eurent des effets positifs, dont un immédiat. Dès Heidelberg en 1925, confirmé à Locarno deux ans plus tard, Bakule ne se présenta pas seul à ces rencontres. Accompagné par ses choristes, il impressionna l’ensemble des participants à ces congrès par la qualité d’interprétation des chanteurs. Paul Faucher, un des représentants français de l’Education Nouvelle, contacta Bakule à Locarno. Instruit par les tournées des choristes Bakule aux USA (2) en 1923 et en Allemagne l’année suivante, au Danemark en 1926, en Suisse en 1927, un projet identique concernant la France germa-t-il dans l’esprit de Paul Faucher et mûrit-il également dans celui de Bakule ? On ne le sait pas. Mais, revenu en France, Paul Faucher informa de l’existence de cette chorale et de ses mérites un certain nombre d’enseignants qu’il rencontrait régulièrement. Un autre intervenant précipita les affaires.
Créé depuis quelques années, le syndicat national des instituteurs et institutrices de France ne se cantonna pas au territoire national. Les regards se tournèrent vers l’étranger et vers d’autres propositions pédagogiques qui croissaient aussi en France. En 1928, une délégation du SNI (3) comprenant 47 personnes et conduite par Georges Lapierre et Louis Dumas se rendit en Europe centrale. Ce voyage se justifiait surtout par la volonté de créer une structure internationale des enseignants. L’équipe d’instituteurs français passa par la Tchécoslovaquie où, entre autres, elle fut reçue par ses homologues tchèques à Prague en avril. Elle visita également l’Institut que dirigeait Bakule. Les échanges entre enseignants français et tchèques furent constructifs. Il en découla le projet de la venue dans l’Hexagone des petits chanteurs de Bakule et de leur maître.
Depuis la fin de la guerre de 1914-1918, les plus fameuses chorales tchèques avaient rendu visite à la France. En 1924, La Chorale des Instituteurs de Prague au Théâtre des Champs-Elysées avait ébloui les auditeurs. «Conduite avec tant de minutieuse et savante ferveur par Méthod Dolezil» (4) les choristes interprétèrent des pièces de Smetana et Kunc qui retinrent l’attention du chroniqueur du Ménestrel. L’année suivante, ce fut le tour de la Chorale Smetana, dirigée par Rudolf Černỳ, de briller à Paris les 3 et 4 juin par de belles prestations. «Tessitures étendues et cuivrées des basses, chuchotement ou éclats incisifs des barytons et des ténors» (5) furent relevés par le journaliste de La Rampe. Cette même chorale Smetana revint en 1926 à l’Opéra de Paris et en mars 1928, à Paris, à Lille et à Lyon. Quand on ajoute la tournée en 1925 de la Chorale des instituteurs moraves, tant admirée, de Strasbourg à Nice, en passant par Lyon, Montpellier et Marseille, on comprend que le terrain labouré par de si belles cohortes devenait prêt pour la venue d’un nouvel ensemble.
Une fois la décision prise d’inviter les chanteurs de Bakule, les préparatifs allèrent bon train dans chaque pays. En Tchécoslovaquie, malgré un soutien des autorités politiques qui ne se concrétisa que par de belles paroles, aucune subvention ne fut débloquée. Cependant le pédagogue disposa des services de Suza Hanouche (nom francisé, sa graphie tchèque étant Hanuš), une Tchèque qui remplissait de hautes fonctions à la Présidence de la République tchèque et qui parlait français. Sa présence s’avéra précieuse pour traduire les paroles de Bakule quand aucun traducteur français ne se présentait pour l’aider à se faire comprendre du public français. Afin de soutenir efficacement les plus jeunes choristes, quelques adolescents, filles et garçons, anciens élèves de l’Institut, accompagnèrent la troupe. Le pédagogue pouvait compter sur l’aide précieuse de sa collaboratrice depuis plus de dix ans, Lída Durdíková. Enfin, en prévision de la disponibilité d’un piano dans une salle de concert, il engagea la jeune pianiste Tatiana Baxantová - premier prix du conservatoire de Prague - à qui il confia le soin de jouer des intermèdes musicaux (pièces de Smetana, etc.) pendant lesquels les chanteurs et danseurs s’octroyaient un moment de repos. Pour équiper correctement ses protégés, Bakule prit son bâton de pèlerin et réussit à convaincre la firme Bata de chausser ses chanteurs. Pour les habiller correctement, il acheta à crédit des vêtements et en plus emprunta une belle somme pour réaliser la tournée française. Il lui fallut concocter un programme de chants et de danses avec un éventail assez large de mélodies pour couvrir l’ensemble des régions de son pays. Lorsque le choix fut réalisé, il se chargea de l’impression de ces chansons. Il semblait évident que les auditeurs possèdent la traduction des paroles des chants, mais cette option surenchérissait le coût de la campagne. Cette collection de chants fut-elle distribuée gratuitement ou les proposa-t-on sous paiement ? Les sources consultées ne le précisent pas. Bakule rassembla un lot de photographies présentant les travaux de ses enfants et montrant les phases essentielles de sa pédagogie. Il recueillit également un certain nombre d’objets fabriqués par les élèves (jouets en bois en particulier), travaux à disposition du public qui produiraient des contributions financières destinées à développer l’Institut Bakule.
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| Lída Durdíková et Bakule en 1929 © Médiathèque du Père Castor, Meuzac |
On soumit une esquisse assez avancée du tour de France programmé. Mais le plan ne se restreignit pas aux seuls concerts des choristes. On demanda à Bakule de tenir des sortes de conférences en direction d’enseignants, de parents d’élèves, de toutes personnes intéressées par l’éducation, ce qu’il était habitué de faire. D’autre part, pour sensibiliser un peu plus élèves et enseignants au chant choral, on tenta de réserver une séance de chant pour les enfants des écoles de chaque ville concernée en plus du concert grand public. Parallèlement au lancement du mouvement, des journaux furent contactés. Deux d’entre eux, Le Populaire et Le Journal répondirent très favorablement, la plupart des autres se limitèrent aux annonces de concert. Cependant, quelques-uns, au moment de l’arrivée de Bakule et de sa troupe chantante en France, diffusèrent au moins partiellement un certain nombre d’informations que leur avaient communiquées les organisateurs. Dans son organe interne, le SNI battit le rappel des enseignants pour que le plus grand nombre accueille leurs petits invités de la manière la plus belle et que leurs propres élèves assistent en grand nombre à l’une ou l’autre des prestations des jeunes tchécoslovaques.
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| Carte préparatoire de la tournée française de Bakule en 1929 © Médiathèque du Père Castor, Meuzac |
Comme il ne fallait rien négliger et notamment pas les «colonies» tchèques qui s’étaient installées peu à peu dans quelques villes, un article de La Revue française de Prague aida les animateurs de la future tournée à mobiliser ces expatriés en faveur de leurs jeunes compatriotes. Une lectrice de l’Université Charles IV de Prague entreprit de faire connaître aux lecteurs de la revue le nom de Bakule qui «ne restera pas longtemps, espérons-le, ignoré de tous ceux qui s'intéressent, en France, aux entreprises généreuses dans le domaine de l’éducation ou de la simple humanité». A grands traits, elle raconta le parcours de ce pédagogue qui «prétendait gouverner le petit monde qui lui était confié, non par la crainte et au moyen d'une discipline sévère, mais par la bonté, en faisant appel, pour l'instruire, à l'intérêt et à la curiosité de l’enfant». Elle ne se limita pas à citer telle ou telle information glanée ici ou là à propos de cet enseignant, mais tint à lui rendre visite à lui et à ses élèves dans son institut dans le quartier de Smichov à Prague. C’est une communauté de gamins et de gamines infirmes ou bien portants, mais pauvres, qu’elle rencontra, unis dans l’indigence à quoi leur condition de départ les aurait condamnés durablement s’ils n’avaient pas trouvé sur leur chemin la personnalité bienveillante et novatrice de ce pédagogue hors norme. Unis aussi dans leur travail et dans leur chorale, «ils sont parvenus à constituer un ensemble d'une homogénéité rare, et sont devenus capables de se produire en public» ajoutait-elle en listant les lieux où ils chantèrent (New-York, Allemagne, Danemark). La chroniqueuse terminait par une prémonition sans doute guidée par le projet qui prenait forme aussi bien dans le pays d’accueil que dans celui des chanteurs «Peut-être viendront-ils, un jour prochain, en France. Nous serions heureux si, en France précisément, cet article pouvait valoir quelques sympathies actives à celui qui continue si dignement la grande tradition pédagogique tchèque» (7).
On peut imaginer le nombre de courriers échangés entre le comité d’organisation national basé à Paris et les divers comités locaux dans les villes retenues pour tenter de résoudre les difficultés qui se présentaient. On utilisa les télégrammes et le téléphone. On doit ajouter les échanges Paris - Prague afin que Bakule soit mis périodiquement au courant de l’avancée du projet et qu’il donne son accord sur tel ou tel point. Pour cela, il fallait l’intervention d’un ou une traducteur-traductrice. Après ces longs et laborieux préparatifs nécessitant un travail intense et une fois que les principales questions d’organisation furent réglées, vers la fin avril 1929 le groupe tchécoslovaque prit le train en gare de Prague, direction Paris. Bien que déjà habitués aux grands voyages, nul doute que, au moment du franchissement de la frontière française, les chanteurs et Bakule sentirent leur cœur battre fort. Le 25 avril, la petite troupe débarqua à Paris. Quelques jours après, dans un long article, Le Populaire (8) lista les lieux de séjour des chanteurs dans toute la France. Chacun et chacune, lecteur du Populaire, c’est-à-dire plus ou moins sympathisant des thèses de la SFIO, put noter une date pour aller écouter ces petits phénomènes si par chance, il ou elle n’était pas trop éloigné(e) d’une ville étape de ce tour de France choral et pédagogique.
Joseph Colomb - juillet 2018
Je remercie très sincèrement Iris Clément, archiviste de la médiathèque du Père Castor à Meuzac (Haute-Vienne) pour m’avoir facilité l’accès aux archives françaises concernant František Bakule et pour m’avoir approvisionné en documents précieux.
Les autres articles de la série Bakule sont consultables ci-dessous :
3. préparatifs de la tournée française (le présent article)
4. 1929 - la tournée Bakule, l’étape parisienne
5. 1929 - la tournée Bakumle, sud de la France
6. 1929 - la tournée Bakule, ouest de la France
7. 1929 - la tournée Bakule, nord et est de la France
8. 1929 - Les retombées de la tournée Bakule
9. Tournée française de Bakule - planning, trajet
10. Bakule, le cœur qui chante
11. Bakule essaime
5. 1929 - la tournée Bakumle, sud de la France
6. 1929 - la tournée Bakule, ouest de la France
7. 1929 - la tournée Bakule, nord et est de la France
8. 1929 - Les retombées de la tournée Bakule
9. Tournée française de Bakule - planning, trajet
10. Bakule, le cœur qui chante
11. Bakule essaime
Notes :
1. Le Figaro, en mai et juin de l’année 1929, époque du périple des Tchèques en France, constatant sans doute le caractère «subversif» des thèses pédagogiques développées par Bakule au cours de cette tournée n’en parla pas à ces moments là.
2. A la fin de la première guerre mondiale, la Croix-Rouge américaine fit un don dont bénéficièrent les enfants handicapés de l’Institut Bakule et les enfants pauvres des faubourgs de Prague recueillis dans le même Institut. Pour les remercier, les choristes et leur maître de chant envisagèrent une tournée américaine. Elle eut lieu en 1923 et les petits chanteurs tchécoslovaques se produisirent dans une trentaine de villes américaines. Ils furent même invités à la Maison-Blanche par le Président Harding !
3. SNI : Syndicat National des Instituteurs et des Institutrices.
4. Le Ménestrel du 11 juillet 1924.
5. La Rampe du 14 juin 1925.
6. Le premier tour des élections municipales eut lieu le dimanche 5 mai, le second tour le dimanche 12 mai. Les choristes Bakule avaient déjà visité les villes de Saint-Etienne, Clermont-Ferrand et Lyon.
7. La Revue Française de Prague, n° 38/39, 28 octobre 1928, article de Madeleine David-Vokoun.
8. Le Populaire, quotidien de la SFIO, soutint activement la tournée de Bakule et de ses petits chanteurs.



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