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8 mars 2018

Héroïnes musicales

Les cordes au service de deux héroïnes

Comme son compatriote le Quatuor Debussy en 2014, le Quatuor Les Dissonances publie un CD rassemblant la même œuvre de Franz Schubert, son célèbre quatuor La Jeune Fille et la mort à un ouvrage de Janáček. La différence entre les deux ensembles et leur enregistrement tient au choix du quatuor de Janáček. Les Debussy choisirent le quatuor n° 1 La Sonate à Kreutzer tandis que David Grimal et ses compagnons préférèrent Les Lettres intimes son deuxième opus pour les quatre cordes.

Schubert (1797 - 1928) et Janáček (1854 - 1928) quelle parenté ? Aucune à première vue. Deux époques musicales complètement différentes. Et pourtant, dans La Jeune Fille et la Mort du XIXe siècle, dans Les Lettres intimes du XXe, une figure féminine habite chacun de ces quatuors, placés aussi sous le signe de la mort. Evident avec l’ouvrage de Schubert dont le titre dévoile tout, pas du tout pour celui de Janáček tout entier célébration de l’amour qu’il voua à Kamila, sa muse, cette jeune femme qu’il idéalisait. Cependant, ce deuxième quatuor qu’il créa, il le composa en janvier- février 1928 quelques mois avant son 74e anniversaire. L'ouvrage Les Lettres intimes symbolisait à la fois apogée de son amour et sa fin en août de cette même année lors du décès du compositeur. Évidemment, lorsqu’il entreprit l’écriture de ce deuxième quatuor, fort d’une nouvelle jeunesse que les succès de Jenůfa et la félicité de sa relation à sens unique avec Kamila lui apportaient, il ne pouvait imaginer la mort prochaine de cette passion. Il aurait voulu donner à son ouvrage le titre de Lettres d’amour. Trop explicite, il l’abandonna au profit de celui que nous connaissons.

Serait-il le seul fil rouge qui relierait les deux musiciens, ce thème féminin ? Certainement pas. Même quand aucune voix ne la porte, la musique de Schubert est un chant qui renaît de ses cendres à chaque nouvelle œuvre, qu’elle soit un lied ou une sonate pour piano ou encore une œuvre de musique de chambre, telle La Jeune Fille et la Mort. Et pour Janáček qui chercha longtemps sa voie et finit par la trouver justement après avoir recueilli et surtout analysé finement les chansons et danses populaires de Moravie, tout était-il chant ?  Oui, après avoir écouté attentivement les interprètes et autres habitants des villages où il venait humer la musique populaire de sa province au moment de ses collectes. Ses carnets fourmillèrent de notations, mots, portées riches seulement de quelques notes et d’intonations particulières dues à l’humeur du moment, à la situation psychologique et sociale de chacun de ses interlocuteurs. Ce langage qu’il inventait, il le mit en application dans sa cantate Amarus en 1897, puis dans son Notre Père en 1901 alors qu’en même temps, il noircissait les portées de son opéra Jenůfa. Ainsi armé de son « chant-vérité », suivant l’heureuse formule que lui décerna Martine Cadieu dans les années 1960, il donna une série d’opéras surtout à partir de 1920 et deux quatuors qui ne devaient rien ou si peu aux quatuors de ses contemporains et des grands anciens qui l’avaient précédé.

En résidence à l’Opéra de Dijon, les membres du Quatuor Les Dissonances enregistrèrent les deux œuvres au début du mois de septembre 2015. Le disque ne nous est parvenu il y a seulement quelques semaines. Simple remarque : il ne s’agit pas d’un simple disque posé dans une pochette aux couleurs voyantes ou non. En fait, c’est un petit livre qu’on ouvre à la couverture d’une blancheur éclatante comme l’innocence des héroïnes. A l’intérieur, une présentation détaillée des deux œuvres est suivie d’un entretien avec David Grimal, le premier violon du Quatuor, par Christophe Ghrisi. Au centre du livret, les portraits photographiques en noir et blanc entourent une biographie de chacun des quatre musiciens et le sens de la résidence de cet ensemble Les Dissonances à l’Opéra de Dijon donné par son directeur Laurent Joyeux. Les mêmes notes sont reprises en anglais dans la seconde partie du livret. Enfin, après une lecture attentive de ces pages, on peut extraire le disque de sa pochette insérée en fin de volume. Se montrera-t-il à la hauteur de son écrin ?

 
Couverture du livret du disque du Quatuor Les Dissonances

Quelque temps avant leurs séances d’enregistrement, j’avais eu la chance d’assister à Dijon à un concert au cours duquel ils avaient joué le Duo pour violon et violoncelle de Zoltan Kodaly intercalé entre les deux quatuors de Janáček. C’était le 31 mai 2015. Je me souviens d’une interprétation engagée de chacun des musiciens et d’une musicalité remarquable. Comment, trois mois plus tard, après avoir mûri leur jeu abordaient-ils Les Lettres intimes - ce kaléidoscope d’émotions, cette mosaïque d’affects - au moment de la captation par les appareils d’enregistrement ?

Ce qui surprend immédiatement dans cette version, c’est la célérité avec laquelle les instrumentistes traitent le quatuor de Janáček sans que pourtant l’auditeur soit troublé par cette vitesse d’exécution. Parmi une quinzaine d’interprétations (1) sélectionnées des années 1950 jusqu’à maintenant par différentes formations, tant tchèques que d’autres nations, les membres des Dissonances se montrent parmi les plus rapides dans chacun des mouvements du quatuor. Et pourtant, à l’écoute, on ne perçoit nulle précipitation de leur part. Dès le premier mouvement, on remarque Les Dissonances dans une attitude très classique, avec leurs cordes très chantantes, lyriques à souhait, gommant les dissonances que leur intitulé pourrait pourtant laisser supposer. En fait un mouvement absolument contrôlé dans ses élans plutôt réfrénés et insistant avec grâce sur le côté poétique. Contrairement à d’autres versions, l’alto de David Gaillard aborde sa partie avec un son rond, très maîtrisé. On se délecte de la sonorité magnifique des quatre musiciens dans le deuxième mouvement au cours d’un adagio recueilli pourtant pris dans un tempo beaucoup plus vif que la plupart de leurs concurrents. Lorsque dans la deuxième partie de ce mouvement, le tempo s’accélère, on ne décèle aucune agitation. Le troisième mouvement, celui au cours duquel «la terre tremble» suivant les propos du compositeur, reste dans la même façon de jouer, extrêmement lyrique. Adoucissant les aspérités, les musiciens ne tombent pas dans l’excès, mais traduisent la véhémence de l’œuvre dans une violence rentrée sans démonstration démesurée. L’allegro du mouvement final est abordé rapidement, sans basculer toutefois dans une fièvre envahissante. On passe sans heurt de la vivacité au lyrisme. Ne cherchant pas le paroxysme, les musiciens jouent par contre dans la nuance. Peut-être justement manque-t-il un peu de folie dans leur interprétation tout au long des quatre mouvements ? Peut-on le leur reprocher ? On est loin en effet de la rugosité que, par exemple les Vlach ou les Lindsay apportaient dans leur version. Mais, tout en étant les compatriotes du compositeur, comme les Janáček, les Smetana, les Pražák qui amènent une vision d’Europe centrale avec des nuances importantes d’un ensemble à l’autre, aucun quatuor n’est le dépositaire des pensées du compositeur. Un ouvrage comme Les Lettres intimes, débarrassé de son empreinte nationale, offre diverses possibilités d’interprétation pourvu que chacun des ensembles à cordes dans sa liberté et sa sincérité garde une cohérence en accord avec la vivacité et la complexité rythmique et mélodique de la partition. Pourrait-on dire en revenant aux acteurs des Dissonances qu’ils évacuent la stridence, l’âpreté, la brutalité des changements de climats pour trop accorder une attention soutenue à la beauté du son ? Ils refusent un expressionnisme trop voyant, trop superficiel ou clinquant, pour donner une vision plus classique, comme si Les Lettres intimes pouvaient abandonner leurs ajustements rustiques pour briller de tous leurs atours, mêlant successivement agressivité et calme, ardeur et crainte, désir et effroi, passion et quiétude sans insister outre mesure sur chacune de ses spécificités. On peut être allergique à cette lecture, mais on doit respecter l’unité d’appréhension des musiciens qui se déroule sans heurt et de manière remarquable du premier mouvement jusqu’à la fin de l’œuvre.

Comme l’écrivait le compositeur à Kamila, sa muse, inspiratrice de ces lettres chargées d’amour pour elle, après la première audition privée de ce quatuor, «ce sera une belle composition, singulière, fougueuse et pleine d’esprit (2)». On est en droit de regretter que dans leur option tout à fait respectable, les quatre instrumentistes aient un peu trop gommé la fougue qui habite cette œuvre. 

On retrouve la même qualité mélodique dans le quatuor de Schubert. L’intensité du discours s’estompe quelque peu devant la beauté sonore du jeu des musiciens.

Les musiciens des Dissonances s’ajoutent chronologiquement en septième position aux versions des quatuors français qui ont enregistré Les Lettres intimes. Initié par le Quatuor Manfred (de Bourgogne) en 1992, peu à peut rejoint par d’autres ensembles à cordes français pour des concerts ici et là dans l’Hexagone, on attendit 2008 pour découvrir un nouveau disque d’un quatuor se mesurant aux ouvrages de Janáček. Non content de livrer sa lecture de cette œuvre, le Quatuor Diotima, avec l’aide de l’altiste Garth Knox délivra sa vision des Lettres intimes telle que le compositeur dans un premier jet l’avait imaginée avec une viole d’amour se substituant à l’alto habituel partenaire des deux violons et du violoncelle. En 2014 parurent les disques de trois autres ensembles français, les Zaïde, constitué, fait encore plus que rare, de quatre musiciennes, et les Hermès, deux jeunes quatuors à côté de leur aîné, le Quatuor Debussy. En 2017, ils furent suivis par les Voce et par les Dissonances (3), date de parution de leur album, menés par leur premier violon, David Grimal, avec la complicité du deuxième violon Hans Peter Hofmann, de l’alto de David Gaillard et du violoncelle de Xavier Phillips.

A la suite de ce nouvel album des Dissonances, réjouissons nous de trouver dans les bacs des disquaires sept enregistrements venant d’ensembles français bien que celui des Manfred âgé de plus de vingt ans devienne maintenant difficile à acquérir. Ce nombre démontre bien que les quatuors de Janáček quittent enfin la zone géographique où ils ont été conçus pour intéresser tout musicien, quel que soit le pays dans lequel il vit et pratique la musique. Ce que confirment plusieurs autres ensembles à cordes français qui, au cours des saisons passées de concert et de participations à d’assez nombreux festivals, ont programmé l’un ou l’autre des quatuors de Janáček, voire les deux, sans avoir eu l’opportunité de les enregistrer (4). Le compositeur a quitté son purgatoire.

Joseph Colomb - février 2018.

Pour consulter le site des Dissonances, cliquer ici.

Notes :

1. Depuis 1943, date du premier enregistrement mondial, près d’une centaine de disques ont été produits comprenant Les Lettres intimes. Impossible de tous les écouter ! Certains sont d’ailleurs introuvables.

2. Lettre de Janáček à Kamila Stösslova, 18/19 mai 1928

3. Bien qu’enregistré en septembre 2015, leur album ne parut qu’en 2017.

4. Sans pouvoir tous les citer, retenons quelques ensembles à cordes hexagonaux qui  jouèrent à un moment ou à un autre Les Lettres intimes au cours d’un concert dans les cinq dernières années : Béla, Leonis, Zaïde, Varèse, Voce, Thymos, Equinoxe, Akilone, Tetrakys, Syrma, Ardeo, Alma, Simon, Van Kuijk, etc.

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