Le Quintette op. 97, dit « Américain », de Dvořák
Trois jours seulement après avoir mis la touche finale à son 12e Quatuor à cordes en fa majeur, op. 69 (B. 179), Antonín Dvořák commence le 26 juin 1893 une nouvelle œuvre de musique de chambre. Le Quintette en mi bémol majeur pour deux altos occupe le compositeur jusqu’au 1er août. Tout comme le Quatuor, il est entièrement composé dans la placide campagne de l’Iowa, au cœur de cette petite communauté d’Américains venus de Bohême qui sut si bien accueillir le plus admiré des Tchèques. Tout comme pour le Quatuor, la famille Kovařík est mise à contribution pour les premiers essais d’exécution.
Joseph Kovařík, le jeune secrétaire de Dvořák, relate l’événement plusieurs décennies plus tard (1) :
Une fois les parties achevées, le docteur [Dvořák] désira que nous le jouions, mais le second alto posait problème. Nous avions trouvé un altiste - à l'évidence sans grand talent - cependant la question du deuxième instrument se posait toujours. L’ingénieux docteur eut alors une autre idée – à vrai dire il débordait d’idées – et me demanda d’écrire à mon frère de Chicago en le priant de nous rejoindre pour quelques semaines de vacances, sans oublier d’apporter son alto. Mon frère arriva avec son instrument, et nous fûmes en mesure « d’attaquer » le quintette tous ensemble.
La date exacte de cette première audition, début août 1893, n’est pas connue, mais on sait qu’elle eut lieu dans la Vieille Ecole (Old School) de Spillville. Le quatuor déjà utilisé pour l’opus 96 est de nouveau réuni (violons : Dvořák, John J. Kovařík ; alto : Cecilie Kovaříková ; violoncelle : Joseph Kovařík, frère de Cecilie et fils de John J.). John Kovařík Jr., venu exprès de Chicago, tient l’autre partie d’alto – on suppose de la seconde quoique cela ne soit pas précisé dans les souvenirs de Joseph Kovařík. Celui-ci ajoute :
Les choses tournèrent assez mal dans le premier mouvement ; le deuxième fut encore pire, et la manière dont nous traitâmes les ravissantes variations en la bémol mineur tourna au lamentable. Même le docteur admit qu’il joua sa partie comme un “Schuster” - quoi qu'il ait voulu dire par ce mot. (2)
Le lendemain (chacun avait entre-temps étudié un peu plus sa partition) les choses s’améliorèrent quelque peu. Le docteur lui-même fit mieux sonner la première variation.
Mais en étudiant plus tard sa partition, je remarquai qu’il avait transcrit les huit premières mesures de la variation dans le ton de sol dièse mineur.
« Eh bien, voyez-vous, j’ai si mal joué hier, tant cette quatrième position m’avait embrouillé, que je l’ai transcrite en sol dièse mineur. Ainsi je peux l’interpréter en troisième position ; et cela est mieux ainsi, même si je me fais mon propre juge. Je n’avais jamais utilisé cette quatrième position ; c’était 1-3-5 pour moi. Alors maintenant, veuillez inscrire ces quelques mesures dans les deux clefs – il est possible que d’autres interprètes n’utilisent pas non plus beaucoup cette quatrième position. »
Une explication s'impose. Le violon n'étant pas un instrument tempéré, une même note jouée sur deux cordes différentes ne sonne pas exactement pareil. Le choix de la position des doigts est dès lors lié à la gamme du passage interprété. Dvořák, violoniste occasionnel, a eu du mal à jouer la partition qu'il avait lui-même écrite, et a jugé bon de la transcrire dans un autre ton pour retrouver une position des doigts plus confortable - en pensant, comme on le voit, à lui-même comme à d'autres interprètes pas forcément aguerris. (3)
Les quatuor et quintette furent créés à New York un vendredi soir, le 12 janvier 1894, au Carnegie Chamber Music Hall, par le Kneisel Quartette. Le programme entier était consacré à Dvořak, le récital s’étant achevé avec le Sextuor en la majeur op. 48, où les artistes supplémentaires furent M. Zach et Leo Schulz.
Le Quatuor dura 31 minutes, le Quintette 36 et le Sextuor 41, des durées en accord avec les vœux du docteur.
« Exactement la bonne durée » fut son seul commentaire.
Kovařík se trompe ici sur un point : la création professionnelle du Quintette avait déjà eu lieu quelques semaines auparavant, le 17 décembre 1893, au National Conservatory of Music of America de New York. Le Quatuor Kneisel avait pour l’occasion appelé l'altiste Max Zach. (4)
| Mémorial Dvořák sur les berges de la Turkey River, à Spillvillle (photo Alain Chotil-Fani, juin 2017) |
Dvořák imprime au premier mouvement de son opus 97 sa « manière américaine » si caractéristique, tout en syncopes et pentatonisme. S’il joue volontiers entre les alternances de modes majeur et mineur dans cet Allegro non tanto, sa première idée, issue des mesures introductives, se veut très volontaire et ouverte sur l’immensité, dans la continuité de ses œuvres précédentes écrites outre-Atlantique. Le second sujet plus mélancolique offre sa substance au développement avant que l’idée principale ne revienne s’imposer dans un choral gracieux.
Le passage le plus populaire, sans doute, est présenté par la danse animée du Scherzo en si majeur, soutenue par les batteries « indiennes » du deuxième alto. Il est très possible que le compositeur se soit inspiré d’authentiques danses natives entendues à Spillville : un Medicine Show s’était installé à la mi-juin au sud du village, occupant un terrain tout près de l’endroit où Dvořák aimait méditer, par-delà le cours paisible de la Turkey River. (5) Le musicien assista à chacune des quatorze représentations et fit connaissance de John Crow, Big Moon et sa femme Large Head.
Une cantilène désolée évoque peut-être la plaine « désespérante » de l’Iowa avant le retour de la danse, bientôt transcendée par une reprise dans la tonalité inattendue de la bémol majeur. Une réminiscence de la cantilène clôt le mouvement.
Le Larghetto se déploie en une série de variations sur un thème d’une grande beauté. Sa seconde partie reprendrait – selon toute vraisemblance - une noble mélodie que Dvořák aurait écrite pour servir d’hymne américain original, en remplacement de My Country, 'Tis of Thee, alors chanté sur l’air de God save the Queen. Cette guirlande remarquable explore des abîmes de désolation pour s’achever dans la tendre rédemption de la mélodie.
Le Finale Allegretto Giusto renoue avec l’entrain jubilatoire du premier mouvement et s’achève dans une effervescence à l’optimisme sans fard.
Avec son Quintette en mi bémol majeur, B. 180 (op. 97), Dvořák couronne son séjour bienfaisant dans la campagne du Middle West. C’est l’une de ses dernières œuvres de musique de chambre : après une Sonatine pour violon et piano et, suite à son retour définitif en Europe, deux ultimes Quatuors à cordes, il n’abordera plus jamais ce genre, préférant se consacrer au poème symphonique et à l’opéra, domaines qu’il saura magnifier comme il l’avait fait avec ses pages de la période américaine.
Alain Chotil-Fani, mars 2018
D'autres articles de la série sur Dvořák à Spillville sont consultables sur MusicaBohemica :
Un été 93
Sur les traces de Dvořák à Spillville
Le 12e Quatuor à cordes, dit « Américain », de Dvořák
Une lettre de Spillville
La maison de John J. Kovarik, "foyer" des opus 96 et 97 de Dvořák
Dvořák in Love, un roman de Josef Škvorecký
Notes
(1) Séries d'articles de Joseph J. Kovařík pour la revue Fiddlestrings (1918 ou 1919), publiés sous le titre « DR. DVOŘÁK AS I KNEW HIM ». N'ayant pas trouvé de traduction française de ces articles, j'en propose ici ma propre adaptation.On trouvera une traduction intégrale de cet article ici : Dvořák tel que je l'ai connu - article 2 : Spillville, Quatuor et Quintette dits "Américains"
(2) Schuster : « cordonnier » en langue allemande. En français, et pour rester dans le domaine, nous pourrions dire que Dvořák joua, selon ses dires, « comme un pied »
(3) Voir https://www.lire-les-notes.com/les-notes-sur-un-violon.html
(4) Voir les détails de ce récital oublié dans l'article sur le Quatuor, note 3.
(5) Voir l'article Sur les traces de Dvořák à Spillville et la carte interactive avec les lieux de vie du compositeur dans cette localité :
(3) Voir https://www.lire-les-notes.com/les-notes-sur-un-violon.html
(4) Voir les détails de ce récital oublié dans l'article sur le Quatuor, note 3.
(5) Voir l'article Sur les traces de Dvořák à Spillville et la carte interactive avec les lieux de vie du compositeur dans cette localité :
Carte interactive des lieux de vie de Dvořák à Spillville
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