Voici le texte de la lecture sur Leoš Janáček donnée le 18 mars 2017 à l'Alliance Française de Brno. Le thème en était « La réception des œuvres d’Antonín Dvořák et de Leoš Janáček en France ». En mon absence, c’est Alain Chotil-Fani qui a été mon interprète et je le remercie pour m’avoir remplacé au pied levé.
1. Je dois d’abord vous dire que j'aurais été très heureux de me retrouver à Brno, berceau de l’activité musicale de Janáček, dix-sept ans après mon dernier passage dans cette ville. Et que j'aurais aussi été très heureux de vous présenter ici une partie de mes travaux à propos de Janáček et de la France. Grâce à Alain Chotil-Fani, vous pourrez entendre une part de mes recherches.
1. Je dois d’abord vous dire que j'aurais été très heureux de me retrouver à Brno, berceau de l’activité musicale de Janáček, dix-sept ans après mon dernier passage dans cette ville. Et que j'aurais aussi été très heureux de vous présenter ici une partie de mes travaux à propos de Janáček et de la France. Grâce à Alain Chotil-Fani, vous pourrez entendre une part de mes recherches.
3. Vous savez probablement que c’est en 1908 lors de la première tournée française de la chorale des instituteurs moraves qu’on a entendu pour la première fois en France une œuvre de Janáček. La chorale a donné 3 concerts publics. Jusqu’à présent, on a pensé que c’était le 25 avril que Maryčka Magdónova avait pénétré en France. Mais la chorale a donné aussi 4 autres concerts privés. Le 23 avril, les choristes furent reçus officiellement à l’Hôtel de Ville de Paris et donnèrent un concert privé devant un public comprenant de 300 à 1000 personnes, suivant les dires des journalistes. C’est donc le 23 avril qu’ils chantèrent pour la première fois en France La Fille du mineur, c’est-à-dire Maryčka Magdónova. Le 29 avril ils ajoutèrent Dež viš (Si seulement tu savais) et Klekánica (La sorcière du soir). Ce qui impressionna le public ce fut plus la formidable discipline des choristes et leur musicalité que les ouvrages qu’ils firent découvrir aux auditeurs. Pourtant couverts par 13 journaux nationaux, ces concerts de la chorale ne favorisèrent pas les chœurs de Janáček, qui passèrent inaperçus au milieu de toutes les autres œuvres tchèques.
4. Les mêmes instituteurs moraves effectuèrent une grande tournée en France à la fin de l’année 1925 de Strasbourg à Nice en passant par Lyon, Montpellier, Béziers et Marseille. De Janáček, ils interprétèrent le chœur Les 70 000. «On a applaudi le formidable 70 000. Titre bizarre, morceau également bizarre, mais d’une puissance enlevante» écrivit Edouard Perrin dans le journal Le Petit Méridional de Montpellier le 8 décembre 1925. Le 12 décembre après un nouveau concert dans cette ville, ce commentateur qualifiait le chœur Les 70 000 «d’extraordinaire». Par contre, ni à Strasbourg, ni à Lyon, ni à Marseille, ni à Nice, la presse ne distingua Les 70 000, se contentant de décerner des éloges aux chanteurs. Des louanges à Montpellier, de l’indifférence ailleurs, voilà le bilan pour Janáček.
5. Un peu plus tard, la chorale des institutrices de Prague effectua deux tournées en 1930 et 1937. En 1930 elles firent découvrir Le Belvédère des Chants de Hračany au public parisien et le concert a été transmis sur un poste de radio français. «On ne saurait rester insensible à l’impression de tristesse poignante qui s’en dégage» déclarait un journaliste, à propos du Belvédère (27/11/1930). En 1937, c’est La Trace du loup, lui aussi retransmis à la radio française, mais je n’ai retrouvé aucun commentaire. N’empêche, un des plus beaux chœurs de Janáček était révélé au public parisien et aux auditeurs possédant un poste de radio ce 30 juillet 1937 sans que l’intérêt pour Janáček grandisse.
6. Deux pianistes ont été parmi les premières interprètes françaises de la musique de Janáček. Tout d’abord, Jane Mortier qui a joué en 1926 la seconde partie de la Sonate I.X.1905, au cours d’un concert franco-tchèque. Cette grande pianiste créa en 1911 le deuxième livre des Préludes de Debussy, interpréta souvent les pièces d’Erik Satie, et de beaucoup de compositeurs contemporains. «Cette parfaite musicienne, Jane Mortier, apporta dans la défense de cette musique, une sensibilité, une vivacité d’accent» écrivit le compositeur Paul Le Flem, mais ne dit rien à propos de la sonate. En 1927, elle rejoua à la Sorbonne, grande université parisienne, la même pièce au cours d’un festival de musique tchèque sans que cela marqua les auditeurs.
7. La deuxième pianiste, Germaine Leroux joua la partie de piano de la Sonate pour violon, du Journal d’un disparu et du Concertino entre 1935 et 1937, trois œuvres créées en France quelques années auparavant. Elle fut très liée à Martinů et devint franco-tchèque après son mariage avec Miloš Šafránek, premier biographe de Martinů. Malgré leur engagement à la cause Janáček, ces deux pianistes ne firent pas progresser sa connaissance en France.
8. Avant d’envisager Jenůfa je voudrais évoquer la participation du chef d’orchestre Ernest-Geoffroy Munch, le cousin du grand Charles Munch. A deux reprises à quelques mois d’intervalle avec son orchestre de Strasbourg, il conduisit la Sinfonietta en 1931, deux ans après sa création française par Pierre Monteux. Comment on reçut cette pièce, un des fleurons de l’œuvre symphonique de Janáček ? Je vous laisse juge. «Cette Sinfonietta paraît être l’œuvre d’un exalté ; à coup sûr cette musique relève de la pathologie ; en effet des traits répétés à tous les instruments avec une insistance crispante viennent se conjuguer avec un amas de bribes de phrases d’une incohérence folle». Cette opinion d’un journaliste local relate assez bien de quelle manière on considérait Janáček à cette époque.
9. Après la création viennoise de Jenůfa en 1918, Universal Edition souhaita éditer d’autres versions que celles en langue tchèque et en langue germanique. On demanda à André-Georges Block une traduction française. Janáček suivit l’avancée des travaux, mais les choses trainèrent et à sa mort, rien n’était terminé. Parallèlement Daniel Muller, le premier biographe français de Janáček en 1930 se lança dans une nouvelle traduction. Après maintes hésitations, le directeur de l’Opéra de Paris fixa au 28 octobre 1938 la création française de Jenůfa dans une collaboration avec l’Opéra de Brno. Deux grandes sopranos de l’époque, Fanny Heldy et Germaine Hoerner se lancèrent dans les répétitions de leur rôle. La situation politique européenne retarda la réalisation qui fut ensuite annulée lorsque les armées allemandes envahirent la Tchécoslovaquie.
10. Tout au long de ce interminable processus de production de Jenůfa, on entendit pourtant quelques notes de l’opéra grâce à l’action de plusieurs radios dont celle de Strasbourg. D’abord, le 23 janvier 1930, le Poste Parisien transmit un « concert avec le concours d’artistes de l’Opéra et de l’Opéra-Comique » au cours duquel une sélection de Jenůfa fut jouée avec des pièces symphoniques de Dvořák et d’autres compositeurs sans que l’on ne sache rien de précis sur le contenu de ce florilège. La radio de Strasbourg, à quatre reprises entre 1932 et 1935, diffusa des fragments symphoniques de l’opéra, dénommés la plupart du temps Fantaisie sur Jenůfa due à un certain Bauer (en fait Bohuslav Leopold) éditée chez Universal.
11. Après la fin de la guerre, la radio nationale française créa Jenůfa, en version française le 14 novembre 1947, la soprano Adine Yosif tenant le rôle titre. Le 27 juin 1952 et le 19 septembre 1958, le chef Charles Bruck assura les deuxième et troisième radiodiffusions de Jenůfa. Le 27 février 1962, c’est encore à Strasbourg, à sa maison d’opéra, que l’on doit la création scénique de Jenůfa. Elle réunit la soprano tchèque Maria Kouba à la mezzo française Jacqueline Lucazeau et aux ténors allemands Helmut Melchert et Louis Roney sous la direction d’Ernest Bour. "Nous avons là une partition de valeur, qui de plus, représente une date dans l'histoire du théâtre lyrique" soulignait Robert Siohan. « Janáček a à sa disposition un langage musical vigoureux, concis, d’un singulier modernisme pour son temps» remarquait Marc Pincherle. Malgré les appréciations positives de ces deux critiques, malgré le succès public local, cette création ne signala pas le début d’une diffusion conséquente pour la musique de Janáček.
12. Presque 30 ans après la création française à Nantes, le 9 février 1930, de La Sonate à Kreutzer par le Quatuor slovaque, un ensemble tchèque, le fabuleux Quatuor Janáček effectua, de 1958 à 1981, 17 tournées françaises avec 127 concerts où il joua 70 fois tantôt La Sonate à Kreutzer et tantôt Les Lettres intimes. Dans une trentaine de villes, les auditeurs entendirent une ou plusieurs fois un des quatuors de Janáček. «génial carnet de notes d'un musicien, amoureux de tout, de la vie, de l'amour, des oiseaux, des paysages» ainsi s’exprimait Jacques Lonchampt en 1961 à propos des Lettres intimes. Et pour les interprètes : «Rarement nous a été donnée l'occasion d'entendre un ensemble aussi homogène, semblant se mouvoir dans la musique - sans le secours des partitions - comme un seul instrument, avec une musicalité inégalable et une fougue tempérée par le respect du style» (Guide du Concert, 26 janvier 1962). Aucun quatuor français ne joua les œuvres de Janáček jusqu’à 1986 date à laquelle, le premier, le Quatuor Manfred se confronta à ces ouvrages.
13. En 1939 Janáček n’était pas un inconnu, mais il demeurait passablement incompris malgré l’action d’un certain nombre d’interprètes tchèques et français. Comme son langage n’entrait dans aucun des courants musicaux de ce premier quart de siècle (ni impressionniste, ni expressionniste, ni néoclassique, ni atonal, etc.) on ne le comprenait pas. Pourquoi se serait-on penché sur sa musique alors que dans son propre pays, hors la Moravie, on restait encore sur une réserve relative vis-à-vis de ce créateur solitaire et hors des sentiers musicaux bien balisés ? Pourtant, suite aux concerts dirigés par Charles Bruck dans les années 50 et 60, à ceux conduits par Pierre Boulez à la fin des années 70, à ceux donnés par le pianiste Alain Planès depuis le début des années 80, au festival Janáček organisé par l’Opéra de Paris au printemps 1988, la musique de Janáček quitta sa longue traversée du désert pour être enfin reconnue en France.
14. Depuis donc une vingtaine d’années, chaque saison, un et parfois plusieurs opéras de Janáček sont montés dans différentes villes, de nombreux jeunes pianistes programment ses œuvres et parfois les enregistrent comme Sarah Lavaud , les quatuors qui se forment n’attendent pas longtemps avant de mettre à leur répertoire La Sonate à Kreutzer et Les Lettres intimes comme le Quatuor Zaïde. Sans être une vedette incontournable dans le monde de la musique, Janáček aujourd’hui n’est plus un inconnu en France. Son langage musical original n’effarouche plus autant. Et ses opéras touchent un public de plus en plus large.
15. Permettez moi de remercier entre autres : Eva Drliková, Daniela Langer, Jiří Krumpholc, Olga Vincencová, Adolf Sýkora, John Tyrrell et Eric Baude ainsi qu’Alain Chotil-Fani pour toute l’aide qu’ils m’ont apportée depuis déjà longtemps.
Joseph Colomb
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