Pages

14 juin 2017

Lecture à Brno : Dvořák et les Français

Lecture à Brno : Dvořák et les Français

Voici le texte de la lecture sur Antonín Dvořák donnée le 18 mars 2017 à l'Alliance Française de Brno. Le thème en était « La réception des œuvres d'Antonín Dvořák et de Leoš Janáček en France ».

*
**

Bonjour,

Je vous remercie de me faire l'honneur de m'accueillir au cœur de cette ville à l'histoire musicale prestigieuse. Je vais vous parler de Dvořák, tel qu'il était perçu en France de son vivant et au début du XXe siècle. Je voudrais au préalable signaler que ce travail est tiré d'une étude plus complète, éditée dans un livre, Antonín Dvořák, un musicien par-delà les frontières, que j'ai eu le plaisir de co-écrire avec Eric Baude.

L'incident

La scène se passe à Paris en 1913. En cette froide matinée de janvier, Pablo Casals se presse. Il a voyagé toute la nuit en train, et doit maintenant rejoindre le théâtre du Châtelet où l'attend Gabriel Pierné, le chef du prestigieux orchestre Colonne. Les deux hommes préparent le récital du prochain dimanche. Le Concerto pour violoncelle d'Antonín Dvořák est au programme, mais le temps manque pour une répétition. Aussi ont-ils convenu d'étudier en tête à tête la partition dans la loge du chef.

Mais Pierné montre vite des signes d'énervement. Devant Casals médusé, il finit par s'emparer de la partition pour la jeter avec mépris sur la table. « C'est une musique ignoble. Jamais je ne pourrai diriger ça ! »

Pablo Casals croit d'abord à une plaisanterie. Pierné insiste. « C'est une musique ignoble », répète-t-il en insistant sur les mots.

« Êtes-vous fou ? s'insurge Casals. Comment osez-vous insulter ainsi une œuvre magnifique ! Rappelez-vous que Brahms considérait ce Concerto comme un chef-d’œuvre ! »

« Brahms ! En voilà un autre ! Si vous êtes musicien, vous devez savoir combien cette musique est mauvaise ! »

Casals raconte :
Je ne savais comment réprimer mon indignation ; mes mains, mes jambes tremblaient. « J’ai voyagé toute la nuit pour présenter cette œuvre si belle à votre public, et voilà que non seulement elle vous déplaît, mais que vous la détestez. Comment alors pouvez-vous la comprendre, et comment puis-je l’interpréter avec vous ? Non, ce n’est pas possible, je ne jouerai pas ! »

Parmi les personnes qui se pressent autour des deux hommes, Casals remarque Claude Debussy.
« Demandez-lui, l'interroge Casals, si un artiste peut jouer dans l’état d’esprit où je me trouve. »
« Allons, dit Debussy. Si vous voulez, vous pouvez jouer »,

Sidéré de ne pas trouver de soutien, Casals renonce, et annonce avec fracas qu'il ne jouera pas. En effet, le récital du dimanche a lieu sans la participation du violoncelliste. Pierné présente au public la Septième Symphonie de Beethoven.

Un compositeur obscur

La presse relate l'événement. Bien rares sont ceux qui défendent le soliste. Son geste est déploré, et on ne se prive pas de se moquer de son goût pour le Concerto d'un compositeur obscur, une page que l'on définit volontiers comme médiocre.

Car la musique de Dvořák ne s'est pas imposée en France. Elle est jouée, bien sûr, mais de façon occasionnelle.

Pourtant, la fin de la décennie 1870 était prometteuse. Dvořák, à 35 ans passés, venait d'accéder à une soudaine notoriété internationale. À Nice, l'orchestre privé du baron russe Paul von Dervies s'en fait l'écho en programmant plusieurs de ses œuvres, comme de récentes Rhapsodies slaves et des Danses Slaves, précédant leur introduction en Angleterre. Cet ensemble a même donné en première audition mondiale le Nocturne op. 40 dans sa version pour orchestre.

Paris découvre en 1880 la Sérénade en ré mineur pour vents, violoncelle et contrebasse, et Charles Lamoureux y dirige une Danse slave. Tout semble prêt pour favoriser la diffusion en France de l'œuvre de Dvořák, mais la décennie à venir n'allait pas confirmer ces débuts encourageants. Aucune œuvre majeure du compositeur n'est plus donnée en France dans les années 1880.

Ainsi, František Ladislav Rieger, homme politique influent, échoue à faire représenter l'opéra Dimitri sur une scène parisienne. Le journal le Gaulois publie bien en décembre 1885 la Dumka op. 12 pour piano dans un recueil de compositions contemporaines, mais l'histoire se déroule ailleurs. L'Angleterre entend dès 1882 la Sixième Symphonie et, l'année suivante, les directeurs de la Société Philharmonique de Londres décident à l’unanimité d’inviter Dvořák en Angleterre. Dès lors, sa musique s’oriente vers la Grande-Bretagne et non vers cette France qui promettait tant.

La renaissance nationale française

La France, en pleine ferveur nationaliste exacerbée par la défaite de 1871, s'ouvre difficilement à de nouveaux horizons. La renaissance nationale est à l'œuvre autour de compositeurs de talent, comme Camille Saint-Saëns ou Vincent d’Indy. Le classicisme beethovénien est admiré, alors que le cas Wagner divise le monde musical, partagé entre l'enthousiasme pour cette nouvelle musique et une posture revancharde. Si les compositeurs russes sont salués, la musique tchèque reste dans une obscurité tenace. L'on confond Tchèque et Hongrois, Bohémiens et Tziganes. La musique tchèque, croit-on, représente une sorte d'hybride sans grande personnalité, et surtout imprégnée d'un folklorisme facile, cliché entretenu par le succès relatif des Danses slaves à Paris et en province. L'on cultive l'esprit français, tout en clarté et recherche de l'équilibre, réticent aux effusions jugées coupables.

Certes, l'on n'ignore pas en France les nombreux honneurs rendus à Dvořák, que ce soit par l'empereur François-Joseph ou l'invitation très remarquée à diriger le Conservatoire de New York. Aussi est-il considéré dans les années 90 comme le plus grand compositeur austro-hongrois, à côté de Karl Goldmark, mais il s'agit là d'une reconnaissance avant tout théorique, saluant un homme à la stature notoire, et non le compositeur toujours méconnu.

La timide ouverture vers Prague

Au tournant du siècle, toutefois, la situation évolue. En février 1897 paraît une traduction française de l'article de Dvořák sur Franz Schubert publié par une revue américaine (l'article étant en réalité rédigé par un journaliste qui a recueilli les impressions de Dvořák). L'Académie des beaux-arts de la capitale française envisage à plusieurs reprises de le nommer correspondant étranger. En 1899, enfin, une invitation arrive de Paris, pour lui demander de venir diriger un concert de ses œuvres avec l'orchestre Lamoureux. Cela fait alors 16 ans qu'il a été prié par les Britanniques de se rendre chez eux, presque une décennie s'est écoulée depuis la tournée en Russie sollicitée par Tchaïkovski, et l'invitation américaine date de 8 années. Le message parisien arrive sans doute trop tard au compositeur, qui ne se rendra jamais dans la capitale française.

L'événement reste significatif : le regard de la diplomatie sur les Pays Tchèques a changé. Une entente cordiale Paris-Prague s'est nouée, non sans arrières-pensées sur la possibilité d'une alliance en cas de conflit. C'est ainsi que deux émissaires de la Ville de Paris se rendent spécialement à Prague en avril 1904 pour remettre à Dvořák une médaille d'or, aujourd'hui conservée dans les archives du Musée Dvořák à Prague.

Premiers pas de la Symphonie du Nouveau Monde

C'est peut-être dans cette optique qu'il faut comprendre un timide regain d'intérêt pour la musique tchèque. Plusieurs récitals consacrés à la Bohême ont lieu au tournant du siècle, et c'est au cours de l'un deux, pour l'Exposition universelle de 1900, qu'Oskar Nedbal fait découvrir aux Parisiens la Symphonie du Nouveau Monde, qu'il redonne l'année suivante avec le même orchestre Colonne.

Cela n'était pas la première audition de l'œuvre en France : les recherches complémentaires que j'ai réalisées pour le présent exposé montrent que la dernière symphonie de Dvořák avait été donnée deux fois en fin d'année 1899 dans la ville de Marseille, sous la baguette de Caliste Borelli, un chef italien aujourd'hui oublié. Cette information était jusqu'à présent passée sous silence, et je suis heureux de pouvoir rectifier aujourd'hui cet oubli historique.

Il faut attendre 1906 - entre-temps, le compositeur est décédé - pour entendre un chef français, Camille Chevillard, diriger cette symphonie.

La critique est partagée. L'on s'interroge sur la forme de cette œuvre que l'on peine à inscrire dans l'héritage de Beethoven. À lire les journaux de cette époque, il s'agirait bien davantage d'une sorte de musique de ballet ou d'une guirlande d'impressions musicales, à vrai dire sans grande consistance. L'on trouve plusieurs critiques féroces, comme : « c’est du cake-walk (américain), mais écrit pour l’orchestre, au lieu d’être confié à un piano mécanique ; le résultat ne change guère. »

Une polémique dans la presse

Toutefois, l'époque se transforme. Une empoignade de plusieurs mois oppose violemment deux chroniqueurs du Mercure musical. Pour le premier, Magnus Synnestvedt, la 9e Symphonie est un gigantesque bluff, une page d'une excessive pauvreté qui tente de faire passer pour des « mélodies nègres » ce qui relève d'imitations de chorals bretons et de compositeurs russes.

Le second chroniqueur se nomme William Ritter. Ce Suisse est depuis longtemps un admirateur et un connaisseur de la musique de Bohême. Ritter réagit vertement à l'article de Synnestvedt en prenant la défense du musicien tchèque. Que fait-il de l'opinion d'un Brahms ? Comment ne pas se rendre compte du génie de Dvořák ?

La bataille par journal interposé occupe toute la première moitié de l'année 1907, et ne s'achève que par un courrier des deux fils de Dvořák, Antonín et Otakar, que Ritter a sollicités.

Les « airs et chorals bretons ? » « notre père n’en avait même pas idée », écrivent-ils. Les compositeurs russes ? « Il connaissait l’existence de ces auteurs, mais certes ne s’occupait pas de leurs compositions. »

Y a-t-il une influence américaine dans cette symphonie, demande Ritter ? La réponse, nuancée, explique très clairement la façon dont Dvořák exploitait le matériel populaire, slave ou autre :

« En Amérique, les airs nègres qui sont pleins de particularités mélodiques, ont intéressé notre père ; il les a étudiés et dressé la gamme selon laquelle ils sont formés. Mais les passages de la symphonie et d’autres œuvres de cette période américaine, dont on prétend qu’ils ont été pris à des airs nègres, sont l’absolue propriété de l’esprit de notre père et ont été seulement influencés par les mélodies nègres »

Ce dénouement fait une victime. Magnus Synnestvedt est écarté de la rédaction du Mercure musical.

Trois préjugés

La polémique a au moins le mérite de faire connaître aux Français la voix d'un défenseur. Ce plaidoyer se heurte à bien des obstacles. Par une curieuse coïncidence de l'histoire, la Symphonie du Nouveau Monde bute sur une série de stéréotypes alors courants en France.

L'influence américaine, ou supposée telle, la dessert. L'Amérique est, depuis peu, la première puissance industrielle, et nourrit déjà un sentiment d'infériorité en Europe en général, et en France en particulier. Les nouvelles d'Amérique sont souvent tournées en dérision, et d'autant plus dans le domaine musical, étant donné l'absence de grands compositeurs. C'est encore le pays du banjo, des fanfares, et, comme on l'a vu, du cake-walk. Musicalement, il s'agit de la terre du frivole, du clinquant et des modes passagères.

Un autre facteur est l'influence de la "musique nègre" que l'on attribue, sans savoir exactement de quoi l'on parle, à cette œuvre. Dans l'esprit commun, l'étiquette « exotique » désigne une musique de divertissement. De plus, la France est un empire colonial. Le Noir est perçu comme un homme immature, au mieux qu’il convient d’éduquer, faisant partie d’une « race encore à une période d’enfance », pour reprendre les mots du socialiste Francis de Pressensé en 1913. Comment faire prévaloir une symphonie digne de ce nom d'une telle influence ?

Enfin, le contexte musical européen joue en défaveur de Dvořák. Ses défenseurs invoquent l'admiration de Brahms, mais Brahms n'était apprécié que de cercles restreints. Il est courant de trouver le compositeur allemand lourd, ridicule, ennuyeux et même "inacclimatable". La musique slave ? On pense qu'elle n'est représentée que par des petits maîtres sans devenir, sauf quelques Russes, comme Borodine. Quant aux compositeurs de Bohême, si leur sens de la mélodie est reconnu, c'est pour mieux souligner leur instinct qui les fait chanter comme l'oiseau dans l'arbre.

Après "l'Affaire Casals"

L'on saisit mieux pourquoi, en 1913, Casals, l'étranger grand voyageur et amoureux de toutes les musiques, se trouve bien seul pour défendre Dvořák face à Pierné et Debussy.

L'affaire se termine devant les tribunaux. L'accusation réclame à Casals la somme de 10.000 F, ce qui à l'époque équivaut à peu près un salaire moyen annuel. Chacun peut mesurer ce que cela représente ! Le jugement condamne le violoncelliste, mais rabaisse la somme à hauteur de 3000 F, ce qui reste tout de même considérable.

Casals, en musicien entier, ne supportait pas l'idée de défendre une musique qu'il aimait tant avec un homme qui l'insultait. Plus de 20 années plus tard, il devait enregistrer ce Concerto à Prague avec la Philharmonie Tchèque, dirigée par un autre amoureux de Dvořák, George Szell. Jamais il n'eut l'occasion de se réconcilier avec Pierné.

On peine à imaginer le rejet de cette musique par les élites françaises, tant le siècle devait consacrer par la suite les grands solistes de mon pays qui allaient si bien servir le Concerto pour violoncelle : ils se nomment Pierre Fournier, Paul Tortelier, André Navarra, parmi tant d'autres. Entre-temps, les goûts allaient évoluer. Moins influencée par un nationalisme outrancier hérité de la défaite de 1871, et ayant su prendre ses distances avec une école de pensée positiviste qui imprégnait le tournant du siècle, l'opinion a pu, en ce qui concerne les grandes pages de Dvořák, mesurer à quel point elles contribuaient sans ambiguïté à une culture universelle.

Alain Chotil-Fani

Notes

Le récit de l'incident Pierné-Casals est tiré de la narration qu'en a faite le violoncelliste. Elle est vraisemblablement orientée. Je prépare un article sur cet événement, qui prendra en compte d'autres sources et donnera une vision certainement plus "distanciée".

Voir aussi la liste des œuvres de Dvořák jouées en France au XXe siècle.

Pour écouter en ligne :



Erratum dans la vidéo : c'est Charles Lamoureux (et non Pablo de Sarasate) qui interprète une Danse slave en 1882. Les premiers récitals de Sarasate consacrés à Dvořák remontent, selon les sources disponibles, à la décennie 1890.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire