Dès 1922, l’état français et des sociétés privées se lancèrent dans l’exploration d’un nouveau média, la radio. Au tout début, les auditeurs qui réceptionnaient paroles et musiques transmises par des ondes courtes, moyennes et longues devaient être de vrais bricoleurs, voire des techniciens, pour monter leur appareil récepteur. Très vite, des entreprises fabriquèrent des postes de radio fiables. Le public français se saisit de ces engins novateurs et peu à peu le nombre de récepteurs grandit. On estime qu'en 1939 un poste récepteur trônait dans une famille sur deux.
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| vendeur de poste à galène. Paris vers 1930 @Albert Harlingue/Roger-Viollet | www.parisenimages.fr |
Les émetteurs privés et publics s’emparèrent de cette technique et l’on vit bientôt paraître de véritables programmes radiophoniques dans lesquels la parole et la musique se partagèrent le temps d’antenne. On engagea des musiciens, à la fois de manière occasionnelle ou permanente, dans chaque station.
Si l’on n’habitait pas dans une grande ville qui possédait un orchestre symphonique, il était quasiment impossible d’écouter de la musique, à moins de la pratiquer soi-même, seul ou avec des amis et connaissances. Mais le nombre de ces musiciens amateurs demeurait faible. Sitôt que les émetteurs radio se développèrent et que les appareils récepteurs apparurent, le nombre d’auditeurs de musique s’agrandit. Les programmes s’enrichirent de musique. Connue ou inconnue, elle rayonna par l’intermédiaire des ondes dans tout le pays.
Dans ces années-là, quelles musiques connaissaient le succès ? Un très rapide coup de sonde dans les programmes, qui ne prétend évidemment pas à l’exhaustivité, permet de prendre le pouls musical des programmateurs et celui du public derrière son récepteur. Un journal généraliste comme Ouest-Eclair dans son édition nantaise démontre, par les mentions qu’il en fait, que des compositeurs des deux derniers siècles, Beethoven, Mozart, Wagner, Chopin et à un moindre degré Brahms, jouissaient d’une belle notoriété (1). Ce quotidien traitait de l’actualité politique, économique et sociale nationale et internationale ainsi que de l’actualité régionale de la Bretagne. La culture et la musique en particulier n’apparaissait que dans les comptes-rendus de concerts donnés à Nantes et plus rarement dans quelques villes environnantes. En dehors de ces éventuelles critiques de concerts, les noms de compositeurs n’étaient cités que dans les programmes radio qui firent leur apparition à l’été 1928 dans les dernières pages du quotidien. Du côté des compositeurs français, les noms de Debussy, mais encore plus de César Franck étaient mentionnés le plus grand nombre de fois, devançant Bizet et Gounod (2). En ce qui concerne la place tenue par des compositeurs contemporains, le plus souvent cité, en dehors de Maurice Ravel, était sans conteste Honegger, mais Stravinsky était assez souvent nommé, beaucoup plus que Bartók et bien plus que Messiaen (3), qui il est vrai débuta sa carrière de compositeur beaucoup plus tard que ses ainés russe, hongrois et franco-suisse.
Dans l’entre-deux-guerres, le nom de Janáček n’occupait pas souvent l’affiche des concerts. Entre l’année 1908, première apparition de la musique de Janáček dans un concert et l’année 1939, son nom figura une cinquantaine de fois pour un total de 17 œuvres différentes. On entendit à six reprises sa Sonate pour violon et piano, quatre fois au moins son premier Quatuor La Sonate à Kreutzer et le chœur Les 70 000, trois fois un autre chœur Maryčka Magdónova (4) et la Sinfonietta (5), deux fois la Sonate I.X.1905 pour piano (6), Pohádka, les Danses de Lachie, le chœur Belvédère, extrait des Chants du Hradčany et Le Journal d’un disparu. On n’entendit qu’une seule fois les Quatre chœurs pour voix d’hommes composés pendant les années 1900 et 1906 (7), La poésie populaire morave en chansons (8), le recueil pianistique Dans les brumes, le Concertino, le Capriccio, La Piste du loup et La Maison des morts (9). Au total, un corpus ni indigent ni consistant, mais cependant plutôt restreint d’autant plus que sa diffusion intervint sur un long espace temps de 30 ans (voir la réception par les concerts dans l'entre-deux-guerres, par exemple). Pour les mélomanes, impossible dans ces conditions de comprendre en quoi les ouvrages de ce compositeur s’inscrivaient dans le vaste mouvement de la modernité musicale qui déferlait dans la plupart des centres artistiques européens.
Qu’en était-il sur les ondes radiophoniques de la présence de la musique de Janáček ? Par un curieux esprit de mimétisme, la radio (10) imita les salles de concert dans sa fréquentation du compositeur morave, mais doit-on s’en étonner ? Cinquante quatre émissions de différentes stations diffusèrent sa musique. Comme la première intervint en 1929 et la dernière en 1939, dans la période considérée, la fréquence pouvait apparaître plus conséquente que dans les salles de concert. Souvent l’arbre cache la forêt. Dans ce cas, c’est ce qui se passa. En effet, du Poste parisien en 1929 jusqu’à Radio PTT en 1938, en passant par les stations de Bordeaux-Lafayette, Radio Paris, Radio-Normandie, on diffusa 25 fois des extraits des Danses de Lachie (11), intitulées tantôt valaques et le plus souvent bohêmiennes. A cette époque - mais les temps ont-ils vraiment changé dans la perception de ce pays d’Europe centrale ? - on confondait dans une même entité la Moravie et la Bohême. On avait plus d’excuses dans les années 30 que maintenant où les moyens de connaissances sont infiniment plus présents. En fait, dénommer bohêmiennes (12) ces danses leur apportait un côté plus exotique et qu’on pensait plus facilement identifiable par le public, bien que cette désignation contribuait à l’égarer. De même, comme on incluait assez souvent ces deux danses dans un programme de musique légère, on ne facilitait pas l’auditeur dans la représentation exacte de l’orientation esthétique de Janáček. L’orchestre de chaque station exécutait-il ces danses ou faisait-on appel à un enregistrement ? Les annonces parues dans la presse ne brillaient pas par leur précision. Il semble que certaines fois, la musique fut produite en direct par des musiciens présents dans l’auditorium de la station (13) et que d’autres fois on eut probablement recours au disque gravé (14) en Tchécoslovaquie en 1929 par Otakar Pařík à la tête de l’orchestre de la radio de Prague. Ainsi le 9 février 1931, le Poste parisien diffusa un concert avec le concours d’artistes de l’Opéra et de l’Opéra-Comique dans lequel Haydn, Debussy et Rachmaninoff voisinaient avec des compositeurs qui s’illustraient plutôt dans la musique légère comme Louis Varney et Emile Waldteufel et avec des Danses de Lachie de Janáček. Toujours au Poste parisien, le 24 août 1933, l’annonce précisait que l’orchestre du poste jouerait des œuvres de musiciens dont quelques noms étaient familiers aux oreilles des auditeurs, tels Ravel et Massenet, et d’autres moins coutumiers, voire même inconnus, comme Litolff, Lacome, Filippucci et Janáček avec des Danses de Lachie. De même le 27 juillet 1938, c’est bien sous la dénomination de concert que le Poste parisien diffusa un programme qui comprenait, des Danses allemandes de Mozart et la Fantaisie hongroise de Liszt qui encadraient des Danses bohêmiennes de Janáček, programme qui fut probablement interprété par l’orchestre de la station. Par contre, on est sûr que les deux Danses valaques (15) diffusées par Radio PTT provenaient bien d’un concert donné par un orchestre tchèque dirigé par Otakar Pařík, puisque la station française relayait une station pragoise. Mais, le 28 mai 1929, difficile de savoir si des instrumentistes interprétèrent deux Danses valaques ou bien si le disque (16) se substitua aux musiciens en chair et en os. En effet, ce jour-là, un an et demi avant que Rhené-Bâton ne les révèle au public du concert Pasdeloup, la station du Petit Parisien convoqua le Quatuor tchécoslovaque (17), le pianiste Bohuš Raban et des artistes de l’Opéra et de l’Opéra-Comique dans un programme de musique tchèque (18). Comment imaginer qu’un ensemble réduit d’instrumentistes ait pu interpréter l’ouverture Carnaval de Dvořák et la Suite slovaque de Novák, sans parler des Danses valaques de Janáček ? Il fallait bien l’intervention d’un orchestre symphonique dont l’effectif ne pouvait pas se contenter d’une trentaine d’exécutants à moins de présenter seulement le squelette des œuvres et non l’intégralité de l’instrumentation. La station du Petit Parisien avait-elle la possibilité de s’offrir un tel orchestre ? Question sans réponse. En revanche, la station Paris PTT retransmit le 1er mars 1931 le concert de l’orchestre Pasdeloup avec à sa tête Rhené-Bâton au cours duquel quatre Danses valaques de Janáček connurent leur première exécution publique (19).
Heureusement, les stations de radio, si elle se focalisèrent sur ces Danses de Lachie puisqu’elles représentèrent la moitié des ouvrages de Janáček diffusés, offrirent à leurs auditeurs d’autres opportunités. J’ai déjà indiqué, dans un article précédent, comment Jenůfa dans une adaptation orchestrale de E. Bauer se glissa surtout sur les ondes de Strasbourg. La Sonate pour violon et piano jouit d’une diffusion presque confortable, quand on la rapporte à la globalité des ouvrages de Janáček diffusés par la radio, puisqu’on la présenta quatre fois, à Paris PTT en 1930, à Radio Luxembourg en avril et août 1934 et de nouveau sur Paris PTT retransmettant le concert du Triton du 15 février 1935 (20). On devait essentiellement à Radio-Luxembourg la diffusion de la juvénile Suite pour cordes à quatre reprises en 1933 et 1934. On était redevable de nouveau à la station de Strasbourg de la découverte radiophonique de la Sinfonietta par deux fois en 1931, complétée par une retransmission par Radio Paris d’un concert tenu à Bruxelles en 1939. La venue à Paris à deux reprises de la Chorale des institutrices de Prague occasionna la prise de son et la mises en ondes chaque fois sur Radio Paris du chœur Belvédère extrait des Chants du Hradčany, en novembre 1930 et en juillet 1937. A cette dernière date, La Trace du loup en première audition française succéda au deuxième chœur des Chants du Hradčany.
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| Chorale des Institutrices de Prague Merci à Olga Vincencová, Présidente actuelle de la Chorale des Institutrices de Prague. |
Les stations de radio ne programmèrent qu’à une seule reprise les ouvrages suivants, le Concertino, une suite orchestrale tiré de l’opéra De la Maison des morts, Mládi, Rákoš Rákoczy, et la Messe glagolitique. Ces deux dernières œuvres, en août 1938 et septembre 1939 bénéficièrent d’un relais de Prague respectivement par Toulouse PTT et Radio Tour Eiffel. Pour le Concertino, il n’est pas inutile de citer le nom de la soliste, la pianiste Germaine Leroux qui s’illustra souvent par la promotion qu’elle effectua, dans ces années, de la musique tchèque sur le sol français. N’oublions pas le jeune chef, Jean Clergue, qui dirigeait les instrumentistes et la pianiste pour ce Concertino. Quant aux extraits orchestraux du dernier opéra de Janáček, De la Maison des morts (21), Radio Tour Eiffel retransmit le concert de l’Orchestre National sous la direction du chef tchèque Fritz Zweig (22) qui proposa aussi des pièces de Josef Suk, Martinů (le Concerto n° 2 pour piano avec Germaine Leroux) et Dvořák. Enfin, il faut mentionner la participation de la soprano tchèque Ružena Herlinger dans trois des mélodies de La poésie populaire morave en chansons (23) captées par Radio Paris le 29 juin 1938 dans un programme de mélodies tchèques (24).
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| La pianiste Germaine Leroux |
A la suite de cette énumération pouvait-on en déduire que la musique de Janáček avait droit de cité en France pendant l’entre-deux-guerres ? Évidemment non. Dans les salles de concert pas plus que sur les ondes, son nom n’était que peu connu et sa musique ne s’enracinait pas dans le paysage musical hexagonal. Quelques interprètes, essentiellement ses compatriotes, avaient tenté de le faire découvrir par le public français, sans résultat probant jusque là. Tout au plus l’avait-on identifié comme un compositeur tchèque qui jouissait quand même d’une certaine notoriété dans son pays, alors que le public français restait sinon de marbre à l’écoute de sa musique, du moins réticent et désorienté. Elle ne correspondait ni à ce qu’on entendait par ailleurs ni finalement aux attentes du moment.
Joseph Colomb - juillet 2016
Notes
1. Tous ces compositeurs germaniques (et Chopin) étaient cités plus de 3 000 fois dans les différentes éditions d’Ouest-Eclair entre 1915 et 1944.
2. Les compositeurs français dont il est question ici étaient nommés plus de 2 000 fois.
3. Pour ces compositeurs contemporains, on trouvait leurs noms de 40 à plus de 400 fois, sauf celui de Ravel qui culminait à plus de 2 000 occurrences.
4. Traduit par La Fille du mineur le 23 avril 1908 lors de la réception officielle dans les salons de l’Hôtel de ville parisien de la Chorale des instituteurs moraves emmenée par son chef, Ferdinand Vach.
5. dont deux fois à Strasbourg à quatre mois d’intervalle.
6. La pianiste Jane Mortier ne joua que le deuxième mouvement de cette Sonate. Voir l’article.
7. A Paris, le 29 avril 1908, la Chorale des instituteurs moraves n’en chanta que deux (Dež viš et Klekánica) sur les quatre que compte ce recueil de chœurs.
8. Des 53 chants que rassemble ce recueil, les auditeurs n’en entendirent qu’un seul, Belegrad.
9. Fritz Zweig dirigea une suite d’orchestre du dernier opéra composé par Janáček. Voir aussi les notes 21 et 22.
10. Radio Luxembourg a été inclus dans l’ensemble des stations françaises par son rayonnement sur plusieurs régions de l’est.
11. Elles sont au nombre de six dans la partition qu’en délivra Janáček en 1924.
12. Avec ce qualificatif bohêmiennes, on tombait dans une double erreur. Premièrement on leur donnait le caractère tzigane (bohémien) qu'elles n'avaient pas. Deuxièmement, la confusion entre deux régions de Tchécoslovaquie, la Bohême et la Moravie, traduisait une méconnaissance de la géographie de l'Europe centrale.
13. Le 27 juillet 1938, il est bien indiqué, non une simple émission, mais un concert diffusé par le Poste parisien et qui comprenait, des Danses allemandes de Mozart et la Fantaisie hongroise de Liszt encadrant deux Danses bohêmiennes de Janáček.
14. Ce disque comprenait deux des Danses de Lachie, Požehnaný et Pilky. Or, à de nombreuses fois, des stations de radio ne diffusèrent que deux danses. Il est tentant de penser qu’elles firent appel à cet enregistrement.
15. Otakar Pařík dirigea ce soir-là Požehnaný et Pilky, les deux danses qu’il avait enregistrées neuf ans auparavant.
16. Le disque (voir note 13) fut enregistré en 1929. Mais je ne sais pas si on pouvait en disposer en mai ou si l’enregistrement se passa en fin d’année.
17. En fait le Quatuor Slovaque. Voir sa participation à la diffusion française du Quatuor Sonate à Kreutzer de Janáček.
18. Voici le détail de cette émission du 28/5/1929 : Dvořák, Carnaval - Janáček, deux Danses valaques - Dvořák, Quintette en la majeur - Martinů, Jazz suite - Suk, Sérénade et ballade - Smetana, Dans la campagne tchèque.
19. En fait, Rhené-Bâton avait déjà dirigé deux de ces Danses valaques (Danses de Lachie), sans qu’on sache lesquelles, lors d’un concert précédent le 28 décembre 1930.
20. Le violoniste Robert Soetens et la pianiste Germaine Leroux furent les interprètes de cette Sonate pour violon et piano.
21. Fritz Zweig assembla un certain nombre d’extraits orchestraux de l’opéra De la Maison des morts en constituant une sorte de suite d’orchestre. C’était la première fois que le public français prenait connaissance avec cet opéra par l'entremise de quelques fragments symphoniques. Fritz Zweig avait dirigé la première berlinoise de Kát’a Kabanová le 31 mai 1926 et de l’ultime opéra de Janáček De la Maison des morts le 29 mai 1931.
22. Fritz Zweig, d’origine juive, naquit à Olomouc, en Moravie (Empire austro-hongrois à cette époque) en 1893. Chef d’orchestre, il dirigea en Allemagne jusqu’en 1933, date à laquelle il s’exila en France suite à l’arrivée au pouvoir des Nazis. En 1940, un nouvel exil le conduisit aux USA. Il mourut en Californie en 1984.
23. Rappelons qu’il s’agit d’un recueil de 53 mélodies avec accompagnement de piano publié entre 1892 et 1901.
24. Ce programme comprenait de Novák, La Vallée du nouveau royaume et deux mélodies populaires slovaques, de Jirak, L’Arc en ciel et du compositeur slovaque Ján Levoslav Bella, deux poèmes populaires ainsi que trois mélodies moraves de Janáček.



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