Première audition française du quatuor n° 1 de Janáček
Les chemins de la recherche historique sont parsemés de chausse-trapes que cette recherche s'applique à la chronologie, à l'économie, à la sociologie et aux arts. La musique ne fait pas exception à la règle.
Dans un précédent article, j'avais cru pouvoir donner le 31 janvier 1931 comme date de création du premier quatuor de Janáček, Sonate à Kreutzer. Cette première audition française avait eu lieu à Paris à la salle Chopin. Le Quatuor Zika (1), celui même qui l'avait révélé aux membres de la Société Internationale de Musique Contemporaine à Venise, le 4 septembre 1925, le présentait au public français. Comme la très grande majorité des autres ouvrages donnés en première audition française avait trouvé asile à Paris, il n'y avait pas de quoi s'étonner que cette création française intervienne dans la capitale. Il n'en était pourtant rien.
Jusqu'à 1930 en France, dans les salles de concerts on n'avait guère rencontré que le fameux Quatuor Tchèque, formé par des interprètes prestigieux, Karel Hoffmann, Josef Suk, Jiří Herold et Ladislav Zelenka (2). Le Quatuor Zika, qui prit aussi la dénomination de Quator de Prague était né en 1919 et, sauf erreur de ma part, en janvier 1931, on applaudissait leur première venue en France.
La presse française dans son ensemble - la remarque englobe les critiques musicaux - même quand elle professait quelque sympathie envers les musiciens tchèques, montrait beaucoup d'ignorance envers cette jeune république. Lorsque, venant de Tchécoslovaquie, quatre instrumentistes à cordes formant un ensemble apte à jouer en quatuor se présentaient dans une salle, on les affublait presque automatiquement du titre de Quatuor Tchèque. Dans le cas qui nous occupe, c'est ce qui se passa. Deux violonistes, un altiste et un violoncelliste tchèques avaient précédé le Quatuor Zika de quelques mois dans l'exécution du premier quatuor à cordes de Janáček en France. En février 1930, ces quatre virtuoses entreprirent une tournée qui les emmena de Paris vers plusieurs autres villes françaises, dont la liste ne m'est pas connue jusqu'à présent, mais ils passèrent par Rennes et Nantes. De cette dernière ville nous parvint la nouvelle que voici.
Le journal Ouest-Eclair, sous le titre "Le quatuor Tchèque à la salle Gigant", consacrait une colonne complète en page intérieure à ce concert du 9 février 1930 au cours duquel cet ensemble jouait le quatuor américain de Dvořák, le premier quatuor d'Honegger, le quatuor Sonate à Kreutzer de Janáček et le treizième quatuor de Beethoven en si bémol majeur, opus 130. Trois ouvrages contemporains et un quatuor classique. Des trois quatuors modernes (3), celui de Janáček était le plus récent, puisque sa composition ne remontait guère à plus de sept ans et sa première exécution par le Quatuor Tchèque à moins de six ans. Le commentateur n'était autre que le compositeur Paul Ladmirault. Des quatre morceaux présentés, un seul trouva grâce à ses yeux (et à ses oreilles), celui de Beethoven. Certes, il goûta le troisième mouvement du quatuor américain, "mais le reste quoique intéressant n'offre rien que d'ordinaire" alors qu'il croyait y détecter des thèmes "du folklore irlando-écossais importé aux Etats-Unis (4)". Le critique resta de marbre devant le quatuor d'Arthur Honegger. "Le quatuor de Janavcek (5) nous reste impénétrable pour d'autres raisons." Paul Ladmirault voulut faire correspondre des pages du roman de Tolstoï à "tel motif, telle modulation, tel rythme, tel coup d'archet" et constata que "la musique de Janavcek y est par elle-même impuissante." A la clarté française pour laquelle il avançait les exemples de la symphonie avec orgue de Saint-Saëns et le quintette de Florent Schmitt, s'opposait cet ouvrage tchèque "une énigme indéchiffrable" qui ne comportait pas de "plan musical logique". Comme ce quatuor, première œuvre certainement de Janáček qu'entendit Ladmirault, ne correspondait pas à ses critères musicaux, il ne pouvait pas en percevoir les beautés. Cette dissolution de la forme habituelle venait trop tôt. Comme son auteur était pratiquement inconnu dans notre pays, on pouvait considérer que cette ignorance des règles de composition musicale ne résultait que des maladresses et de l'inexpérience d'un auteur mineur. On ne pouvait imaginer que dans la lointaine Moravie, Janáček bâtissait un langage original. Quant au succès public de cette création, "la maigre affluence" témoignait du contraire. Encore une occasion manquée entre la France et le compositeur de Brno.
Jusqu'à présent, et pour la période antérieure à 1939, on n'a rencontré que trois compositeurs français qui donnèrent leur opinion sur la musique de Janáček, Ladmirault en février 1930, Florent Schmitt dans les colonnes du Temps en décembre de la même année et Georges Dandelot, dans les pages du Ménestrel, pour la première parisienne le 31 janvier 1931 du quatuor qui nous occupe et en février 1935 pour l'exécution de la Sonate pour violon et piano à une séance du Triton. Le premier n'eut pas l'occasion de renouveler l'écoute. Quant au second, s'il manifesta de l'intérêt pour la musique de son collègue tchèque, il ne rédigea qu'un seul papier et on ne revit plus sa signature accolée au nom de Janáček. Le seul qui laissa pointer une attirance pour cette musique fut Georges Dandelot ; encore resta-t-il plutôt dubitatif devant ce quatuor.
Il faut maintenant tenter de résoudre une petite énigme. Qui composait ce quatuor Tchèque, responsable de la création française de ce quatuor Sonate à Kreutzer à Nantes le 9 février 1930 ? Ladmirault dans son article d'Ouest-Eclair citait les noms des instrumentistes. Une chance pour nous ? Presque. Car de nouveau se glissaient des coquilles et/ou des déformations qui nous posèrent des difficultés d'identification. Je reprends l'énumération par le compositeur breton des "jeunes artistes d'une vingtaine d'années" : Czerny, Vohanka, Dvorvak, Vectomov. Il convient tout de suite de corriger, Czerny en Černý et Dvorvak en Dvořák. Malheureusement, Ladmirault ne donnait pas les prénoms. Or Černý, Vectomov et Dvořák pouvaient recouvrir des individus différents tant ces noms sont communs et par conséquent répandus en Tchécoslovaquie. Par chance, le 3 février, le journal avait annoncé le passage à Nantes des membres du quatuor et les avait cités en précisant les initiales de leur prénom O. Cerny (6), F. Vohanka, V. Dvorak, P. Vectomov bien que le 8 février le même journal, en signalant la venue des virtuoses tchèques à Rennes, trois jours plus tard écrivait I. Vectomov. Ces éléments facilitaient malgré tout leur identification, d'autant plus qu'ils étaient placés sous le patronage de l'Institut des études slaves. On pouvait donc en déduire que ce quatuor Tchèque était en fait le quatuor slovaque, Slovanské kvarteto (7) comme ils se baptisaient.
Dans l'hexagone, il ne serait venu à l'idée d'aucun ensemble de musique de chambre de s'abriter derrière le nom de Quatuor Français. On se dénommait, du patronyme de leur premier violon, Quatuor Capet, Quatuor Calvet, Quatuor Krettly ou Quatuor Loewenguth pour n'en citer que quelques-uns en activité vers 1930. En Europe centrale lorsque en 1892, Karel Hoffmann, Josef Suk, Oskar Nedbal et Otto Berger unirent leur talent, pour revendiquer l'existence et la qualité de leur culture, ils annexèrent le nom de leur pays à celui de leur quatuor. Du côté des autorités autrichiennes, on continuait à tenter d'imposer la langue et la culture germanique. Brandir le mot "tchèque" comme un pavois, pour un ensemble musical, revenait à revendiquer publiquement sa nationalité.
En ce qui concerne les membres du Quatuor slovaque, ajoutons que la Bretagne les demandait. Dès le mois de mars 1927, ils jouaient Dvořák à Nantes où ils revenaient deux ans plus tard avec une programmation cent pour cent tchèque (Suk, Smetana, Novák) puis un an plus tard, le 9 février 1930, pour ce qu'on peut considérer, jusqu'à nouvel ordre, comme la création française du premier quatuor de Janáček. La ville de Nantes les rappelait le 22 novembre 1931 pour des quatuors de Schumann, Suk, Debussy et Novák. Entre temps, toujours dans la cité des bords de Loire, ils avaient interprété en plusieurs séances l'intégralité des quatuors de Beethoven. Et Rennes les avait accueillis également avant une tournée dans quelques grandes villes, sans que je puisse préciser lesquelles. A deux reprises au moins, le public parisien les entendit interpréter des ouvrages de Martinů, d'abord le 17 décembre 1929 et ensuite le 13 février 1930, soit 4 jours après ce fameux concert nantais.
Il reste encore à éclaircir quelques faits. Quelques jours avant leur tournée bretonne, Ouest-Eclair faisait part du "succès grandiose" à la Sorbonne et à l'Ecole normale de musique obtenu par ce quatuor dans des œuvres tchèques. Janáček y figurait-il ? En l'absence de sources, impossible pour le moment de l'affirmer. On voit qu'il existe encore des incertitudes à lever… D'autre part, le 3 février, toujours dans les colonnes d'Ouest-Eclair, en page 5, le concert du quatuor Tchèque était annoncé avec la mention d'une première audition, celle du quatuor d'Honegger, mais cette mention ne figurait pas concernant le quatuor de Janáček. Faut-il en conclure qu'une exécution antérieure avait eu lieu ? Et dans ce cas, où s'était-elle produite ? A la Sorbonne ou à l'Ecole normale de musique dont il a été question ci-dessus ? Un jour prochain, peut-être en découvrira-t-on la réalité ? Dans cette attente, considérons que du 9 février 1930 date la création française du premier quatuor de Janáček. Vérité provisoire ou définitive ? L'avenir le dira.
Joseph Colomb - mars 2011
Notes
1. Le Quatuor Zika crée en 1919, appelé aussi Quatuor de Prague à partir de 1929, comprenait Richard Zika, Herbert Berger, violons, Ladislav Černý, alto et Vasa Černý, violoncelle, remplaçant Ladislav Zika.
2. Le Quatuor Tchèque, parfois appelé Quatuor Bohémien, fut dissous en 1934. Sa composition correspond à celle qu'il présentait en 1930.
3. Le quatuor américain de Dvořák datait de 1893, le premier quatuor d'Arthur Honegger de 1917, celui de Janáček de 1923.
4. Dans ses compositions, Paul Ladmirault, musicien breton, s'inspira du folklore celte. Il semblait rechercher une semblable inspiration de la part de Dvořák dans son quatuor américain.
5. La presse française a pris longtemps des libertés avec la graphie tchèque. Ainsi Janáček voyait-il son nom mal orthographié de manière quasi systématique.
6. Malgré leur homonymie, O. Černý et Ladislav Černý sont bien deux musiciens différents. Le premier jouait du violon alors que le second tenait la partie d'alto dans le quatuor Zika. Janáček les rassemble malgré tout, puisque chacun de ces musiciens dans leur ensemble respectif diffusa en France son premier quatuor à cordes à quelques mois d'intervalle.
7. Un Slovanské kvarteto se produisit au Printemps de Prague en 1947 avec quatre nouveaux membres.
2. Le Quatuor Tchèque, parfois appelé Quatuor Bohémien, fut dissous en 1934. Sa composition correspond à celle qu'il présentait en 1930.
3. Le quatuor américain de Dvořák datait de 1893, le premier quatuor d'Arthur Honegger de 1917, celui de Janáček de 1923.
4. Dans ses compositions, Paul Ladmirault, musicien breton, s'inspira du folklore celte. Il semblait rechercher une semblable inspiration de la part de Dvořák dans son quatuor américain.
5. La presse française a pris longtemps des libertés avec la graphie tchèque. Ainsi Janáček voyait-il son nom mal orthographié de manière quasi systématique.
6. Malgré leur homonymie, O. Černý et Ladislav Černý sont bien deux musiciens différents. Le premier jouait du violon alors que le second tenait la partie d'alto dans le quatuor Zika. Janáček les rassemble malgré tout, puisque chacun de ces musiciens dans leur ensemble respectif diffusa en France son premier quatuor à cordes à quelques mois d'intervalle.
7. Un Slovanské kvarteto se produisit au Printemps de Prague en 1947 avec quatre nouveaux membres.
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