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15 octobre 2016

Janáček dans des encyclopédies grand public

Janáček dans des encyclopédies grand public

Il y a presque 50 ans, que connaissait-on de la musique de Janáček en France, comment la considérait-on ? En 1970, on venait juste de créer Jenůfa (à Strasbourg en 1962), De la Maison des morts (en 1966, à Nice), Kát’a Kabanová et L’Affaire Makropoulos (en 1968, à l’Opéra-Comique et à Marseille). Depuis une dizaine d’années, le Quatuor Janáček, le bien nommé, avait essaimé ses deux quatuors lors de tournées dans notre pays. Pour le reste de sa production, une seule audition de temps à autre. Cette musique ne correspondait pas aux goûts et aux demandes des milieux musicaux français de ces années, pas plus d’ailleurs qu’elle ne convenait à ceux de l’époque antérieure. Dans les bacs des disquaires, le mélomane curieux se devait d’acquérir sitôt sa parution le disque Supraphon importé de Prague au risque de ne pas le retrouver de sitôt. Quant aux firmes occidentales, rares étaient celles qui gravaient un microsillon destiné à Janáček. Peu de concerts, peu d’enregistrements, peu d’écrits. En dehors de quelques lignes, ça et là, dans des revues spécialisées (Musica, Diapason) ou non (Les Lettres françaises, Les Nouvelles littéraires, Le Monde), rien qui ait vraiment convaincu le lecteur, malgré la qualité de leurs écrits et l'intérêt que Marc Pincherle, Guy Erismann, Martine Cadieu et Jacques Lonchampt, pour ne citer que les plus constants, portaient au compositeur morave.

Quelques encyclopédies musicales avaient signalé son existence et tenté d’appréhender son esthétique (Encyclopédie de la Pléiade en 1963, Histoire de la musique parue chez Payot, l’année suivante). Pour apprécier l’évolution de la réception de la musique d’un compositeur, le contenu de tels volumes s’avérait une source précieuse. Mais d’autres publications s’adressant à un large public apportaient aussi des enseignements non négligeables ; se montraient-ils tout aussi pertinents ? Trois éditeurs (1) se liguèrent pour supporter la parution, en langue française, d’une encyclopédie thématique centrée sur les pays du monde intitulée Le Million en référence à l’immensité des informations qu’elle entendait présenter. Dès l’année 1970, chaque semaine, dans les kiosques, chez les buralistes, à côté des quotidiens et hebdomadaires d’informations générales, on découvrait un fascicule de cette monumentale encyclopédie que l’on pouvait acquérir sans se ruiner ; une façon économique de se procurer le savoir et de toucher ainsi un public à priori éloigné de la lecture des grandes encyclopédies (2) qui étalaient la connaissance dans de nombreux volumes forts de plusieurs centaines de pages. Acquérir le savoir semaine après semaine pour une somme modique facilitait l’accès de chacun à une connaissance que l’on pensait immense.



Encyclopédie le million

Après avoir passé en revue les aspects géographiques, historiques, économiques, culturels et touristiques de la France et d’autres pays européens, le volume IV du Million se tourna vers l’Europe centrale. La consultation des 73 pages grand format dédiées à la Tchécoslovaquie s’avère significative quant à la manière dont les rédacteurs envisageaient la place de Janáček dans la musique de son pays et son retentissement éventuel ailleurs. D’un autre côté, la date de parution de ce volume suivait une période d’espoirs et de libéralisation qui se termina par des semaines dramatiques et d’amères désillusions (3) pour une grande partie du peuple tchécoslovaque.  Trois pages dressaient l’histoire de la musique dans le pays que l’on ne débuta pas avec Smetana, mais dont on dégagea les traits qui prévalaient pendant la période baroque et préclassique en notant l’émigration d’un certain nombre de musiciens (Stamitz, Zelenka, Mysliveček, Rejcha en particulier). Vint le tour de «trois géants», par ordre chronologique Smetana, Dvořák et Janáček.

Concernant ce dernier, on ne peut rien trouver à redire aux deux premières phrases de l’article :



Leos Janacek (1854 - 1928), le plus grand compositeur de sa génération, ne se rattache à aucune école : né à Hukvaldy, Janacek dont l’indépendance de caractère est restée proverbiale, passa sa vie à Brno, capitale de la Moravie. C’est pourquoi cet original fut longtemps considéré comme un compositeur d’importance locale - il faut dire aussi qu’il ne découvrira sa personnalité musicale qu’au début du XXe siècle.

Lorsqu’il s’agit de définir l’esthétique du compositeur, quelle surprise d’y trouver un écrit datant de quarante ans (4), mais comment pratiquer autrement devant l’indigence des écrits des années présentes ? La bibliographie fournie par les auteurs se résumait à un seul volume datant de la même époque, celui de Helfert et Steinhard E., Histoire de la musique dans la République tchécoslovaque (Paris 1936). L’allusion aux «inflexions du parler» ne débouchait pas sur  une analyse de son esthétique, même sommaire.


L’art de Janacek peut se définir comme celui d’un musicien capable d’apporter à son œuvre une «touche vigoureuse» sans exclure toutefois une extrême délicatesse, un impressionnisme raffiné. Le folklore, d’autre part, transparaît à chaque note car il constitue la base de son langage. Sait-on que Janacek étudia les inflexions du parler, des pleurs, des cris de joie ? Ces recherches le conduiront à recréer de toutes pièces un langage. «Ses modulations audacieuses et incessantes, l’absence de tonalité, la suppression des notes sensibles et des cadences sont les moyens qu’il utilise pour obtenir cette indécision, ces nuances, cette continuelle variété qui sont la poésie même» (D. Muller).

La fin de la chronique listait plus que partiellement les œuvres du compositeur. Remarquons l’approximation voire l’inexactitude concernant l’héroïne de l’opéra Jenůfa qualifiée de petite fille. Ne nous étonnons pas de voir la Petite Renarde changée en renard. Pendant longtemps - problème de traduction ? - il en fut ainsi. Autre erreur imputée à l’ignorance des chroniqueurs concernant les pensées de l’homme : l’étiqueter de vieillard croyant était un contresens. Il faut encore relever l’absence des deux quatuors et de la Sinfonietta dans ce semblant d’inventaire. Enfin, l’omission de deux opéras, Kát’a Kabanová et L’Affaire Makropoulos, démontre que leur création récente en France n’avait ni attiré vraiment l’attention sur le compositeur, ni impressionné les élites artistiques du pays.


L’œuvre de Janacek se compose surtout de drames lyriques et d’œuvres vocales ou chorales. Jenufa (1903), l’histoire hallucinante d’une petite fille séduite dans un village de Moravie, est empreint d’un symbolisme subtil qui se dégage de la déclamation modelée sur le chant populaire ; l’œuvre reflète  un tempérament généreux et sensible à la souffrance des hommes. Le sujet des Mémoires de la maison des morts (1928), son dernier opéra, est tiré des souvenirs de Dostoïevski déporté en Sibérie ; l’œuvre, dédiée à tous les opprimés, reflète successivement l’angoisse et la confiance : «Dans toute créature, une étincelle divine» est-il écrit en exergue. Le Rusé Petit Renard (1925) est une fable pleine d’une ironie non dénuée de sagesse. Dans le domaine religieux, Janacek «vieillard croyant» a composé pour le Xe anniversaire (5) de l’Indépendance, en 1926, une Messe glagolitique, sorte de cathédrale sonore inspirée par l’apostolat de Cyrille et Méthode.

Le Million en restait à la surface des choses (6). Après sa lecture, rien ne permettait vraiment de caractériser le langage de ce compositeur hors norme. A ne retenir que son «indépendance de caractère», on n’était pas plus avancé pour le situer dans les mouvements artistiques divergents qui agitaient le premier quart du XXe siècle. Quant à la formule de "vieillard croyant" pour qualifier le compositeur dans ses dernières années, elle repose sur un contresens (7). L’honnête homme lecteur (ou femme) restait sur sa faim, si jamais son appétit envers le compositeur se manifestait. Janáček n’avait toujours pas droit de cité dans ces années. La reconnaissance de son génie musical était pourtant en marche, de façon impalpable, de manière souterraine. Au fur et à mesure que l’emprise de la révolution sérielle relâchait son étreinte sur toute une génération de musiciens et de mélomanes, un certain nombre d’entre eux tournèrent leurs oreilles vers d’autres contrées et d’autres mouvements artistiques anciens et récents. En 1988, le festival Janáček organisé avec le concours de l’Opéra de Paris modifia la perception de la musique de Janáček qu’en avait la majorité du milieu musical hexagonal.

L'encyclopédie Alpha
Quelques années après Le Million, les mêmes éditeurs recommencèrent l’opération avec la parution de l’encyclopédie généraliste Alpha qui procéda, comme ses sœurs, au moyen d’un classement alphabétique. A la lettre J du volume 9 sorti en 1972, on trouve sous le titre Janacek, Leos (8) un texte plus court que celui paru dans Le Million. Doit-on en déduire que ces quelques lignes souffraient d’incertitudes ? En fait, non. Dans les limites très étroites imposées par le format et, dans le cas de Janacek, par une certaine méconnaissance du sujet, malgré ces inconvénients, l’encyclopédie Alpha améliorait un peu les choses. On peut passer sur quelques erreurs de dates, sans conséquence lorsque il était écrit que Jenůfa avait été créé en 1903 au lieu de 1904. Un peu plus grave, La Petite Renarde rusée qui n’avait toujours pas pointé son nez sur les scènes d’opéra françaises (et à qui on n’avait pas encore rendu son sexe) n’était pas née en 1913 mais quasiment dix ans plus tard. Une autre erreur de datation concerne également Amarus (9) - 1901 au lieu de 1897 - mais cela ne touche pas l’essentiel. Répétons que ces erreurs qui continueront un certain nombre de fois dans les années postérieures procédaient d’une méconnaissance de l’œuvre et de l’homme, bien excusable, puisque le catalogue de ses opus n’avait pas encore été dressé (10). Impossible dans la stricte limitation de la place décernée à ce compositeur de le saisir et dans sa globalité et dans le détail de sa production. Gageons que si cette encyclopédie paraissait aujourd’hui, on ne lui mégoterait pas la surface comme on l’avait fait en 1972. On ne peut tenir rigueur au rédacteur d’avoir survolé les caractéristiques du langage janáčekien. Le texte présentait l’avantage de lister les opéras essentiels du compositeur tout en omettant L’Affaire Makropoulos. Par ailleurs, comme Le Million, il ne cite pas les deux quatuors et la Sinfonietta et procède d’une tournure ambiguë lorsqu’il présente la «trilogie Tarass Boulba». A l’actif de cet écrit, à côté de la Messe slavone (11), la présence de la cantate Amarus et de L’Evangile éternel dont les premières auditions en France n’interviendront pourtant qu’en 2003 pour la seconde œuvre et 2011 pour la première. Enfin, une curiosité, la citation de Rákoš Rákoczy (12) parmi les œuvres instrumentales. Là encore, cette suite de danses populaires chantées avec accompagnement orchestral ne fut donnée en première audition que par Natacha Bartošek dirigeant un chœur d'enfants en 2002 avec l’orchestre Paris-Sorbonne dirigé par Jacques Grimbert. De plus, elle appartient à la période «préhistorique» du compositeur telle que la qualifie Milan Kundera pour signifier que le langage si particulier de Janáček n’existait pas encore.
L'article de l'encyclopédie Alpha concernant Janáček
Dans l’esprit du grand public, cette encyclopédie pouvait-elle modifier le regard du mélomane sur le compositeur morave «esprit curieux, dynamique, inquiet» comme le qualifiait l’article ? On peut en douter. Malgré ses imperfections, elle participa (13) pourtant au mouvement souterrain qui telle la confluence de plusieurs petites rivières finit par constituer un fleuve important réussit une vingtaine d’années plus tard à faire émerger Janáček comme une figure majeure du XXe siècle musical.

Sans s’attacher à la valeur du contenu, il est intéressant de mesurer la place accordée à chacun des «classiques du XXe siècle» concernant la musique qui reflète les choix des rédacteurs ainsi que l’état de la réception de leurs œuvres par le public. Stravinsky et Debussy avec 140 et 130 lignes pour chacun et deux illustrations pour le premier tandis que le second était accompagné par quatre photographies dépassaient d’assez loin les articles dédiés à Messiaen, Bartók et Schoenberg avec 77, 73 et 70 lignes respectivement pour chacun de ces trois compositeurs. Pour situer la place de Janáček parmi ses compatriotes, il ne disposait que de 28 lignes tandis que 60 étaient accordées à Dvořák, 49 à Mahler, 39 à Smetana et 29 à Martinů. L’encyclopédie ignorait purement et simplement Vitězslav Novák. Enfin, cette publication destinée à un public qui ne fréquentait pas ce type de fascicule consacrait aux acteurs français 46 lignes à Jean Gabin et 29 à Fernandel. Sans doute, pour ne pas effaroucher le lecteur, les rédacteurs ratissèrent large ; les acteurs de cinéma rejoignaient des sportifs connus du grand public. Ainsi on constituait une encyclopédie populaire. Dans ce cadre-là, par delà la justesse ou non des informations apportées à l’article Janáček, le simple fait que les rédacteurs aient retenu son nom révélait que sa reconnaissance était en marche dans notre pays.

Joseph Colomb - octobre 2016

Notes :



1. Grange Batelière, Paris - Editions Kister, Genève - Agence belge des grandes éditions, Bruxelles. 


2. Par exemple, L’Encyclopédie Universalis, qui venait de paraître, avec sa vingtaine de très forts volumes ne pouvait que rebuter le lecteur moyen, sans compter son prix très élevé que des bourses populaires ne pouvaient envisager de payer.


3. Ce qu’on appela le «Printemps de Prague» se termina par une reprise en main idéologique du «grand frère» soviétique et de quelques dirigeants tchèques dès le début de l’année 1969.


4. En 1930, les Editions Rieder livrèrent courageusement le premier livre sur Janáček qui demeura pendant cinquante ans la seule et unique source de documentation sur le compositeur issue d’un auteur français.

5. Le Xe anniversaire de l'indépendance de la Tchécoslovaquie n'eut pas lieu en 1926, mais en 1928. D'autre part, la composition de la Messe glagolitique ne doit rien à cet anniversaire. Deux contre-vérités en une phrase !


6. Le fort volume de la Chronique du XXe siècle paru quelques années après l’Encyclopédie Le Million se fit encore plus évasif vis-à-vis de Janáček.

7. J'ai tenté d'éclaircir la position de Janáček vis-à-vis de la religion dans cet article qui examine aussi les relations de Leoš envers sa fille Olga.

8. Les caractères diacritiques étaient ignorés.


9. Toutefois, l’auteur retoucha sa cantate en 1901 et un peu plus tard en 1906.


10. Ce catalogue ne sera publié qu’en 1997 et de fort belle manière par Nigel Simeone, John Tyrrell et Alena Němcová, Oxford University Press.


11. La Messe Glagolitique était parfois dénommée ainsi.


12. Avec une petite coquille déformant légèrement le nom de l’œuvre.


13. De même que d’autres encyclopédies plus spécialisées dans le domaine musical prirent part, malgré des analyses partielles, à ce mouvement épars de lente reconnaissance de la musique de Janáček.

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