La 3e Rhapsodie slave de Dvořák, entre légende et joie naïve
La 3e Rhapsodie slave est achevée le 3 décembre 1878. Antonín Dvořák a 37 ans, et l'année a été faste. Après l'écriture de sa magnifique Sérénade pour vents, violoncelle et contrebasse en ré mineur op. 44 (B 77) au mois de janvier, sans doute sous l'inspiration de la Gran Partita KV 361 de Mozart entendue à Vienne quelques semaines plus tôt (1), il compose sa première Rhapsodie slave en février et mars, enchaîne aussitôt sur le premier cahier des Danses slaves pour piano à quatre mains op. 46 B 78 qu'il commence à orchestrer avant même d'en avoir achevé le cycle (la version orchestrale porte le no de catalogue B 83). Le 20 août, deux jours avant la fin de ce travail d’orchestration des Danses slaves, Dvořák met en chantier sa deuxième Rhapsodie, travail aussitôt suivi dès la fin septembre par l'écriture de la 3e et dernière Rhapsodie.
Une telle force d'inspiration marque l'esprit. On n'en sera que plus étonné d'apprendre que Dvořák est parvenu à écrire, toujours cette même année 1878, encore une demi-douzaine d'autres œuvres, parmi lesquelles on note les Bagatelles pour deux violons, violoncelle et harmonium op. 47 B 79 et un Sextuor en la majeur op. 48 B 80.
La 3e Rhapsodie est donc toute première œuvre commencée après l'achèvement des Danses slaves symphoniques. Dvořák reste fidèle à son projet initial. Cette Rhapsodie est une nouvelle page d'une fantaisie débridée, n'obéissant à aucun standard de la musique savante, et bénéficiant d'une science de l’orchestration magnifiée par l'expérience des Danses slaves. Elle reste traversée de fulgurances et de transitions inattendues tout en possédant son caractère propre, entre légende et joie naïve, et si elle moins dramatique que la précédente, elle n'est pas exempte d'ombres et de passages de sourde tension.
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| Antonín Dvořák au début de la décennie 1870 |
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La Rhapsodie commence par la harpe solo :
Une réminiscence s'impose : le début du poème symphonique Vyšehrad de Bedřich Smetana, composé en 1874, soit quatre ans avant cette Rhapsodie, et créé en 1875, est aussi donné à la harpe - avec la différence que Smetana confie cette introduction à deux instruments. Le compositeur évoquait ainsi le barde Lumír en prélude à sa vaste fresque nationaliste Má Vlast. Une telle parenté n'est certainement pas fortuite. Dvořák ne pouvait pas ignorer l'œuvre de son confrère et aîné (2). Les deux musiques sont cependant très différentes. Écoutons le début de Vyšehrad :
Bedřich Smetana, début de Vyšehrad
Si une telle allusion à Vyšehrad existe, elle serait donc dans l'esprit plus que dans la forme, tant les deux partitions sont dissemblables. Il est possible que Dvořák ait voulu, avec cette référence, introduire sa Rhapsodie par un chant de légende. On ne possède pas d'éléments plus précis sur cette hypothèse, mais l'on peut noter que, près de deux décennies plus tard, sa dernière pièce symphonique op. 111 B 199 sera explicitement intitulée "le Chant du barde" (tel est le sens en langue tchèque de Píseň bohatýrská, que l'on traduit habituellement par "le chant du héros"), et que cette œuvre - hasard ou non - n'est pas sans analogie musicale avec cette Rhapsodie.
Dvořák joue avec ce thème. Il choisit de ne pas le développer et préfère le travestir de différentes façons, variant tempos, ornements et traitements originaux, à l'image de cette ronde obsédante, dans laquelle les 6 premières notes du motif reviennent de façon entêtée :
Autour du thème 1 (3e Rhapsodie slave)
Brutal changement de monde avec l'entrée tonitruante du deuxième thème. Un climax fortissimo introduit alors une robuste danse aux pas vigoureux. Peut-être s'agit-il d'une skočná à 2/4, que le compositeur a déjà illustré par deux fois (N. 5 et 7) dans son premier cahier de Danses slaves ? Toujours est-il que si nous goûtions la douce quiétude d'antiques légendes, nous voici maintenant plongés dans une fête populaire aux accents drus et presque archaïques :
Bedřich Smetana, début de Vyšehrad
Si une telle allusion à Vyšehrad existe, elle serait donc dans l'esprit plus que dans la forme, tant les deux partitions sont dissemblables. Il est possible que Dvořák ait voulu, avec cette référence, introduire sa Rhapsodie par un chant de légende. On ne possède pas d'éléments plus précis sur cette hypothèse, mais l'on peut noter que, près de deux décennies plus tard, sa dernière pièce symphonique op. 111 B 199 sera explicitement intitulée "le Chant du barde" (tel est le sens en langue tchèque de Píseň bohatýrská, que l'on traduit habituellement par "le chant du héros"), et que cette œuvre - hasard ou non - n'est pas sans analogie musicale avec cette Rhapsodie.
Dvořák joue avec ce thème. Il choisit de ne pas le développer et préfère le travestir de différentes façons, variant tempos, ornements et traitements originaux, à l'image de cette ronde obsédante, dans laquelle les 6 premières notes du motif reviennent de façon entêtée :
Autour du thème 1 (3e Rhapsodie slave)
Brutal changement de monde avec l'entrée tonitruante du deuxième thème. Un climax fortissimo introduit alors une robuste danse aux pas vigoureux. Peut-être s'agit-il d'une skočná à 2/4, que le compositeur a déjà illustré par deux fois (N. 5 et 7) dans son premier cahier de Danses slaves ? Toujours est-il que si nous goûtions la douce quiétude d'antiques légendes, nous voici maintenant plongés dans une fête populaire aux accents drus et presque archaïques :
Ce 2e thème est à son tour traité de diverses manières, toujours aussi inattendues, et en vient lui-même à "tourner en rond" comme l'avait fait le motif initial. Un crescendo théâtral (extrait ci-dessous) mêle des éléments des thèmes "légendaire" et "populaire" avant que, suivant un procédé déjà éprouvé dans les deux rhapsodies précédentes, Dvořák met en exergue une cellule brève-brève-brève-longue issue du 2e thème (extrait sonore : à partir des secondes 15, etc.), dans un passage agité qui préfigure le Chant du héros (Píseň bohatýrská) évoqué plus haut (sec 26-45). Après l'effondrement (sec. 46), le thème 1 réapparaît dans un passage désolé où la timbale énonce, sur les ruines du thème 2, le "thème du destin". C'est ce passage que le Dr Beveridge évoquait dans son article sur les Rhapsodies. Le chercheur américain ajoute que le passage de la dominante en ut à cette longue séquence en la bémol reprend les tonalités de la transition vers le Finale de la 5e Symphonie de Beethoven.
Grandioso (mes 327), passage agité et transition (3e Rhapsodie slave)
Un 3e thème arrive tardivement, dans la dernière partie du morceau. Après le temps des mythes et la fête paysanne, voici encore un autre univers. Dvořák met tout son art de mélodiste au service d'une noble cantilène rehaussée par le chant de la harpe :
Il fallait sans doute l'art consommé d'un conteur hors pair pour introduire, dans la dernière partie du discours musical, une mélodie si digne, que rien ne laissait présager. Ce passage privilégié fait beaucoup penser à certaines mesures consolantes de la Suite tchèque op. 39 B 93, qui sera écrite l'année suivante (1879).
Cette cantilène accompagne la coda, finalement conclue par deux accords ff, après plusieurs épisodes exacerbés et orchestrés avec grand soin mettant en scène, non sans humour, quelques "fausses fins".
Avec cette dernière Rhapsodie slave, Dvořák inaugure peut-être un style fondé sur le mélange des genres, approche portée à la perfection avec la 8e Symphonie en sol majeur op. 88 B 163 de la décennie suivante. L'évocation archaïque, la furie terrienne et la noblesse sont des ingrédients que l'on retrouve trait pour trait dans les deux œuvres, formant une juxtaposition improbable et pourtant d'une grande cohérence. Au tournant du siècle, Josef Suk (Scherzo fantastique) et Gustav Mahler sauront à leur tour exploiter cette idée ; mais en 1878, l'on trouverait à grand-peine un autre compositeur qui aurait osé un assemblage si extraordinaire.
Alain Chotil-Fani, juillet 2016
Cette cantilène accompagne la coda, finalement conclue par deux accords ff, après plusieurs épisodes exacerbés et orchestrés avec grand soin mettant en scène, non sans humour, quelques "fausses fins".
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Avec cette dernière Rhapsodie slave, Dvořák inaugure peut-être un style fondé sur le mélange des genres, approche portée à la perfection avec la 8e Symphonie en sol majeur op. 88 B 163 de la décennie suivante. L'évocation archaïque, la furie terrienne et la noblesse sont des ingrédients que l'on retrouve trait pour trait dans les deux œuvres, formant une juxtaposition improbable et pourtant d'une grande cohérence. Au tournant du siècle, Josef Suk (Scherzo fantastique) et Gustav Mahler sauront à leur tour exploiter cette idée ; mais en 1878, l'on trouverait à grand-peine un autre compositeur qui aurait osé un assemblage si extraordinaire.
Alain Chotil-Fani, juillet 2016
Pour écouter
Comme pour les autres articles de cette série consacrée aux Rhapsodies slaves, les extraits sonores utilisés pour illustrer cet article proviennent d'une version historique de Karel Šejna avec la Philharmonie Tchèque. Cet enregistrement m'a été gracieusement fourni par Alain Deguernel, fondateur de l'indispensable Forgotten Records (voir la fin de cet article pour les références), que j'ai une nouvelle fois l'occasion de remercier.Notes
(1) Concert dirigé par Hans Richter en décembre 1877. Une sélection de mouvements de la Sérénade de Mozart a été donnée.(2) Vyšehrad a été joué plusieurs fois à Prague. On ne sait pas avec certitude si Dvořák a assisté à ces concerts.

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