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24 mars 2013

réédition discographique des années 50


Réédition discographique de Janáček
Premiers enregistrements de Janáček en France

Une fois de plus Forgotten Records offre aux mélomanes un enregistrement rare. Pour ce CD, il s'agit d'œuvres de Janáček gravées dans les années 50. Un disque complet dédié à des œuvres de musique de chambre : le Concertino, Dumka et la Sonate pour violon et piano, et Mládí pour instruments à vents. Pour la Dumka, il s'agit du premier enregistrement mondial. Pour les autres ouvrages, ils prennent place dans la discographie de Janáček dans les tout premiers enregistrements. Pour composer ce CD, Alain Deguernel, grand magicien du son, a réuni les faces de plusieurs disques de la marque Westminster pour les trois premières œuvres (gravures de 1953) et du Chant du Monde pour la dernière (gravure de 1950).



Dans les années 50, pour tout discophile qui souhaitait s'y retrouver dans les nombreuses publications de microsillons qui déferlaient dans les bacs des disquaires, la lecture d'une revue spécialisée s'imposait, la revue Disques. A partir de 1954, Diapason la rejoignit dans les kiosques. Sauf erreur de ma part, aucune chronique sur ces disques Westminster ne parut dans les pages de Disques. Par contre, sous la plume de Jean Germain, la revue ne rata pas l'apparition française de Mládí. Dans l'Hexagone, depuis la fin de la guerre, dans les programmes des concerts, le nom de Janáček restait plus que discret. En 1951, lorsque le disque Chant du Monde parut, on n'avait encore jamais donné Mládí à Paris ou en province. C'était donc une révélation pour l'immense majorité des mélomanes. Peut-être avait-on diffusé Mládí (1) une fois ou l'autre sur les ondes de la radio nationale ou d'une autre antenne, mais Janáček était inconnu de la plupart des musicologues et des interprètes français. La chronique de Jean Germain mérite attention tant elle est révélatrice des connaissances approximatives de Janáček de la part du public, des mélomanes, des discophiles et même des musicologues de cette époque. Ces manques, ces imprécisions, cette vision déformée expliquent au moins partiellement les difficultés que rencontra la musique du compositeur à s'imposer en France durant de longues années. Voici donc intégralement ce qu'écrivait le chroniqueur :




"Janacek est trop peu connu en France. On sait u'il est de ces hommes importants, d'une audace et d'une indépendance égales attachés au folklore de leur pays natal - non pour en faire le prétexte à d'académiques amplifications cosmopolites, mais pour en nourrir leur inspiration personnelle. Ce qui, dans le cas de Janacek est d'autant plus valable et vital, qu'issu d'une famille très pauvre, il vécut lui-même la dure et laborieuse existence du peuple tchèque sous un régime encore pénétré de féodalité.



Janacek est la fraîcheur même : il retrouve la spontanéité et l'authenticité des rhapsodies de village, il épouse sans peine l'alacrité rythmique des danses et chansons populaires, il se meut sans difficulté dans la poésie et la cocasserie ou la tragédie populaires. Il ne va pas au peuple pour lui dévoiler les secrets de la culture, il en émane directement avec les vertus nationales qui sont propres au groupe ethnique tchèque.



Mládí, c'est l'éternelle jeunesse, insouciante, ravie, fantaisiste, espiègle, découvrant à chaque pas un aspect nouveau d'un univers encore plein de promesses et de surprises. L'usage des instruments à vent par groupes de deux recouvrant toute l'échelle sonore et choisis pour leur agilité ou leur truculence incisive est fréquente dans l'œuvre du maître. La partition se signale par une vie extrême, un jaillissement continu de trouvailles instrumentales qui n'ont pas le seul mérite de l'originalité formelle, mais soulignent toutes un dessein expressif situé dans la ligne du titre.

Savoureuse, optimiste, Mládí est enregistrée avec verdeur, acidité et mordant. L'équilibre sonore d'une mise en partition assez ardue à capter est réalisée avec un tact digne d'éloges. Ce n'était pas un mince problème que de contrebalancer les agilités sournoises de la clarinette basse ou désinvolte de la flûte, les sonorités joufflues du cor ou nasales du basson. Tous les timbres sortent avec une égale vérité et permettent d'adresser d'égales félicitations à l'ensemble de Radio-Berlin pour ses qualités instrumentales de premier ordre, aux ingénieurs qui ont ciselé cette gravure de classe et à ceux qui ont usiné cette petite face très réussie." (2)


Avant d'examiner chacune des œuvres, regardons ce nous enseigne un tel écrit. Le seul savoir disponible en France se trouvait logé dans un livre méritant publié en 1930, deux ans seulement après la disparition du compositeur. Daniel Muller l'avait rédigé pour les Editions Rieder. (3) Malgré lui, il diffusait à côté de quelques vérités, un certain nombre d'approximations et de fausses pistes. Par exemple, définir Janáček et sa musique comme une émanation directe de la culture populaire tchèque est clairement très réducteur. A la suite de Muller, on enfermait ainsi le compositeur dans un monde spécifique au lieu de retenir l'image d'un musicien, bien ancré dans un courant moderniste, certes de manière très originale et qui se distinguait nettement de ses contemporains et des musiciens du premier quart du vingtième siècle. A la décharge des commentateurs du début des années 50, les quatuors n'avaient pas encore été joués en France et aucun de ses opéras n'avait reçu l'onction de directeurs de maisons lyriques hexagonales. La seule diffusion radiphonique de Jenůfa en 1947 n'avait évidemment pas suffi à déclencher un mouvement d'attention envers Janáček.



Ce sextuor Mládí fut couplé assez curieusement avec la Plaisanterie musicale de Mozart. (Le Chant du Monde, 30 cm, longue-durée, LDX 8017) Quelques années plus tard, cette suite pour instruments à vent reparut dans un couplage plus approprié quant à la connaissance de Janáček, avec Pohádka interprété au violoncelle par le Tchèque Miloš Sádlo et la pianiste française Hélène Boschi. (Le Chant du Monde, 25 cm, LDM 8152)



Le Concertino dont Rudolf Firkušný avait assuré la création française en 1931 n'avait été joué que deux fois dans notre pays depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Une première fois lors de "L'œuvre du XXe siècle" le 15 mai 1952 sous les doigts d'Yvonne Lefébure  accompagnée par des instrumentistes dirigés par Fred Goldbeck à Paris, et une deuxième fois le 10 décembre 1954 par Hélène Boschi, toujours à Paris. C'est dire que peu de mélomanes le découvrirent en direct avant l'enregistrement Westminster. Mais celui-ci fut-il distribué en France ? La revue Disques n'en fit jamais mention. Quant à la Sonate pour violon et piano, elle n'avait pas été jouée en France depuis 1945 après avoir été reçue assez tôt dans le pays en 1926. De même pour la Dumka, une œuvre juvénile qui ne foula pas le sol français avant les années 80. Les interprètes du disque Forgotten Records méritent un coup de projecteur. Tout d'abord le violoniste autrichien Walter Barylli qui fut pendant une trentaine d'années le premier violon de l'orchestre philharmonique de Vienne. Il réalisa un certain nombre d'enregistrements pour Westminster soit en tant que soliste, soit avec le Quatuor à cordes qui portait son nom et qu'il avait créé avec des musiciens, chefs de pupitre de l'orchestre de Vienne. Ensuite Franz Holetschek, pianiste et claveciniste autrichien qui accompagna Sena Jurinac, Hugues Cuenod, Suzanne Danco, Pierre Fournier, entre autres et enregistra en solo des pièces de Couperin en particulier. Plusieurs fois, il joua en compagnie du violoniste Walter Barylli ou de son quatuor à cordes. Inutile de détailler les qualités de l'ensemble à vent de Radio-Berlin, le commentateur de Disques en 1951 s'en acquittant fort bien. Depuis, d'autres ensembles à vent ont mieux compris et mieux rendu cette merveilleuse musique, mais replacé dans le contexte des années 50, les musiciens berlinois méritent le respect pour leur interprétation.


pochette du disque Forgotten records

Tel quel, ce disque Forgotten records (4) met à disposition des amoureux de la musique de Janáček un ensemble bien représentatif de sa musique de chambre. On retrouve aussi avec plaisir les prises de son très nettement améliorées par leur report sur un support numérique dans lequel la musique n'est pas artificiellement amplifiée. Sur ce disque, le discours musical se déroule naturellement, les timbres acides des vents ne sont pas dénaturés, même si on ne peut jouir d'une dynamique et d'une profondeur spatiale satisfaisantes, déjà déficientes sur le support originel.

Mélomanes, branchez vous sur le site de Forgotten records (5) et, en plus de Janáček, lancez vous sur les sentiers musicaux des années 50 redécouverts par cet éditeur qui fait revivre des interprètes que l'on aurait un peu trop tendance à oublier et ce serait bien dommage. Signalons cependant une autre rareté, la version du quatuor Lettres intimes due au Quatuor Galimir couplée au quatuor avec piano opus 87 (B 162) de Dvořák (référence fr 303). Cette version des années 50 n'avait pas été répertoriée par la revue Disques. Il semble donc probable qu'elle n'avait pas été diffusée dans notre pays. Là encore, dans une perspective historique, il est bon de prendre connaissance avec cette interprétation et de la comparer à des visions contemporaines (le Quatuor Janáček, le Quatuor Smetana) et plus récentes, telles celle des Lindsay ou des Belcea ou encore des Pražák.

Joseph Colomb - mars 2013

Notes

1. Mládí n'avait été enregistré que par le Quintette à vents de Prague en 1939, transcrit ensuite sur un microsillon de la marque américaine Mercury en 1951, mais ce disque n'était pas distribué en France ; quant à l'entendre sur les ondes d'une radio, mieux fallait-il se brancher sur un des postes tchèques, si le brouillage ne perturbait pas trop l'écoute. Tout cela était très aléatoire.

2. Disques, n° 43, décembre 1951.

3. Daniel Muller, Janáček, Les Editions Rieder, 1930, un livre de 94 pages avec 60 planches hors-texte en héliogravure

4. Forgotten records, fr 735.





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