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10 mars 2013

Création française de la Messe glagolitique

Charles Bruck et la première française 
de la Messe glagolitique

Charles Bruck, un chef un peu oublié maintenant et c'est bien dommage, partagea son temps entre les Pays-Bas et la France dont il avait pris la nationalité en 1939. Comme les compositeurs qu'il honora au cours de ce concert du 7 novembre 1957, il venait de l'Europe Centrale. Il était né à Timisoara, en Hongrie, maintenant en Roumanie. Il avait déjà rencontré Janáček en 1952 au moins une fois, puisque le 27 juin 1952 il avait dirigé pour la radio la deuxième exécution française de Jenůfa.

Ce jour de novembre 1957, au théâtre des Champs-Elysées, il rassembla la trinité tchèque, Smetana, Dvořák et Janáček. Pour Smetana, il reprit deux succès ou plutôt une ouverture déjà souvent jouée auparavant, celle de La Fiancée vendue, et un poème symphonique qu'on s'obstinait encore à dénommer par son nom allemand La Moldau au lieu de le désigner par son nom véritable, Vltava. De Dvořák dont les succès du moment se nommaient Symphonie du Nouveau Monde et Concerto pour violoncelle, Charles Bruck choisit le Te Deum, ouvrage peu encore donné dans l'Hexagone (1). Quant à Janáček, il eut droit à la première exécution française de sa Messe glagolitique une trentaine d'années après sa composition. Les mélomanes discophiles disposaient de plusieurs versions de Vltava et de l'ouverture de La Fiancée vendue. Par contre, aucun enregistrement du Te Deum n'était parvenu chez les disquaires français et, avec beaucoup de chance, on arrivait à découvrir le seul enregistrement de la Messe glagolitique en provenance de Tchécoslovaquie sur un disque Supraphon (Břetislav Bakala dirigeait des solistes et un chœur moraves et l'orchestre  de la radio de Brno). 



Pochette de l'enregistrement de la Messe glagolitique
sous la direction de Bakala
un disque Supraphon

importation italienne pour cet exemplaire 

Les lecteurs habituels de la revue Disques trouvèrent, dans les livraisons de l'année 1956, une chronique qui signalait ce chef d'œuvre de la maturité de Janáček, sa Messe slave (que nous avons pris l'habitude depuis d'intituler Messe glagolitique, correspondant à la traduction exacte du titre tchèque). Henry-Jacques signa la chronique qui s'étalait sur plus d'une demi-page. Cet enregistrement Supraphon occupait à l'origine 3 faces de disques 25 cm longue durée et l'éditeur bientôt la transcrivit sur un seul disque 30 cm. Là encore, cet ouvrage ne pouvait trouver meilleur traducteur en la personne du chef, Břetislav Bakala, un des rares élèves survivants du compositeur. Assez justement, le commentateur notait que « ce témoignage de piété déborde les cadres de l'église, prend un rude et vigoureux accent populaire et donne parfois en l'écoutant l'impression d'entendre le peuple paysan célébrer Dieu en plein air, avec l'accompagnement presque improvisé d'un petit orchestre villageois ». Henry-Jacques passait ensuite en revue chacune des parties de cette étrange messe, détaillant avec soin leur développement. Comme dans la  chronique d'Erismann, le mois précédent, il remarquait des analogies avec la musique de Moussorgsky, notamment dans la première partie du Credo. « Comme nous l'avons dit, cette Messe dépasse les cadres du sanctuaire. Elle semble honorer à la fois la Nature et le Créateur, la vie et la joie de vivre, ce qui lui confère cette force panthéistique inoubliable et qu'aucune Messe n'a jamais possédée aussi bien. La cérémonie musicale en usage se dresse avec une rigidité traditionnelle, quoique conventionnelle, et sans doute le dogme le veut-il ainsi. La Messe de Janacek se développe dans une incroyable liberté (2) ». L'article se terminait par une évocation de la qualité interprétative des musiciens de Brno dirigés par Bakala. Cet enregistrement effectué en 1949 (gravé par Supraphon seulement en 1953) ne fut donc distribué en France qu'en 1956.

Revenons maintenant à ce concert de novembre 1957. En dehors des œuvres de Smetana, les deux autres ouvrages étaient des découvertes pour l'immense majorité des auditeurs qui y assistèrent. Ces œuvres bénéficièrent-t-elles d'une audience confortable, nous n'en savons rien. Cependant une semaine plus tard, le 14 novembre, ce concert fut diffusé sur les ondes. Non seulement on le capta sur la chaîne Nationale à 20 heures, mais les auditeurs à l'écoute de Paris-Inter, à la même heure, l'entendirent également. Ce qui dut assurer une réception convenable à ce concert et peut-être, à défaut d'une popularité difficile à mesurer, une attention à ces ouvrages inconnus et au compositeur de la Messe dont le nom n'évoquait rien de très précis pour un très grand nombre d'auditeurs.



Sur l'ancêtre de la revue Télérama qui se dénommait à cette époque-là Radio-cinéma, on présentait ce concert sous le titre de "Festival de musique tchèque". Sur une bonne trentaine de lignes, le chroniqueur qui signait J. L. (3) exposait les grandes lignes du programme de ce concert. La Moldau tenait près de la moitié de l'article tandis que la Messe glagolitique se contentait de ces 8 lignes que je retranscris fidèlement : 




Enfin nous entendrons une œuvre imposante (4) de Janacek (1854-1928) dont 1957 a vu en France la "révélation" : la Messe glagolitique (1926) où, dit-il, "j'ai voulu traduire ma foi dans les certitudes de la nation, non pas sur une base religieuse, mais sur ce fondement moral vigoureux qui prend Dieu à témoin". D'après Jaroslav Seda (5), "le trait qui domine essentiellement cette Messe est de lumière et de joie : c'est un éloge panthéiste de la vie, un lyrisme (6) de confiance en l'homme (7)"…


Il s'agissait donc de la première audition de cette Messe. En dehors peut-être de Marc Pincherle qui avait pu l'entendre lors de ses périples au pays de Janáček dans les années 30, le milieu musical français ignorait son existence, comme il méconnaissait également le langage musical du compositeur et son corpus. Pour éclairer le public mélomane, pas d'autre échappatoire que de consulter les rares écrits disponibles sur ce musicien. Daniel Muller (8) évoquait à peine cette Messe. Le seul qui la mentionnait était Seda et encore uniquement en quelques phrases. Impossible avec si peu d'informations et d'analyse d'imaginer ce qui pouvait se cacher derrière ce titre mystérieux.

Suzanne Demarquez rendit compte dans le Guide du Concert de premières auditions à la radio de ces deux ouvrages religieux composés par des Tchèques, le Te Deum et la Messe glagolitique.  Elle reconnut chez les deux auteurs « un certain air de famille » parce que ajoutait-elle « l'un et l'autre appartiennent à la culture allemande » affirmation qu'elle tempérait par une influence russe (Moussorgski et Rimski-Korsakov) jugée présente elle aussi chez les deux Tchèques. Si elle soutenait que « ces deux œuvres sont vivantes et belles ; elles tiennent de droit leur place dans l'Histoire de la Musique » là s'arrêtait son commentaire. Une fois encore, un commentateur reprenait l'information sans doute diffusée par le texte de présentation du concert « la mélodie et le rythme calqué sur ceux du langage parlé ». Qu'est-ce qui faisait la force musicale de cette Messe, qu'est-ce ce qui fait qu'elle vous saisit, qu'elle vous étonne (au sens fort du mot), qu'elle vous abasourdit, ravit, émerveille, déroute, interpelle ? On n'en sut rien. Pour terminer, Suzanne Demarquez félicita simplement les interprètes, le chef Charles Bruck, le chorale tchèque conduite par Jan Kühn, les solistes vocaux, la soprano Drahomira Tikalova, la mezzo Marie Mrazova, le ténor Beno Blachut, la basse Ladislav Mráz. Attardons nous un instant sur ce qu'elle dit du chef d'orchestre : "On peut toujours compter sur Charles Bruck quand il s'agit de nous faire connaître des œuvres que nous ne devrions pas ignorer : il remplit sa tâche avec une conscience, une ardeur qui se passent de commentaires" (9). Devons nous ajouter que Charles Bruck fut bien seul à cette époque à dévoiler des pans entiers d'un répertoire récent qui n'avait pas encore un droit de cité. Par contre, pourquoi cette absence d'analyse ? Ne serait-ce pas parce que la grande majorité de la critique se trouvait démunie de tous repères devant cette Messe glagolitique et donc dans la quasi incapacité de l'appréhender ? Mais alors pourquoi ne pas se laisser gagner par l'émotion suffocante qui se dégage de l'écoute de ces mélodies envoûtantes, de ces rythmes inusités, sauvages et polis tout à la fois, de ce dynamisme, force vitale qui ébranle les certitudes anciennes, des timbres acidulés à la verdeur qui peut paraître agressive et qui brusquement vous empoignent par une douceur surprenante qui survient à l'improviste… ? Et quand à invoquer l'appartenance à la culture allemande des deux compositeurs tchèques, quel contresens ou au moins quelle absence de nuances ! Si la culture allemande imprégnait Janáček malgré lui, il la rejetait de toutes ses forces, de toute sa volonté, ne consentant à butiner chez les auteurs allemands (Zimmermann, Herbart, Wundt, Helmholtz)  que ce qui correspondait à ses aspirations profondes. Daniela Langer dans son livre (10) a bien mis en évidence cette influence germanique choisie et non subie.

Le compositeur représenté en 1921 par le peintre, dessinateur et caricaturiste Hugo  Boettinger,
cinq années avant la composition de la Messe glagolitique.

Fonds Leoš Janáček, Brno.
Durant cette même année 1957, La Revue Musicale destina un numéro double au IIIè congrès international de musique sacrée. Dans le chapitre qui traitait de quelques compositions de « l'ordinarium Missae » modernes, le professeur Hellmuth Christian Wolff se pencha sur deux ouvrages récents, la Messe de Stravinsky datant de 1948 qu'il rangeait dans le « genre purement liturgique, pouvant être employé pour la messe elle-même » et la Messe glagolitique de Janáček qui répondait selon lui à « un genre inspiré par la foi, dans lequel on cherche une expression subjective du texte de la messe », autrement dit une messe non-liturgique. « Cette musique est si pure que, même sans la connaissance de la langue, l'œuvre produit une forte impression.  Cela est dû, semble-t-il, aux thèmes utilisés dont la mélodie, le rythme sont empreints de majesté et auxquels de systématiques répétitions donnent tant de relief.[…] La Messe glagolitique est l'acte de foi subjectif et religieux d'un esprit passionné (11) ». Pour clore cette épaisse brochure, une discographie de musique sacrée relevait le Stabat Mater de Dvořák et la Messe slavone (glagolitique) de Janáček, deux enregistrements de la firme tchèque Supraphon. C'est cette interprétation qu'avait analysée la revue Disques en 1956.

La création par Charles Bruck de cette Messe n'eut pas de conséquence directe et immédiate sur la pénétration de la musique de Janáček en France. Tout au plus, au début des années 60, l'organiste Edouard Souberbielle joua un extrait de cette œuvre, le Postludium pour orgue, avant dernière pièce de cette Messe, sans doute, le 1er juillet 1963 dans les locaux de l'Institut National des Jeunes Aveugles à Paris. On peut retrouver trace de cette interprétation dans un CD encarté dans un livre dédié à ce musicien. (12)

Pour réentendre l'intégralité de la Messe au concert, on attendit vingt ans. Et l'on dut cette exécution à un chef tchèque, Zdeněk Mácal qui dirigea l'orchestre de l'ORTF dans la nef de l'imposante église parisienne Saint-Eustache, le 14 avril 1977. Un autre chef étranger, Hubert Soudant, hollandais de naissance, à la tête du Nouvel orchestre philharmonique de Radio-France, assura la troisième exécution de la Messe glagolitique sur le sol français le 23 décembre 1982. Au cours de la décenie suivante, à Saint-Denis, dans la basilique, à Paris, et à Lourdes, Myung Whu Chung, Jiří Mikula, Semyon Bychkov et le suisse Charles Dutoit conduisirent cette Messe. Enfin, à l'extrémité des années 1990, juste avant le passage à l'autre siècle, un chef français, le second après Bruck, se confronta à cette messe singulière. Jacques Mercier (13) emmena l'orchestre national d'Ile de France, le chœur philharmonique de Prague et ses solistes de Massy à Meaux après une escale à la salle Pleyel en plein Paris en mars 1999. Son exemple fut suivi en 2003 par deux autres chefs français, Jean-Claude Casadesus à Lille dès le 9 janvier 2003, Messe redonnée deux jours plus tard à Paris et Pierre Boulez en octobre de cette même année à Paris.


Malgré les résistances que rencontra la musique de Janáček en France jusqu'à la fin des années 1980, les mélomanes doivent reconnaissance au talent et à la force de caractère de Charles Bruck d'avoir introduit, pour la première fois dans le pays, la Messe glagolitique du compositeur morave. Même si, de nos jours, on ne l'entend pas très souvent au concert, elle est parvenue par les multiples enregistrements (14) qui se sont succédés à hausser son compositeur aux tout premiers rangs de la musique moderne, au même titre que ses opéras.



Joseph Colomb - février 2013


Notes :



1. Je n'ai pas retrouvé la date de création française de ce Te Deum.

2. Revue Disques, n° 80, septembre 1956

3. Il s'agit de Jacques Lonchampt qui plus tard rejoindra le quotidien Le Monde.

4. coquille typographique, c'est "imposante" qu'il fallait lire, évidemment.

5. En 1956, les éditions Orbis de Prague ont traduit en français le petit livre de Jaroslav Seda intitulé sobrement Leoš Janáček

6. Encore une coquille. Le texte de Seda dit : "un hymne de confiance en l'homme" (page 55 du livre de Seda).

7. Radio-cinéma, n° 408, du 10 au 16 novembre 1957, page 27.

8. Janáček, Daniel Muller, Editions Rieder, 1930.

9. Le Guide du Concert, n° 172 en date du 22 novembre 1957, pages 313-4

10. Leoš Janáček, Ecrits, choisis, traduits et présentés par Daniela Langer, Fayard, 2009.

11. La Revue Musicale, n° 239:240, 1957.  

12. Voir le livre d'Alexis Galpérine, Edouard Souberbielle, un maître de l'orgue. Editions Delatour France, 2010.

13. Jacques Mercier fait partie de ces rares chefs français à avoir inscrit assez tôt une œuvre de Janáček à ses concerts.

14. Au premier rang desquels il faut ranger les versions déjà anciennes, mais toujours d'actualité, de Karel Ančerl et de Rafael Kubelik. N'oublions pas que d'autres grands chefs se sont tournés vers cette Messe : Leonard Bernstein, Marek Janowski, Michael Tilson Thomas, Riccardo Chailly, Rudolf Kempe et Charles Mackerras bien sûr.



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