Huneker parle de Dvořák (Steeplejack, 1920)
Pianiste, critique d'art, écrivain et professeur, James Gibbons Huneker (1860-1921) est une grande figure de la société new-yorkaise de la fin XIXe et du début du siècle suivant. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages admirés en leur temps, et son essai sur Chopin est devenu un classique. Son érudition dans un grand nombre de domaines, la passion qu'il mettait dans ses analyses, son style enlevé et sa vivacité d'esprit ont fortement marqué la vie culturelle américaine.
Cependant, pour les amoureux de Dvořák, cet homme brillant traîne une sombre réputation, confinant à celle d'une vile canaille. (1)
James Huneker rejoint le Conservatoire de New York à la demande de Jeannette Thurber pour y enseigner le piano. Il devient de fait un subordonné d'Antonín Dvořák quand celui-ci en prend la direction artistique. Les deux hommes se lient d'amitié. Huneker fait entendre une voix dissonante après la création de la Symphonie du Nouveau Monde en décembre 1893. (2) Tout en reconnaissant l'art du compositeur ("Antonín Dvořák is a genius - no question about that") et la valeur de l'œuvre, il estime celle-ci moins réussie que les deux précédentes symphonies du maître tchèque. (3) Au rebours de l'opinion dominante, il met clairement en question le caractère américain de la partition. (4) Mais ces prises de position, somme toute respectables et restant dans le cadre de la critique musicale, n'auraient pas suffi à entacher sa mémoire. Si Huneker traîne une réputation déplorable chez les défenseurs de Dvořák, c'est à cause de deux autres accusations.
La première est d'avoir été l'instigateur d'une déplorable cabale contre la 9e Symphonie de Dvořák. La partition aurait été écrite en Europe dans les années 1880 et Dvořák aurait tenté de faire passer une partition ancienne pour une création originale. Cette attaque ridicule a un temps mobilisé les journalistes, même jusque dans la lointaine France, avant de tomber dans les oubliettes de l'histoire musicale. La recherche récente a semble-t-il permis de dédouaner Huneker dans cette sombre affaire, à laquelle son nom fut longtemps associé. (5)
La seconde touche à un passage de son livre Steeplejack, édité en 1920, que l'on trouvera traduit ci-dessous. Huneker met en scène un Dvořák désacralisé et mis en boîte, dans ce texte qui relève plus de la satire que d'une description scientifique. Ces quelques lignes ont fini par consacrer l'antipathie féroce que lui vouait déjà une bonne part des admirateurs du maître tchèque, tandis que d'autres y trouvèrent le réjouissant récit d'une tranche de vie. On laissera au lecteur d'aujourd'hui le soin de se forger une opinion, et de lire les commentaires en fin d'article pour quelques précisions importantes.
Cependant, pour les amoureux de Dvořák, cet homme brillant traîne une sombre réputation, confinant à celle d'une vile canaille. (1)
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| James Gibbons Huneker, vers 1890 (DR) |
La première est d'avoir été l'instigateur d'une déplorable cabale contre la 9e Symphonie de Dvořák. La partition aurait été écrite en Europe dans les années 1880 et Dvořák aurait tenté de faire passer une partition ancienne pour une création originale. Cette attaque ridicule a un temps mobilisé les journalistes, même jusque dans la lointaine France, avant de tomber dans les oubliettes de l'histoire musicale. La recherche récente a semble-t-il permis de dédouaner Huneker dans cette sombre affaire, à laquelle son nom fut longtemps associé. (5)
La seconde touche à un passage de son livre Steeplejack, édité en 1920, que l'on trouvera traduit ci-dessous. Huneker met en scène un Dvořák désacralisé et mis en boîte, dans ce texte qui relève plus de la satire que d'une description scientifique. Ces quelques lignes ont fini par consacrer l'antipathie féroce que lui vouait déjà une bonne part des admirateurs du maître tchèque, tandis que d'autres y trouvèrent le réjouissant récit d'une tranche de vie. On laissera au lecteur d'aujourd'hui le soin de se forger une opinion, et de lire les commentaires en fin d'article pour quelques précisions importantes.
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James Gibbons Huneker, Steeplejack, Vol. 2, 1920 (extrait)
Old Borax, comme on appelait affectueusement Dvořák, m'a été confié par Madame Thurber à son arrivée. C'était un catholique romain fervent, et comme il commençait la journée avec une messe matinale, je m'en fus dénicher pour lui une église bohémienne. Avec un brin d'inconscience je l'invitai à goûter cette boisson américaine appelée whisky cocktail. Il hocha la tête, celle d'un bouledogue barbu en colère. Au début, il en effrayait plus d'un avec son regard féroce de Slave, mais c'était le plus affable des hommes à jamais avoir torpillé le contrepoint d'un élève. J'ai toujours dit qu'il était un pirate ramolli. Mais j'ai fait une erreur en croyant que les eaux fortes américaines pourraient bousculer ses nerfs tchèques. Nous avons commencé à Goerwitz, puis décrit un immense cercle à travers la grande ceinture de la soif du centre de New York. À chaque endroit, Doc Borax a pris un cocktail. Comme je déteste l'alcool, je me suis contenté de l'invention habituelle à trois voix, du houblon, du malt et de l'eau de source. Nous avons parlé en allemand et j'ai été heureux de trouver quelqu'un dont l'accent et la grammaire étaient pires que les miens. Pourtant, nous nagions dans la bonne entente - une image assez appropriée, car le temps était humide, mais pas tempétueux. Il m'a parlé de Brahms et de l'admiration de ce compositeur pour Dvořák. Je fus d'accord avec Brahms. Dvořák avait un talent frais et vigoureux, était un impressionniste-né, et possédait un sens heureux des couleurs orchestrales. Ses premières œuvres étaient les meilleures ; c'était un imitateur de Schubert et Wagner, sans jamais utiliser de guillemets. La théorie américaine de la musique indigène ne m'a jamais plu. Il utilisa, avec habileté, des airs nègres, ou prétendument nègres, dans sa "New World Symphony" et dans l'un de ses quatuors à cordes ; mais si nous voulons avoir une vraie musique américaine, elle ne doit pas provenir de racines "sombres", d'autant plus que la musique la plus originale de ce genre écrite jusqu'à présent est de Stephen Foster, un homme blanc. L'influence de la musique américaine de Dvořák a été mauvaise ; le ragtime est maintenant le pabulum (6) populaire. Je n'ai pas besoin d'ajouter que le nègre n'est pas la race originelle de notre pays. Le ragtime n'est qu'un mouvement rythmique, en aucune façon de la musique. L'Indien a plus de prétentions musicales, comme E. A. MacDowell l'a montré dans sa Suite pour orchestre. Cette affirmation ne remet pas en cause le charme de la musique africaine d'Harry Burleigh ; je tiens seulement à souligner mon incrédulité dans les théories tissées par certains théoriciens du folklore. MacDowell est notre compatriote le plus authentique, tandis qu'un Alsacien de naissance est aujourd'hui notre compositeur américain le plus doué. Son nom est Charles Martin Loeffler, et il partagea le premier pupitre de violons de l'Orchestre symphonique de Boston avec Franz Kneisel, un noble artiste. Je mentionne Loeffler pour qu'il ne tombe pas dans l'oubli. (7)
Mais Borax ! Je l'ai laissé engloutir son dix-neuvième cocktail. "Maître," dis-je, un peu pâteux, "ne croyez-vous pas qu'il est temps de manger quelque chose ?" Il me regardait à travers ses horribles moustaches qui rejoignaient ses cheveux tombants à mi-chemin : "Manger. Non. Je ne mange pas. On va dans un restaurant de Houston Street. Vous venez, hein ? On boit de la slivovitz. (8) Ça vous réchauffe après tant de bière." Je ne suis pas allé ce soir-là au café tchèque de l’East Houston Street avec le Dr Antonín Dvořák. Je n'y suis jamais allé avec lui. Un tel homme est aussi dangereux pour un buveur modéré qu'une fausse balise l'est pour un marin naufragé. Il pouvait boire autant d'alcool que moi de la bière ambrée. Non, j'ai assuré à Mme Thurber que j'en avais fini avec le pilotage. Quand j'ai revu Old Borax à Sokel Hall, le centre de villégiature tchèque de l'East Side, je l'ai délibérément évité.
(traduction Alain Chotil-Fani)
(traduction Alain Chotil-Fani)
Commentaires
Le portrait désinvolte d'un Dvořák hirsute, vaguement benêt, infatué et grand buveur a beaucoup contribué à la détestation d'Huneker. Il est vrai que le rapport à l'alcool du compositeur tchèque revêt une grande sensibilité, encore aujourd'hui vivace parmi les musicologues de Bohême. Quoi qu’il en soit, il paraît clair que ce récit relève de la caricature, voire du pamphlet - on ne voit pas comment un homme pourrait supporter sans effet dix-neuf cocktails en une soirée, avant d'enchaîner sur de l'eau-de-vie. Du reste, Huneker, en buveur émérite, se moque aussi de lui-même, se posant en guide enthousiaste et débordé par le cours des événements.
Le véritable sujet de scandale est ailleurs. Dvořák "était un imitateur de Schubert et Wagner, sans jamais utiliser de guillemets", écrit Huneker. En somme, un plagiaire sans foi ni loi. C'est l'une des plus sévères accusations que l'on puisse porter contre un créateur. Le compositeur serait dès lors un usurpateur de la pire espèce, se contenant de piller ses devanciers pour assurer un succès facile. Tous ceux qui connaissent l'œuvre de Dvořák savent combien ce soupçon est ridicule. Or Huneker, en homme très érudit, ne pouvait rien ignorer de tout cela, et l'absence de tout argument à l'appui de sa thèse a quelque chose de consternant. La violence et la gratuité de cette charge rendent perplexe, surtout de la part d'un homme qui, selon toute vraisemblance, cultivait une amitié sincère et réciproque avec sa tardive victime, disparue en 1904. À ce titre il est instructif de comparer ce récit avec celui qu'il rédigera une année plus tard pour son livre Variations (1921, dans lequel il raconte de nouveau la sortie arrosée, et surtout explique ce qu'il entend par les "emprunts" de Dvořák - disponible sur MusicaBohemica).
La façon dont Huneker parle des musiques indienne et noire peut choquer. Le style leste de la narration ne s'encombre certes pas de précautions. Question d'époque, où le mot nègre (dans le texte : negro) ne véhiculait pas les mêmes sous-entendus qu'aujourd'hui. Notons qu'en 1920 Marcus Garvey, grand précurseur du panafricanisme, préside un comité pour l'adoption de la Declaration of the Rights of the Negro Peoples of the World. Ne nous y trompons pas : il ne s'agit pas ici a priori de racisme. Une lecture dépassionnée révèle que Huneker récuse l'hypothèse qu'une musique savante américaine puisse se fonder sur des héritages noirs ou natifs, même s'il trouve les deux influences dignes d'intérêt, surtout la dernière - en tout cas à travers le traitement réalisé par Edward MacDowell dans sa deuxième Suite, dite Indienne.
C'est peut-être ici que l'on trouve une explication de sa charge féroce. La musique noire, et ce ragtime qu'il assassine, (9) connaissent depuis deux décennies un grand succès populaire, chose qui dérange souverainement cet homme convaincu de l'impossibilité d'une musique américaine "aux racines sombres". Or, c'est peut-être lui qui en fut l'artisan, à l'origine, en mettant entre les mains de Dvořák des partitions de "musiques du Sud" et une analyse musicale parue dans la presse, peu de temps avant que débute l’écriture de la 9e Symphonie. (10) Il maudit la fortune de cette idée en vogue, et on mesure sa déconvenue d'en avoir été l'un des principaux inspirateurs.
Le cours de l'histoire musicale allait plutôt donner tort à Huneker : bientôt, le jazz et le rythme syncopé allaient souffler aux compositeurs contemporains de magnifiques inspirations, leur permettant de créer des pages au son résolument américain. La Rhapsody in Blue viendra en 1924, la Music for the Theatre d'Aaron Copland une année plus tard, préludant à une effusion remarquable fondée sur des bases en grande partie similaires. Il a raison de citer le chansonnier populaire Stephen Foster, dont l'art enjoué avait déjà inspiré avec bonheur le jeune Charles Ives. (11) A ce sujet il aurait pu se souvenir que Dvořák s'était aussi intéressé à Foster et avait même composé une superbe instrumentation pour solistes vocaux, chœur et orchestre de Swanee river. (12)
Un dernier mot sur les traits qu'il porte à Dvořák. "J'ai toujours dit que [Dvořák] était un pirate ramolli", dans la version originale boneless pirate, pirate désossé. C'est l'accusation, à d'autres époques et sous d'autres latitudes, du classique tigre de papier : un adversaire effrayant mais inoffensif, un croquemitaine édenté. Ce n'est certes pas ce que nous ont rapporté plusieurs élèves du compositeur, capable de mettre à la porte sans préavis un étudiant qui lui déplaisait ou de tyranniser son assistance par des colères homériques - vite apaisées, il est vrai, tant la méchanceté lui était étrangère.
Tous ces éléments, associés à la déclaration de Kovařík, (5) expliquent pourquoi Huneker fut traité en pestiféré par les amoureux de Dvořák au XXe siècle. Il est vrai que les temps furent parfois durs. Le combat mené par Nejedlý et sa clique contre l'héritage dvořákien fut celui d'une haine féroce, et non sans conséquence sur la musicologie actuelle, si l'on lit attentivement certains ouvrages dits "de référence" et des sites institutionnels. (13) En réponse, on succomba peut-être à la tentation de faire du compositeur une vache sacrée, contre laquelle toute critique, même fondée, tiendrait du sacrilège. Les passions s'étant apaisées, il est sans doute devenu possible d'apprécier le texte de Huneker pour son humour, tout en haussant les épaules devant les calomnies qu'il profère. Le grand écrivain Josef Škvorecký dut prendre un plaisir certain à ridiculiser l'arrogant critique américain dans son roman Scherzo Capriccioso (Dvořák in Love), dans lequel il réécrit avec tout l'esprit dont il était capable la sortie nocturne de Dvořák et Huneker.
Alain Chotil-Fani, septembre 2019.
Le véritable sujet de scandale est ailleurs. Dvořák "était un imitateur de Schubert et Wagner, sans jamais utiliser de guillemets", écrit Huneker. En somme, un plagiaire sans foi ni loi. C'est l'une des plus sévères accusations que l'on puisse porter contre un créateur. Le compositeur serait dès lors un usurpateur de la pire espèce, se contenant de piller ses devanciers pour assurer un succès facile. Tous ceux qui connaissent l'œuvre de Dvořák savent combien ce soupçon est ridicule. Or Huneker, en homme très érudit, ne pouvait rien ignorer de tout cela, et l'absence de tout argument à l'appui de sa thèse a quelque chose de consternant. La violence et la gratuité de cette charge rendent perplexe, surtout de la part d'un homme qui, selon toute vraisemblance, cultivait une amitié sincère et réciproque avec sa tardive victime, disparue en 1904. À ce titre il est instructif de comparer ce récit avec celui qu'il rédigera une année plus tard pour son livre Variations (1921, dans lequel il raconte de nouveau la sortie arrosée, et surtout explique ce qu'il entend par les "emprunts" de Dvořák - disponible sur MusicaBohemica).
La façon dont Huneker parle des musiques indienne et noire peut choquer. Le style leste de la narration ne s'encombre certes pas de précautions. Question d'époque, où le mot nègre (dans le texte : negro) ne véhiculait pas les mêmes sous-entendus qu'aujourd'hui. Notons qu'en 1920 Marcus Garvey, grand précurseur du panafricanisme, préside un comité pour l'adoption de la Declaration of the Rights of the Negro Peoples of the World. Ne nous y trompons pas : il ne s'agit pas ici a priori de racisme. Une lecture dépassionnée révèle que Huneker récuse l'hypothèse qu'une musique savante américaine puisse se fonder sur des héritages noirs ou natifs, même s'il trouve les deux influences dignes d'intérêt, surtout la dernière - en tout cas à travers le traitement réalisé par Edward MacDowell dans sa deuxième Suite, dite Indienne.
C'est peut-être ici que l'on trouve une explication de sa charge féroce. La musique noire, et ce ragtime qu'il assassine, (9) connaissent depuis deux décennies un grand succès populaire, chose qui dérange souverainement cet homme convaincu de l'impossibilité d'une musique américaine "aux racines sombres". Or, c'est peut-être lui qui en fut l'artisan, à l'origine, en mettant entre les mains de Dvořák des partitions de "musiques du Sud" et une analyse musicale parue dans la presse, peu de temps avant que débute l’écriture de la 9e Symphonie. (10) Il maudit la fortune de cette idée en vogue, et on mesure sa déconvenue d'en avoir été l'un des principaux inspirateurs.
Le cours de l'histoire musicale allait plutôt donner tort à Huneker : bientôt, le jazz et le rythme syncopé allaient souffler aux compositeurs contemporains de magnifiques inspirations, leur permettant de créer des pages au son résolument américain. La Rhapsody in Blue viendra en 1924, la Music for the Theatre d'Aaron Copland une année plus tard, préludant à une effusion remarquable fondée sur des bases en grande partie similaires. Il a raison de citer le chansonnier populaire Stephen Foster, dont l'art enjoué avait déjà inspiré avec bonheur le jeune Charles Ives. (11) A ce sujet il aurait pu se souvenir que Dvořák s'était aussi intéressé à Foster et avait même composé une superbe instrumentation pour solistes vocaux, chœur et orchestre de Swanee river. (12)
Un dernier mot sur les traits qu'il porte à Dvořák. "J'ai toujours dit que [Dvořák] était un pirate ramolli", dans la version originale boneless pirate, pirate désossé. C'est l'accusation, à d'autres époques et sous d'autres latitudes, du classique tigre de papier : un adversaire effrayant mais inoffensif, un croquemitaine édenté. Ce n'est certes pas ce que nous ont rapporté plusieurs élèves du compositeur, capable de mettre à la porte sans préavis un étudiant qui lui déplaisait ou de tyranniser son assistance par des colères homériques - vite apaisées, il est vrai, tant la méchanceté lui était étrangère.
Tous ces éléments, associés à la déclaration de Kovařík, (5) expliquent pourquoi Huneker fut traité en pestiféré par les amoureux de Dvořák au XXe siècle. Il est vrai que les temps furent parfois durs. Le combat mené par Nejedlý et sa clique contre l'héritage dvořákien fut celui d'une haine féroce, et non sans conséquence sur la musicologie actuelle, si l'on lit attentivement certains ouvrages dits "de référence" et des sites institutionnels. (13) En réponse, on succomba peut-être à la tentation de faire du compositeur une vache sacrée, contre laquelle toute critique, même fondée, tiendrait du sacrilège. Les passions s'étant apaisées, il est sans doute devenu possible d'apprécier le texte de Huneker pour son humour, tout en haussant les épaules devant les calomnies qu'il profère. Le grand écrivain Josef Škvorecký dut prendre un plaisir certain à ridiculiser l'arrogant critique américain dans son roman Scherzo Capriccioso (Dvořák in Love), dans lequel il réécrit avec tout l'esprit dont il était capable la sortie nocturne de Dvořák et Huneker.
Alain Chotil-Fani, septembre 2019.
Notes
(1) J'ai tiré en grande partie les informations sur Huneker et sur ses liens avec Dvořák de :
BECKERMAN Michael, « New Worlds of Dvořák », NEW YORK, W.W. Norton and Company, First Edition 2003
Cet ouvrage est repéré par [NWD] ci-dessous.
Notice biographique de l'Encyclopaedia Britannica : www.britannica.com/biography/James-Gibbons-Huneker (consulté le 9 septembre 2019)
(2) Musical Courrier, 20 décembre 1893, "The Second Philharmonic Concert". La critique n'est pas signée, mais il ne fait guère de doute qu'elle est due à Huneker (voir [NWD], p. 244, note 19).
(3) La préférence pour une symphonie antérieure de Dvořák est assez courante. On cite souvent la Septième en ré mineur comme étant la plus réussie. Il est permis de regretter l'oubli de la Sixième en ré majeur, et de souligner combien il est difficile d'établir une hiérarchie entre les quatre "grandes symphonies" de Dvořák : chacune d'elle possède une forte personnalité et évolue dans son propre univers. Elles sont toutes remarquables et révèlent une grande intelligence d'écriture, qui peut passer inaperçue à l'auditeur subjugué par leur effusion lyrique.
(4) Cette opinion sur le caractère foncièrement non-américain de la Symphonie du Nouveau Monde anticipe celles que formulera Leonard Bernstein. L'argumentaire est toutefois différent, car si Bernstein prend pour cible les prétendues inspirations indiennes de la symphonie, il reste plus prudent sur l'hypothèse d'une influence afro-américaine.
(5) Un clarinettiste de la Philharmonie new-yorkaise déclara qu'il pouvait jouer sa partie par cœur, l'ayant déjà travaillée telle quelle en Europe. La presse s'enflamma et réclama des explications au compositeur, ce qu'il eut la sagesse de n'en rien faire. La calomnie se dégonfla sans tarder. Joseph Kovařík écrit : "Toute cette histoire a été fabriquée par M. Hunneker [sic]", cité dans [NWD], p. 91. M. Beckerman souligne le manque de preuves à l'appui de cette affirmation, et note au contraire que l'affaire était reçue avec scepticisme par Huneker.
(6) Pabulum : mot latin que l'on peut traduire par nourriture, fourrage.
(7) Charles (ou Karl) Martin Loeffler (1861-1935) prétendait être Alsacien de naissance, mais il semble qu'il soit né à Schöneberg, près de Berlin. Il étudie la musique à la Hochschule für Musik de Berlin, puis gagne la France où Guiraud lui enseigne la composition. Il rejoint comme violoniste l'orchestre Pasdeloup puis celui des Concerts von Dervies (1879-1881), premier ensemble symphonique à jouer de la musique de Dvořák en France (voir Œuvres de Dvořák en France : les premières années). Loeffler s'établit en Amérique à la mort du baron, participe en tant qu'interprète à plusieurs créations remarquées et compose avec un certain succès.
Je tire ces informations en les résumant de l'encyclopédie « The New Grove, Dictionary of Music and Musicians », BASINGSTOKE HAMPSHIRE, second edition, Macmillan Publishers Limited 2001.
L'encyclopédie ajoute :
Loeffler encouragea la vie musicale américaine et admirait beaucoup de compositeurs locaux. À l'exception de quelques œuvres qui firent appel à des éléments de jazz (par exemple, la Partita pour violon et piano), il n'essaya pas de composer dans un style américain.
(8) Slivovitz : eau-de-vie de prune.
(9) Peut-être sous l'influence des déclarations de Dvořák, Scott Joplin (1868-1917) écrit à partir de 1895 des ragtimes dont certains (Maple Leaf Rag, The Entertainer) sont toujours bien connus. Le conservateur du Musée Scott Joplin, à Saint Louis dans le Missouri, m'a rappelé que Joplin était présent à la grande Chicago World’s Fair de 1893, tout comme Dvořák, quoiqu'une rencontre entre les deux hommes fût improbable.
(10) Dans sa critique citée au point (2), Huneker indique avoir attiré fin 1892 l'attention de Dvořák sur la "charmante" Suite Créole, d'un certain John Brockhoven. Il lui a peut-être aussi donné un article paru en décembre 1892 dans la revue Music, Negro Music, que l'on a retrouvé dans les affaires personnelles de Dvořák. Cet article est signé Johann Tonsor, un mystérieux individu sous lequel se cache vraisemblablement une femme, Mildred Jane Hill (1895-1916), auteur de l'impérissable Happy Birthday to You. Voir [NWD], pp. 95-98.
Dvořák commence un cahier d'esquisses de thèmes le 19 décembre 1892, et pose les premières notes de la symphonie le 10 janvier suivant (source : BURGHAUSER Jarmil, CLAPHAM John, « Thematický Katalog », PRAHA, Bärenreiter Editio Supraphon, 1996)
(11) Mais les œuvres de Charles Ives (1874-1954) étaient encore inconnues. À titre d'exemples, Three Places in New England, achevé en 1914, est joué pour la première fois en 1930 ; sa Deuxième Symphonie l'est en 1951, un demi-siècle après son écriture. Beaucoup d'autres pages attendaient encore leur création à la mort du compositeur.
(12) Swanee River ou Old Folks at Home, chanson de Stephen Foster (1826-1854), est instrumentée par Dvořák (numéro de catalogue B 605) et jouée pour la première fois sous cette forme le 23 janvier 1894 à New York.
(13) Voir sur ce site :
France Musique connaît-elle vraiment Dvořák ?
Bio de Dvořák : le Larousse hanté par les spectres de Marx
Quelques idées (pas forcément reçues) sur Antonín Dvořák
Zdeněk Nejedlý (1878-1962), musicologue, activiste et homme politique tchèque. Sa haine de Dvořák et de son héritage pesa lourdement sur l'orientation de la musicologie tchèque du XXe siècle et contamina de nombreuses études étrangères, en particulier françaises. Voir Le destin brisé de Vítězslav Novák et l'article de Joseph Colomb Smetana par Nejedlý.
BECKERMAN Michael, « New Worlds of Dvořák », NEW YORK, W.W. Norton and Company, First Edition 2003
Cet ouvrage est repéré par [NWD] ci-dessous.
Notice biographique de l'Encyclopaedia Britannica : www.britannica.com/biography/James-Gibbons-Huneker (consulté le 9 septembre 2019)
(2) Musical Courrier, 20 décembre 1893, "The Second Philharmonic Concert". La critique n'est pas signée, mais il ne fait guère de doute qu'elle est due à Huneker (voir [NWD], p. 244, note 19).
(3) La préférence pour une symphonie antérieure de Dvořák est assez courante. On cite souvent la Septième en ré mineur comme étant la plus réussie. Il est permis de regretter l'oubli de la Sixième en ré majeur, et de souligner combien il est difficile d'établir une hiérarchie entre les quatre "grandes symphonies" de Dvořák : chacune d'elle possède une forte personnalité et évolue dans son propre univers. Elles sont toutes remarquables et révèlent une grande intelligence d'écriture, qui peut passer inaperçue à l'auditeur subjugué par leur effusion lyrique.
(4) Cette opinion sur le caractère foncièrement non-américain de la Symphonie du Nouveau Monde anticipe celles que formulera Leonard Bernstein. L'argumentaire est toutefois différent, car si Bernstein prend pour cible les prétendues inspirations indiennes de la symphonie, il reste plus prudent sur l'hypothèse d'une influence afro-américaine.
(5) Un clarinettiste de la Philharmonie new-yorkaise déclara qu'il pouvait jouer sa partie par cœur, l'ayant déjà travaillée telle quelle en Europe. La presse s'enflamma et réclama des explications au compositeur, ce qu'il eut la sagesse de n'en rien faire. La calomnie se dégonfla sans tarder. Joseph Kovařík écrit : "Toute cette histoire a été fabriquée par M. Hunneker [sic]", cité dans [NWD], p. 91. M. Beckerman souligne le manque de preuves à l'appui de cette affirmation, et note au contraire que l'affaire était reçue avec scepticisme par Huneker.
(6) Pabulum : mot latin que l'on peut traduire par nourriture, fourrage.
(7) Charles (ou Karl) Martin Loeffler (1861-1935) prétendait être Alsacien de naissance, mais il semble qu'il soit né à Schöneberg, près de Berlin. Il étudie la musique à la Hochschule für Musik de Berlin, puis gagne la France où Guiraud lui enseigne la composition. Il rejoint comme violoniste l'orchestre Pasdeloup puis celui des Concerts von Dervies (1879-1881), premier ensemble symphonique à jouer de la musique de Dvořák en France (voir Œuvres de Dvořák en France : les premières années). Loeffler s'établit en Amérique à la mort du baron, participe en tant qu'interprète à plusieurs créations remarquées et compose avec un certain succès.
Je tire ces informations en les résumant de l'encyclopédie « The New Grove, Dictionary of Music and Musicians », BASINGSTOKE HAMPSHIRE, second edition, Macmillan Publishers Limited 2001.
L'encyclopédie ajoute :
Loeffler encouragea la vie musicale américaine et admirait beaucoup de compositeurs locaux. À l'exception de quelques œuvres qui firent appel à des éléments de jazz (par exemple, la Partita pour violon et piano), il n'essaya pas de composer dans un style américain.
(8) Slivovitz : eau-de-vie de prune.
(9) Peut-être sous l'influence des déclarations de Dvořák, Scott Joplin (1868-1917) écrit à partir de 1895 des ragtimes dont certains (Maple Leaf Rag, The Entertainer) sont toujours bien connus. Le conservateur du Musée Scott Joplin, à Saint Louis dans le Missouri, m'a rappelé que Joplin était présent à la grande Chicago World’s Fair de 1893, tout comme Dvořák, quoiqu'une rencontre entre les deux hommes fût improbable.
(10) Dans sa critique citée au point (2), Huneker indique avoir attiré fin 1892 l'attention de Dvořák sur la "charmante" Suite Créole, d'un certain John Brockhoven. Il lui a peut-être aussi donné un article paru en décembre 1892 dans la revue Music, Negro Music, que l'on a retrouvé dans les affaires personnelles de Dvořák. Cet article est signé Johann Tonsor, un mystérieux individu sous lequel se cache vraisemblablement une femme, Mildred Jane Hill (1895-1916), auteur de l'impérissable Happy Birthday to You. Voir [NWD], pp. 95-98.
Dvořák commence un cahier d'esquisses de thèmes le 19 décembre 1892, et pose les premières notes de la symphonie le 10 janvier suivant (source : BURGHAUSER Jarmil, CLAPHAM John, « Thematický Katalog », PRAHA, Bärenreiter Editio Supraphon, 1996)
(11) Mais les œuvres de Charles Ives (1874-1954) étaient encore inconnues. À titre d'exemples, Three Places in New England, achevé en 1914, est joué pour la première fois en 1930 ; sa Deuxième Symphonie l'est en 1951, un demi-siècle après son écriture. Beaucoup d'autres pages attendaient encore leur création à la mort du compositeur.
(12) Swanee River ou Old Folks at Home, chanson de Stephen Foster (1826-1854), est instrumentée par Dvořák (numéro de catalogue B 605) et jouée pour la première fois sous cette forme le 23 janvier 1894 à New York.
(13) Voir sur ce site :
France Musique connaît-elle vraiment Dvořák ?
Bio de Dvořák : le Larousse hanté par les spectres de Marx
Quelques idées (pas forcément reçues) sur Antonín Dvořák
Zdeněk Nejedlý (1878-1962), musicologue, activiste et homme politique tchèque. Sa haine de Dvořák et de son héritage pesa lourdement sur l'orientation de la musicologie tchèque du XXe siècle et contamina de nombreuses études étrangères, en particulier françaises. Voir Le destin brisé de Vítězslav Novák et l'article de Joseph Colomb Smetana par Nejedlý.

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