Dvořák tel que je l'ai connu, par Harry Rowe Shelley (1919)
A côté des témoignages signés Jeannette Thurber et Camille Zeckwer, on peut lire dans la revue américaine The Etude de novembre 1919 un récit d'Harry Rowe Shelley sur ses années d'étude avec Antonín Dvořák. Shelley avait déjà publié, quelques années plus tôt, un article plus détaillé dédié à son maître tchèque.
H. R. Shelley (1858-1947) appartient à cette génération de compositeurs aujourd'hui oubliée, après avoir représenté dans les premières années du XXe siècle le fleuron de la musique savante américaine. Organiste renommé, il laissa de nombreuses œuvres pour son instrument, ainsi que des hymnes et des chants, souvent donnés dans un cadre liturgique. Il aborda à l'occasion la musique pour orchestre avec deux symphonies, les ouvertures Santa Claus et Francesca da Rimini, un poème symphonique intitulé The Crusaders, une suite Souvenir de Baden-Baden, un concerto pour violon. Sa fantaisie pour piano et orchestre est écrite pour Rafael Joseffy, pianiste hongrois qui travailla au National Conservatory et y fréquenta Dvořák. Shelley composa également des opéras et des cantates. (1)
Tout comme Zeckwer, Shelley dépeint dans ses souvenirs un Dvořák sans concession, quasi-tyrannique avec ses élèves. Cette pédagogie toute particulière, où il faut sentir les choses plutôt que d'en attendre une explication, est une nouvelle fois mise en regard de l'extraordinaire passion du compositeur pour la musique - mais pas n'importe quelle musique.
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| Portrait de Shelley dans Contemporary American Composers by Rupert Hughes, Boston L. C. Page and Company, 1900 (DR) |
H. R. Shelley (1858-1947) appartient à cette génération de compositeurs aujourd'hui oubliée, après avoir représenté dans les premières années du XXe siècle le fleuron de la musique savante américaine. Organiste renommé, il laissa de nombreuses œuvres pour son instrument, ainsi que des hymnes et des chants, souvent donnés dans un cadre liturgique. Il aborda à l'occasion la musique pour orchestre avec deux symphonies, les ouvertures Santa Claus et Francesca da Rimini, un poème symphonique intitulé The Crusaders, une suite Souvenir de Baden-Baden, un concerto pour violon. Sa fantaisie pour piano et orchestre est écrite pour Rafael Joseffy, pianiste hongrois qui travailla au National Conservatory et y fréquenta Dvořák. Shelley composa également des opéras et des cantates. (1)
Tout comme Zeckwer, Shelley dépeint dans ses souvenirs un Dvořák sans concession, quasi-tyrannique avec ses élèves. Cette pédagogie toute particulière, où il faut sentir les choses plutôt que d'en attendre une explication, est une nouvelle fois mise en regard de l'extraordinaire passion du compositeur pour la musique - mais pas n'importe quelle musique.
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Dvořák as I Knew Him
By Harry Rowe Shelley
En classe, Dvořák laissait libre cours à sa nature, tant ses convictions sur tout ce qui touchait aux choses musicales étaient absolues ; une fois son opinion faite, rien ne pouvait plus la faire changer. Pour réussir ses études sous la direction d’un tel homme, il fallait d'abord maîtriser les bases – jamais il n'a consacré la moindre minute à leur sujet. Sa mission consistait à indiquer à l’aspirant compositeur les bons ou les mauvais points du sujet à développer, la relation naturelle entre les clefs pour obtenir des thèmes contrastés, la couleur orchestrale la mieux adaptée à l’incipit. L'instrumentation ne devait pas se faire au petit bonheur, mais avec la science de l'instrument le plus approprié pour satisfaire l’expression musicale. Il insistait pour que ses élèves travaillent sans relâche et qu'ils composent continuellement de nouvelles œuvres, exigeant chaque semaine trois nouvelles parties d'une composition de grande taille, en déclarant : "celui qui n’est pas capable d’accomplir cela n'est pas un vrai compositeur".
Ses décisions étaient souveraines, que ce soit pour instruire un élève ou le renvoyer pour manque d’aptitude à la composition. Il lui disait alors : "cette douleur vous en épargnera bien d’autres, bye-and-bye".
Dvořák détestait au plus haut point l’esbroufe. Que l'on mette ses pas dans ceux d'un compositeur, ou que l'on s'approprie par inadvertance des idées musicales d'un autre auteur, ou que l'on écrive même un traitement thématique évoquant la musique reconnue d'un maître, et Dvořák lançait ses foudres, assorties d’une remarque indignée : "ça pourrait aller, mais ce travail n’est pas le vôtre !"
L'étudiant américain, à ses yeux, avait une attitude à l'égard des études quelque peu différente de celle qu'il connaissait dans son pays natal. En outre, Dvořák trouvait que ses élèves d'ici manquaient globalement de respect envers l'art de la musique, cet art qu'il tenait en si haute estime. Il avait en horreur le goût populaire pour la musique connue sous le nom de "Viennese swing", qu'il gratifiait du terme de "cabaret".
Il citait l'opinion de Hanslich dans un commentaire des trois danses slaves : selon le critique, la première est la plus musicienne ; la deuxième, la plus nationale ; la troisième, la plus belle ; et Dvořák ajoutait : "le critique a raison". (2)
Il joua le thème du Largo de la Symphonie du Nouveau Monde vingt minutes après l'avoir écrit, chantant le thème immortel avec beaucoup de passion et de ferveur, une lueur dans son regard ; des veines pourpres apparaissaient sur son cou (des années plus tard, il mourut de la maladie de Bright à cause des viandes rouges). Son corps entier vibrait tandis qu'il jouait cette musique à son premier auditeur, et il disait : "N'est-ce pas de la belle musique ? C'est pour ma symphonie, mais ce n'est pas de la musique symphonique." C'est à cause de Seidl que ce mouvement fut marqué Largo, quand Dvořák avait d'abord choisi Larghetto ; Seidl aimait beaucoup diriger cette symphonie qui apparaissait encore à son dernier récital, et il en parlait souvent, en disant : "Symphonie du Nouveau Monde, ce n'est pas le bon titre ; c'est une musique de nostalgie, de mal du pays !" (3)
Dvořák passait des après-midi entiers au Vienna Café avec un ou deux amis, parlant musique, buvant du café, parfois un verre de bière, avec toujours quelque discussion musicale en cours. Il montra une lettre que lui avait adressée Zimrock. L'éditeur lui écrivait combien Brahms admirait la musique de Dvořák, et qu'il aurait tant voulu que Brahms "puisse écrire avec la même lumière (sonnenshine)". (4)
Dvořák fit travailler un élève pendant quarante semaines sur le développement thématique (durch fuehrung) d'une ouverture, trois leçons par semaine, période pendant laquelle l'élève écrivit des milliers de mesures. Le maître finit par donner son jugement : "Maintenant, c'est bien ; vous connaissez à présent le traitement durch fuehrung depuis Haydn jusqu'à moi. Mais si vous tombiez dans l'imitation, vous seriez un mauvais musicien. L'heure est venue de suivre votre propre chemin." (5)
Les élèves demandaient parfois à Dvořák pourquoi il avait fait preuve de discrimination à l'égard de certaines parties de leurs compositions, dont ils étaient personnellement très fiers et comblés. La réponse tombait : "Je ne saurais dire, mais là, vraiment... non !" Son jugement était sans faille : il ne possédait ni temps, ni désir, ni disposition académique pour entrer dans les mathématiques musicales.
Les élèves demandaient parfois à Dvořák pourquoi il avait fait preuve de discrimination à l'égard de certaines parties de leurs compositions, dont ils étaient personnellement très fiers et comblés. La réponse tombait : "Je ne saurais dire, mais là, vraiment... non !" Son jugement était sans faille : il ne possédait ni temps, ni désir, ni disposition académique pour entrer dans les mathématiques musicales.
Il n'aimait pas les fugues, et disait : "Certes, c'est un bon thème, mais pourquoi ennuyer vos auditeurs en leur répétant toujours la même chose ? Ils seraient en droit de se sentir insultés !"
Il conseillait d'écrire quinze minutes le matin, pour que les thèmes et le matériel soient élaborés plus tard, en disant : "S'il vous est donné de composer, vos idées seront alors meilleures et plus fraîches".
Ce grand homme a commencé comme violoniste de rue pour terminer au Parlement de Bohême, dont il faisait partie au moment de sa mort ; mieux encore, il devait devenir l'un de ces compositeurs immortels dont la musique s'inscrit au patrimoine divin de ce monde. (6)
(Traduction Alain Chotil-Fani, août 2019)
(Traduction Alain Chotil-Fani, août 2019)
Notes
(1) Les données biographiques sur Shelley sont tirées de :- Contemporary American Composers, Rupert Hughes, Boston L. C. Page and Company, 1900
- SONGS BY THIRTY AMERICANS, edited by Rupert Hughes, BOSTON : OLIVER DITSON COMPANY, 1904
- Notice pour le CD Those Fabulous Americans, dir. Matthew H. Phillips and his Symphony Orchestra Of America, Albany Records TROY 103, par Daniel Nightingale, 1993
Un des nombreux hymnes composés par Shelley :
(2) La mémoire de Shelley est ici prise en défaut. L'opinion de Hanslick (et non Hanslich), le sévère critique de l'époque, portait sur les trois Rhapsodies slaves, et non sur les Danses slaves, qui sont au nombre de 16.
(3) Voir les souvenirs de J. Kovařík Dvořák tel que je l'ai connu - article 9 : les ultimes révisions de la Symphonie du Nouveau Monde pour la modification du tempo du mouvement lent.
(4) Je n'ai pas trouvé cette dernière appréciation dans la correspondance entre Dvořák et Simrock (mal orthographié par Shelley). Dans un courrier du 20 janvier 1894, l'éditeur rappelle le très grand intérêt que Brahms porte à la musique de Dvořák, sans faire mention de cette "lumière" qu'il aurait aimé trouver chez l'auteur allemand, selon Shelley. Il reste cependant exact que la production de Brahms se fait rare en cette période. Sa dernière oeuvre symphonique, le Double concerto, remonte déjà à 1887 ; en 1893, Brahms n'écrit que deux recueils pour piano (opp. 118 et 119), l'année suivante les deux sonates de l'opus 120, tandis que 1895 reste une année blanche.
(5) En 1913, Shelley nous révélait que cet élève peinant à la tâche n'était autre que... lui-même. Voir Dvořák tel que je l'ai connu, par Harry Rowe Shelley (1913).
(5) En 1913, Shelley nous révélait que cet élève peinant à la tâche n'était autre que... lui-même. Voir Dvořák tel que je l'ai connu, par Harry Rowe Shelley (1913).
(6) En 1901, Antonín Dvořák est nommé par l’empereur membre à vie de la Chambre des Seigneurs d’Autriche.

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