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22 septembre 2019

Le Roi et le charbonnier, version I : création moderne à Prague

Le Roi et le charbonnier, version I : création moderne à Prague

Prague, 1871. Petit événement au Théâtre Provisoire : un altiste de l'orchestre annonce avoir achevé l'écriture d'un opéra. Son titre est Le Roi et le charbonnier (1). Peu de gens savent que ce Dvořák à peine trentenaire s'efforce de devenir compositeur ; l'homme est si obscur que le journal Světozor fait précéder son patronyme du prénom Josef, fantaisie qui n'émeut pas grand monde à vrai dire.

Le Roi et le charbonnier pourra-t-il être monté par la troupe praguoise, ainsi que le suggère Dvořák ? Cette offre inattendue retient l'attention de Bedřich Smetana, le célèbre chef d'orchestre et directeur musical du Théâtre. Voici "une oeuvre digne d'intérêt, parsemée d'idées brillantes", dit-il, avant d'ajouter une nuance de taille : "mais je ne pense pas que nous pourrons la jouer".

Les moyens du Théâtre Provisoire, ainsi nommé car le véritable Théâtre National, depuis si longtemps espéré, attend encore sa fondation, ne permettent certes pas aux répétitions de s'éterniser. Et la musique du Roi et le charbonnier est jugée difficile par les interprètes. Faut-il vraiment consacrer tant de temps et d'énergie à une musique contemporaine sortie de la tête d'un parfait inconnu ? Et ces efforts seront-ils récompensés par le succès public ? Rien n'est moins certain.

Les difficultés sont réelles. Les passages où les solistes vocaux doivent déclamer simultanément leur propre texte, parfois sur une échelle de six voix distinctes, imposent une mise en place des plus minutieuses. Cette exigence polyphonique dépasse les capacités des interprètes, rompus à un grand répertoire qui s'avère en pratique moins casse-tête.

Smetana avait vu juste. La production est repoussée sans qu'aucune nouvelle date ne soit arrêtée pour reprendre les répétitions. Autant dire que la perspective d'une création s'éloigne à grands pas. Aussi Dvořák, en 1874 - désormais correctement prénommé Antonín - reprend le même livret de Bernard Guldener et décide d'écrire un autre opéra, mais à la musique entièrement nouvelle, sans même utiliser un seul des motifs de la version de 1871. Le Roi et le charbonnier, dans sa version II, est accepté et créé par le Théâtre Provisoire de Prague l'année même de son écriture, suscitant quelques articles élogieux dans la presse locale.

Mais Dvořák n'entendit jamais la version initiale de son oeuvre lyrique.

Prague, 2019. Cette occasion qui se déroba à Dvořák s'offre, en ce 19 septembre, au public du Rudolfinum. Le Roi et le charbonnier version I est donné ce jour, en création moderne et en version de concert (sans mise en scène). L'événement est dûment capté par les microphones de la Radio et sera, on l'espère, offert à tout un chacun sur CD.

Affiche pour la grande première moderne de l'opéra
Affiche pour la grande première moderne de l'opéra

Devant une salle presque comble ayant observé l'appel du "dress code" dark suit, les trois actes de l'opéra retentissent pour la première fois dans leur version complète, en écho à une première création partielle donnée en l'an 1929 au Théâtre National - partielle car par endroits la partition fut abrégée, chose aujourd'hui hors de question.

L'écoute révèle une oeuvre ambitieuse, luxuriante, au langage étonnement élaboré en regard d'un livret somme toute des plus convenus. Son histoire naïve tient en quelques lignes : le roi Matyáš arrive incognito chez le charbonnier Matěj et courtise la jeune paysanne Liduška, suscitant l'ire de Jeník, son soupirant. Celui-ci décide par dépit de rejoindre l'armée. Le visiteur mystérieux invite Matěj et son épouse à lui rendre visite à Prague. Dans le château de cette ville, le roi révèle son identité. Le jeune Jeník est promu chef de la garde royale, et le souverain bénit l'union du jeune homme et de Liduška.

A partir de ce livret anodin, Dvořák écrit une partition dense, aux ruptures de styles surprenantes (faut-il voir ici les "idées brillantes" dont parlait Smetana ?), par endroit visitée par le souvenir des Maîtres chanteurs de Nuremberg, surtout au premier acte. La seconde partie, en forme d'arche, est une réussite qui appelle de nouvelles écoutes. Le 3e acte, étonnant par la richesse de son effusion, marque une nouvelle progression et s'achève comme il se doit par une célébration sans fard, dans le plus pur style du grand opéra. Le tout dure un peu moins de trois heures.

Interprétation engagée d'un quatuor vocal de qualité : la soprano Kateřina Kněžíková en tant que fille du charbonnier, le ténor Richard Samek en soupirant dépité, le baryton Roman Hoza dans le rôle du roi et la basse Jozef Benci en charbonnier, bien secondés par les autres solistes (2) et les beaux chœurs de la Philharmonie. Le chef Tomáš Brauner (né en 1978, autant dire que sa carrière en est encore à ses débuts) fait sonner avec une science consommée l'Orchestre Symphonique de la Radio.

Nul ne pourra soutenir que cette partition portera de l'ombre aux autres opéras de Dvořák. L'auteur de Rusalka fera incomparablement mieux. En revanche, cette oeuvre, l'une des dernières, ou peut-être la dernière, des grandes pages du compositeur encore inédites, (3) doit susciter un intérêt certain : voici un Dvořák éloigné de toute posture folklorisante, et que l'on peine à rattacher au futur auteur des Danses slaves. Son langage, ouvertement "occidental" et peut-être wagnérien par instants, surprend tout au long des trois actes.

Ceci peut aussi éclairer l'échec initial de cette première version. Dans les années 1870, et dans le souvenir encore frais de La Fiancée vendue et de Dalibor de Smetana, on attendait d'une musique composée par un Tchèque qu'elle cherchât à exalter un certain sentiment national. Comment envisager qu'une oeuvre même réussie d'un obscur musicien de second rang, mais dépourvue de cette "couleur locale" si prisée par les milieux patriotiques, fût en mesure de s’installer sur la scène praguoise ?

L'auditeur du 3e millénaire n'aura sans doute pas les mêmes attendus et pourra accueillir cette seconde incursion de Dvořák dans le domaine de l'opéra comme le témoignage d'un auteur talentueux, se cherchant encore et pourtant déjà capable d'oser une musique éminemment moderne et porteuse d'une immense promesse.

Alain Chotil-Fani, Prague, septembre 2019

Le Rudolfinum paré des bannières du Festival Dvořák 2019
Le Rudolfinum paré des bannières du Festival Dvořák 2019

Autre article avec des extraits musicaux

Sur le site de Radio-Prague International : Opéra « oublié » de Dvořák, Le Roi et le charbonnier a été ressorti des tiroirs, par Guillaume Narguet, page du 20 octobre 2019 (consultée ce même jour). La page reprend une partie de mon interview du 20 septembre 2019.

Notes

(1) J'ai tiré les informations sur l'histoire de l'opéra des sources suivantes :
  • Dr David Beveridge, The Prague Dvořák Festival, 2019 (article écrit pour la Dvořák Society anglaise)
Les sites mentionnés sur cette page ont été consultés le 19 septembre 2019.

A noter que dans sa version I, Le Roi et le charbonnier, ou Král a uhlíř en langue tchèque, porte le numéro de catalogue B. 21. Le nouvel opéra de 1874 portant ce même titre a le numéro B. 42.

Une révision de ce dernier, datant de 1887, a donné lieu à une "version III", B. 151 (mais il ne s'agit pas ici d'une réécriture intégrale comme entre les "versions" I et II).

(2) Liste des interprètes pour la création moderne de 2019 :
Kateřina Kněžíková, soprano
Richard Samek, ténor
Roman Hoza, baryton
Jozef Benci, basse
Lucie Hilscherová, mezzo-soprano
Josef Moravec, ténor
Dana Burešová, soprano
Jana Sibera, soprano
Jan Šťáva, basse
Ondřej Koplík, ténor
Michal Onufer, baryton

Prague Radio Symphony Orchestra, direction Tomáš Brauner
Prague Philharmonic Choir, chef de chœur Lukáš Vasilek

Informations tirées de www.dvorakovapraha.cz/en/programme/detail/dvorak-king-and-collier.

(3) Cette redécouverte suit celle d'Alfred, tout premier opéra de Dvořák, joué à ce même festival en 2014. On ne voit plus guère que la musique de scène pour Josef Kajetán Tyl (catalogue B. 125) qui soit encore à exhumer pour raccourcir (et peut-être compléter) la collection des "grandes" œuvres manquant encore au concert ou au disque. Les réserves sont de rigueur, car rien nous dit que Josef Kajetán Tyl soit une "grande" composition : tout ce que l'on en connaît en 2019 est l'ouverture, fort belle au demeurant, Mon pays natal (Domov můj).

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