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10 février 2019

Dvořák tel que je l'ai connu - article 12

Dvořák tel que je l'ai connu - article 12 : l'œuvre oubliée

Joseph Kovařík revient en 1927 sur les années difficiles de Dvořák, avant qu'il ne rencontre le succès à la fin des années 1870. L'article se termine par l'évocation d'une symphonie retrouvée à Leipzig et une tentative de dresser la liste des opus du compositeur.

Ces souvenirs tardifs sont naturellement à prendre avec le recul nécessaire, aussi se rapportera-t-on aux commentaires pour prendre connaissance de quelques rectifications.

Les autres articles de cette série sont disponibles sur MusicaBohemica :

Dvořák tel que je l'ai connu - article 1 : Spillville, Symphonie du Nouveau Monde
Dvořák tel que je l'ai connu - article 2 : Spillville, Quatuor et Quintette dits "Américains"
Dvořák tel que je l'ai connu - article 3 : New York, concerts, Bruch, Schumann, Victor Herbert et le Concerto pour violoncelle
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Fiddlestrings No. 12 (1927)


DR DVOŘÁK TEL QUE JE L'AI CONNU
PAR JOSEPH J. KOVAŘIK


À la fin de mon dernier article, j'ai déclaré qu'en février 1875 le Dr Dvořák avait reçu la somme de 400 florins du gouvernement autrichien pour avoir soumis une œuvre orchestrale, la Symphonie en mi bémol, à un jury composé de Johannes Brahms, Eduard Hanslick et Johannes Herbeck, et qu'il avait alors démissionné de son poste d'organiste à l'église Saint-Adalbert de Prague.

Pendant cinq années consécutives, le Dr Dvořák présenta ses œuvres au gouvernement autrichien, et la bourse qu'il reçut à chaque occasion lui permit en 1876 d'acquérir son propre piano. Il le commentait avec humour :
Quand mes amis ont sut la nouvelle, ils m'ont demandé quand j'allais acheter une maison.
La possession d'un piano a tout naturellement comblé Dvořák, mais une ombre vint obscurcir ce bonheur. De nouveaux locataires emménagèrent dans son immeuble, venant avec leur propre piano et, pour reprendre les mots du Dr Dvořák,
ils jouaient tous les derniers "machins" viennois imaginables.
Il ajouta :
- Bien sûr, cela était insupportable, aussi ai-je commencé à chercher un autre endroit où vivre. Ce n'était pas chose facile - partout il y avait un piano, et j'allais sombrer dans le désespoir quand j'ai trouvé un appartement à Žitna ul [sic] No. 10 (rue Korn No. 10). Comme il n'y avait aucun piano dans le bâtiment, j'ai signé pour la location sans hésiter.
Le Dr Dvořák vécut dans cet immeuble jusqu'à sa mort. Le propriétaire, M. V. Müller, prenait en compte les souhaits du compositeur et refusait tout locataire avec un piano.

Il n'avait pas encore les moyens de se procurer les partitions des anciens maîtres. Je crois avoir déjà dit que Karel Bendl, un autre compositeur tchèque, auteur de nombreux chants parmi les plus charmants qui soient, possédait une grande bibliothèque de partitions orchestrales des maîtres du passé, et les prêtait au Dr Dvořák. Celui-ci, pour commencer à "bâtir" sa propre collection, alla jusqu'à troquer un manuscrit de son quatuor en la mineur contre quelques partitions appartenant à Fr. Hušpauer, de Příbram.

La dernière allocation, la cinquième que le Dr Dvořák reçut du gouvernement autrichien, s'élevait à plus de 400 florins, une augmentation accueillie comme il se doit. La véritable bonne nouvelle fut que Johannes Brahms conseilla à Simrock, l'éditeur musical berlinois, d'approcher Dvořák pour obtenir quelques œuvres pour publication, chose que Simrock accomplit sans jamais avoir à le regretter. Les premières œuvres qu'il publia furent les Duos moraves et la première série de huit Danses Slaves. Bien que le Dr Dvořák n'ait jamais reçu la moindre rémunération pour ces Danses, il était heureux de voir une partie de son œuvre publiée.

Le Dr Dvořák a également envoyé quelques compositions à des concours hors d'Autriche, et comme il n'en a jamais parlé, j'ignore s'il a reçu quelque chose en retour. On sait que beaucoup d'œuvres ne lui ont jamais été rendues et, lorsqu'on lui a demandé ce qu'il avait fait dans un tel cas, il s'est contenté de le dire :
- Rien, je me suis assis et j'ai écrit autre chose.
C'est ainsi qu'il y a quelques années, un manuscrit d'une de ses premières symphonies, que l'on croyait détruite, a été retrouvé à Leipzig parmi les possessions du regretté Dr Rudolph Dvořák, professeur universitaire et sans lien de parenté avec le compositeur, qui avait acheté le manuscrit en 1882 à Leipzig, pour cinquante marks, en cours de ses études. Cette symphonie est dans la tonalité de do.

Le Dr Dvořák m'a demandé un jour de lui faire une liste de toutes ses compositions. J'ai accompli cette tâche avec succès, en rassemblant mon propre matériel et celui de Dvořák tout en explorant toutes sortes de catalogues. Presque tous les numéros d'opus étaient complétés. Je montrai la liste au Dr Dvořák qui annonça :
- Beau travail. Maintenant, nous allons le finir.
Il a alors indiqué certains opus manquants encore manuscrits, a ajouté les circonstances de leur composition, quels interprètes les avaient créés, etc., et enfin nous avons obtenu une liste complète, sauf un opus. Pendant plusieurs jours, le Dr Dvořák se creusa la tête pour identifier le "chaînon manquant", mais en pure perte. J'ai alors repris l'examen entier de mon propre matériel musical, dans l'idée que j'avais pu oublier quelque chose, pour finir par identifier l'œuvre manquante, à savoir la Messe en ré, opus 86. Quand je l'ai dit au Dr Dvořák, il fut déçu que ce ne soit pas une autre composition.

Cette liste a été complétée par le Dr Dvořák avec des œuvres qu'il avait détruites. Elle contenait :
Deux symphonies en si bémol bémol et en do mineur.
Quatuor pour piano.
Ouverture, fa mineur.
Ouverture, mi mineur.
Ouverture, Roméo et Juliette.
Quatuor en si mineur.
Messe en si bémol.
Deux trios pour piano.
Trois Nocturnes pour orchestre.
Quatre quatuors.
Quintette avec clarinette.
Sonate pour violoncelle.
Peut-être que la symphonie en do que l'on croyait détruite est celle trouvée à Leipzig. Il n'est pas non plus impossible que l'on découvre un jour d'autres œuvres que l'on pensait détruites.

(Traduction Alain Chotil-Fani)

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Commentaires

À son habitude, Kovařík mêle dans cet article des souvenirs déjà anciens et parfois inexacts avec des informations provenant de sources diverses, et pas toujours fiables.

Par exemple, Brahms ne siégeait pas dans le premier jury qui examina les compositions de Dvořák, mais fit partie des commissions des années suivantes. (1) L'achat du piano, selon l'état de nos connaissances, est plus tardif. (2) Quant à l'appartement de la rue Žitná à Prague, il avait l'insigne mérite de ne pas posséder de piano, en accord avec ce que nous disent certains des premiers biographes. Ainsi, selon Karel Hoffmeister en 1924 :
Il m’arriva de faire part de ma surprise à Dvořák de le voir vivre dans un appartement exposé au nord rue Žitná, qui n’avait selon moi rien de bien remarquable. Il me répondit avec un mystérieux geste de dépit : « Oui mais – pas de piano ! » (3)
Cette recherche d'un environnement silencieux est corroborée par une anecdote rapportée par J. Čeleda en 1939 (voir Le maître et les marches militaires). Karel Weis se serait installé dans l'appartement voisin du compositeur pour jouer au piano avec éclat des marches militaires, si bien que Dvořák, excédé, aurait accepté de rédiger la recommandation demandée par le jeune homme, en échange du silence. L'histoire n'est pas datée. Si l'on suit ce que nous dit Kovařík, pour qui le propriétaire des lieux "refusait tout locataire avec un piano", la seule possibilité est que cette mésaventure ait survenu avant le déménagement du compositeur à la rue Žitná, en novembre 1877 (4). Cela pose un souci : Karel Weis aurait été âgé au maximum d'une quinzaine d'années, sans doute trop jeune pour avoir besoin d'une recommandation. La question reste donc posée : un piano fut-il en définitive accepté dans l'immeuble de la rue Žitná, en dépit de la promesse du propriétaire ?

Simrock a bien acheté les Danses slaves, mais sans payer une grande somme pour la première série, puisque Dvořák ne toucha que 300 marks, soit environ 173 florins, bien moins de la moitié de ce que lui avait remis le gouvernement autrichien. (5) Décidément une bonne affaire pour l'éditeur prussien qui devait tant recevoir en retour de l'édition de ces danses.

La réaction de Dvořák quand il comprit que le manuscrit de sa première symphonie ne lui serait pas restitué - "je me suis assis et j'ai écrit autre chose" - a été rapportée par son élève Rudolf Reissig. Kovařík a sans doute utilisé cette source pour son article, bien qu'il n'en fasse pas état. Il s'agissait de la symphonie en do mineur, numéro de catalogue B. 9, composée à Prague entre le 14 février et le 24 mars 1865. Comme le rapporte Kovařík, la partition avait été adressée à un concours en Allemagne pour ensuite disparaître de l'histoire musicale, jusqu'à sa découverte dans la succession de Rudolph Dvořák, orientaliste renommé. Sa création eut lieu le 4 octobre 1936 à Brno par l’orchestre du Théâtre d'État (koncert orchestru Státního divadla), sous la direction de Milan Sachs.

On la surnomme Les cloches de Zlonice d’après la façon qu'aurait eu Dvořák de désigner cette œuvre perdue. À Zlonice, le jeune homme vécut trois années consécutives à partir d'octobre 1853. Un siècle plus tard, en 1954, fut inauguré un petit musée consacré au compositeur (www.padzlonice.cz).

De nouvelles cloches pour Zlonice
De nouvelles cloches pour Zlonice - (c) https://www.sanceproslusne.cz/zlonicke-zvony


La liste des compositions détruite avait été dressée par le compositeur en 1887, avant sa rencontre avec Kovařík, et publiée en 1909 (4). Celle que cite Kovařík est identique, quoique dans un ordre différent, avec deux exceptions : il a remplacé le Quintette avec piano en la dièse par un Quatuor avec piano, et a oublié une pièce désignée par Serenada aneb Oktett, Sérénade ou octuor, ainsi que l'avait noté Dvořák.

Alain Chotil-Fani, février 2019
As usual, all my thanks to Dr. Beveridge

Notes

Sauf mention contraire, les informations citées dans ces notes m'ont été données par le Dr Beveridge.

(1) Brahms ne rejoint en vérité ce jury que l'année suivante.

(2) Selon la notice rédigée par Markéta Hallová pour le CD des œuvres pianistiques de Dvořák enregistré en 1996, le piano Bösendorfer du compositeur exposé de nos jours au Musée Dvořák porte comme date de fabrication le 29 novembre 1879 et fut transporté à Prague en janvier 1880 par la société de Johann Vincenc Micko.

(3) Cité par David R. Beveridge dans Lieux de vie et voyages de Dvořák 1873-1877 (6), musicabohemica.blogspot.com/2015/07/lieux-de-vie-et-voyages-de-dvorak-1873.html.

(4) BURGHAUSER Jarmil, CLAPHAM John, « Thematický Katalog », PRAHA, Bärenreiter Editio Supraphon, 1996.

(5) Selon www.historicalstatistics.org.

Voir aussi

Sur MusicaBohemica : Dvořák par ceux qui l'ont connu



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