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9 janvier 2019

Dvořák tel que je l'ai connu - article 10

Dvořák tel que je l'ai connu - article 10 : Dvořák et l'alto

Pour son dixième article écrit pour la revue Fiddlestrings (1926), Joseph Kovařík résume les premières années de la vie de Dvořák à Prague et relate les seules deux fois où le compositeur joua de l'alto en sa présence. Kovařík termine par une évocation de Spillville, préparant ainsi la transition avec le onzième article.

Les autres articles de cette série sont disponibles sur MusicaBohemica :

Dvořák tel que je l'ai connu - article 1 : Spillville, Symphonie du Nouveau Monde
Dvořák tel que je l'ai connu - article 2 : Spillville, Quatuor et Quintette dits "Américains"
Dvořák tel que je l'ai connu - article 3 : New York, concerts, Bruch, Schumann, Victor Herbert et le Concerto pour violoncelle
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Fiddlestrings No. 10 (1926)


DR DVOŘÁK TEL QUE JE L'AI CONNU
PAR JOSEPH J. KOVAŘIK

Prenez n'importe quelle biographie du Dr Dvořák, ou simplement une esquisse de sa vie, vous y lirez à coup sûr qu'il jouait de l’alto – et rien de plus sur le sujet. Il pratiqua cet instrument pendant quatorze années, et pour mieux éclairer cet aspect des choses, je vais énoncer quelques faits.

Dvořák entra à l'École d'Orgue de Prague – aussi connu sous le nom d’Institut de Musique Ecclésiastique - en 1857. Cet institut a été affilié au Conservatoire de musique de Prague en 1889. En 1857 le directeur était Karel Pitsch, aimé de tous ses élèves, et après sa disparition en 1858 il fut remplacé par Josef Krejči [sic], un maître émérite mais pédant, très partial et favorisant toujours les élèves d’origine germanique.

Le diplôme de Dvořák – il avait fini second de sa classe – mentionnait : "Excellent, mais plutôt pratique. Faible en théorie". Quant au diplôme de Sigmund Glanz, le premier de la classe, il disait : "talent éminent et excellent interprète". Il est assez étrange que personne n’en a plus jamais entendu parler depuis lors.

Une fois diplômé de cette institution, Dvořák fut confronté à une vie difficile. Pour éloigner la faim et assurer au moins un bon repas par jour, il rejoignit le petit orchestre de K. Komzak, qui animait chaque soir différents cafés de Prague. C'était à l'automne 1859.

Pendant les sept années où j’ai côtoyé le Dr Dvořák je ne l’ai jamais entendu dire un mot sur son salaire (s'il en avait un) ou sur son revenu, qu'il soit hebdomadaire ou mensuel. Il devait être dérisoire.

En 1862, trois années après ces débuts dans l’orchestre de Komzak, John F. Mayr devint le chef de l’Opéra Tchèque et demanda à Dvořák de rejoindre la section des altistes. Dvořák n’était que trop heureux accepter pour un salaire de 18 florins (7 dollars 20) par mois.

En 1866 Bedřich Smetana devint le chef de l’opéra. Dvořák continua de jouer sous sa direction, son salaire atteignant 29 florins en 1870 (11 dollars 60) par mois. Il y demeura jusqu’en 1873, quand il obtint un grand succès avec son Hymne Patriotique. La position d’organiste à l’église St Adalbert lui fut offerte.

Il accepta, et dans le but de consacrer davantage de temps à la composition il démissionna de l'orchestre de l’Opéra Tchèque. De ce fait, les affirmations qu’il fut un élève de Smetana sont fausses. Il ne fit que jouer sous sa direction.

Je n’ai entendu le Dr Dvořák jouer de l’alto qu'à deux occasions. La première fois se passa en 1892, quand, après un récital orchestral d’adieu, des membres de l’orchestre l'invitèrent à un dîner dans la Měštanská [sic] Beseda. Comme c’est usuellement le cas en de telles circonstances il y eut beaucoup de discours et finalement le Dr Dvořák fut prié de dire quelques mots, mais répliqua que comme "il n’était pas un bon orateur" il jouerait plutôt quelque chose si quelqu’un voulait bien lui prêter un alto. En un clin d’œil tous les altistes sortirent l’instrument de leur étui. Le Dr Dvořák en choisit un et joua quelques mesures du passage obligato (sic) de la Romance et air d'Ännchen du Freischütz. Il joua excellemment et reçut une ovation.

La fois suivante où je l’entendis jouer était à New York, une année plus tard, mais son jeu n’avait rien de satisfaisant. En fait, je le soupçonne d'avoir préparé le passage du Freischütz avant de le jouer devant ses amis.

Peu de temps après son arrivée à New York on lui demanda d’assister à une répétition du Beethoven String Quartet, plus tard connu comme Dannreuther Quartet, alors qu’il répétait son Quatuor en ré mineur, opus 34. Quand on lui demanda si les tempos étaient justes, le Dr Dvořák répondit qu’il avait écrit cette pièce il y a si longtemps qu’il l’avait presque oubliée, mais cela dit il pensait que les tempos pouvaient convenir. À un moment il y a un court solo d'alto et le Dr Dvořák voulut montrer à l'altiste, M. Otto K. Schill, de quelle manière il fallait le jouer. En raison de son manque de pratique, sa tentative échoua. Écœuré de lui-même et des sons rauques qu'il avait produits, il rendit l'instrument en disant :
- Eine Viola ist doch das miserabelste Instrument das es giebt. (l’alto est sûrement le plus misérable instrument qui soit)
Cependant un simple regard sur sa musique de chambre révélera quel rôle important ce "misérable instrument" joue dans la moindre de ses pages.

Le petit village de Spillville, dans l'Iowa (environ 350 habitants), où le Dr Dvořák passa l’été 1893, érigea un mémorial à sa mémoire le 28 septembre dernier.

(Traduction Alain Chotil-Fani)


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Commentaires

Pour décrire les premières années de Dvořák, Kovařík recopie très vraisemblablement la biographie de Boleslav Kalenský, tant les ressemblances sont frappantes - y compris les erreurs. Ainsi, le salaire de Dvořák s'élevait déjà à 35 florins par mois en 1867, un peu plus que les 29 florins cités dans le texte ; il quitta l'orchestre du Théâtre Provisoire en 1871, et non en 1873 ; et le compositeur ne prit pas le poste d'organiste à l'église St. Vojtěch (St. Adalbert) en 1873, mais au début de l'année suivante. (1)

"Il est assez étrange que personne n’en a plus jamais entendu parler depuis lors", écrit avec raison Kovařík au sujet de Sigmund Glanz, le compagnon d'études de Dvořák à l'École d'Orgue de Prague et lauréat du premier prix. Le site internet du Parc national de la Suisse saxonne (www.nationalpark-saechsische-schweiz.de) donnait dans les années 2000 quelques informations sur S. Glanz. La page a été retirée, mais reste disponible dans les archives. Voici ce qu'elle disait :
Sigmund Glanz (né en 1843 à Schönlinde/ Krásná Lípa) a étudié à l'école d'orgue de Prague, où Antonín Dvorák était son compagnon de classe. Celui-ci n'a eu que la deuxième place lors de la remise des diplômes, derrière Glanz. Glanz a mené une carrière de directeur musical et de compositeur couronnée de succès à Tetschen. (2)
Joseph Kovařík est bien placé pour parler de l'alto et de son rôle essentiel dans la musique de Dvořák. Comme il apparaît dans les autres articles de cette série, Kovařík maîtrisait bien le violon et le violoncelle, mais c'est en tant qu'altiste qu'il devait faire carrière. Le chef d'orchestre Vasili Safanov estimait que c'était « le meilleur qu'il n’ait jamais entendu », et pendant 41 années, Kovařík fut membre de l’orchestre Philharmonique de New York. (3) Il rejoignit même le Dannreuther Quartet dont il parle dans cet article. (4)

Beethoven String Quartet, mai 1891
Beethoven String Quartet, mai 1891
Art and Picture Collection, The New York Public Library. "The Beethoven String Quartet." The New York Public Library Digital Collections. 1891. http://digitalcollections.nypl.org/items/510d47e0-d712-a3d9-e040-e00a18064a99
Ses souvenirs de Dvořák nous instruisent sur un point : le compositeur n'a pas voulu toucher à l'alto pendant les répétitions des Quatuor et Quintette composés à Spillville - peut-être, il est vrai, échaudé par sa tentative infructueuse de New York. Il est remarquable que cet ex-altiste de grand talent ait renoncé à la tentation de faire appel à son art pour éclairer les amateurs qui l'accompagnaient, se considérant de ce fait comme leur égal à cette occasion. (5)

Annonce pour le Dannreuther Quartette, avec J. Kovařík au poste d'alto. Extrait du programme du First Concert, Boston Symphony Orchestra, 1904-1905

Le mémorial de Spillville, inauguré le 28 septembre 1925, n'a rien du monument imposant. C'est un simple socle surmonté d'un rocher revêtu d'une plaque. Les facettes du socle énumèrent quelques-unes des plus célèbres pages du compositeur (voir Sur les traces de Dvořák à Spillville). Il vaut surtout pour l'endroit apaisé où l'ensemble a été posé, sous les frondaisons de grands arbres bercés par le cours alerte de la Turkey River, à l'endroit même où Dvořák aimait se recueillir.

Une plongée dans les archives nous enseigne que ce monument fut utilisé par la propagande de guerre. L'extrait ci-dessous est tiré du journal Enakopravnost ("Égalité"), destiné à la communauté slovène de l'Ohio. Le numéro date du 15 mars 1945.

Bonds Over America, Enakopravnost, 15 mars 1945
Bonds Over America, Enakopravnost, 15 mars 1945

La légende dit :
Antonin Dvorak, compositeur tchèque, a écrit des mélodies qui ont été enregistrées comme le Quatuor à cordes en fa majeur, opus 96, à Spillville, Iowa, en 1893. Sa composition n'a pris que 12 jours. Plus tard, Dvorak écrivit "Theme With Variations", dont une partie, réarrangée par le violoniste Fritz Kreisler, devint célèbre sous le nom de "Indian Lament." Pour que l'esprit de liberté qui inspire aux hommes et aux femmes la création de chefs-d'œuvre dans toutes les formes d'art puisse se perpétuer, des Américains souffrent et périssent. Les gens restés au pays peuvent au moins alléger leurs épreuves en achetant des obligations de guerre pour leur fournir des munitions, de la nourriture et des fournitures médicales. (6)
On peut s'étonner de cet encart à l'intérieur d'un périodique d'autre part intégralement rédigé en langue slovène. Peut-être le gouvernement américain voulait-il faire vibrer une hypothétique "fierté slave" en évoquant Dvořák. Quoi qu’il en soit, la place réservée à l'Indian Lament de Kreisler laisse supposer l'immense popularité qu'avait atteinte cet arrangement.

Ce n'est pas la première fois que le souvenir de Dvořák est invoqué pour défendre la lutte contre la tyrannie. Quand une plaque fut apposée devant l'appartement où résidait le compositeur à New York, les mots suivants furent prononcés :
Nous, Tchécoslovaques et Américains d’origine tchécoslovaque, jurons sur la mémoire de Dvořák que nous ferons tout en notre pouvoir pour secourir le Nouveau Monde, car en ce faisant nous contribuerons à composer la véritable « symphonie du nouveau monde » des peuples libres.
C'était en décembre 1941, juste après l'entrée en guerre des États-Unis. (7)

Alain Chotil-Fani, janvier 2019
Les articles de Kovařík m'ont été gracieusement communiqués par le Dr Beveridge. Je n'ai guère que l'expression de ma profonde gratitude pour le payer en retour.

Notes

(1) Les informations sur les salaires m'ont été données par le Dr Beveridge. Pour la situation du compositeur dans les années 1870, voir sur ce site sa série d'articles Lieux de vie et voyages de Dvořák 1873-1877.

(2) Des succès vraisemblablement très locaux, au vu de la notoriété de Glanz. Tetschen désigne la ville de Děčín, au nord de Prague, près de la frontière allemande. Source : Faltblatt SCHKO Labske Piskove, Decin 2002. Original en langue allemande, traduction personnelle.

(3) Voir Sur les traces de Dvořák à Spillville, note 25, et La maison de John J. Kovarik, "foyer" des opus 96 et 97 de Dvořák

(4) Le violoniste Gustav Dannreuther (1853-1923) fonde le Beethoven String Quartet en 1884. Dix années plus tard, la formation prend le nom de Dannreuther Quartet. Il fut à son époque le plus ancien quatuor à cordes en activité aux États-Unis. Voir DICTIONARY OF AMERICAN BIOGRAPHY, EDITED BY ALLEN JOHNSON AND DUMAS MALONE, Cushman Eberle VOLUME V, LONDON HUMPHREY MILFORD - OXFORD UNIVERSITY PRESS, 1930

(5) Pour les interprétations du Quatuor à Spillville, Cecilia, sœur de Joseph Kovařík, tient l'alto. Pour le Quintette, John Kovařík Jr., frère de Joseph, vient compléter la formation.

(6) Le rédacteur s'est embrouillé dans sa rédaction. Kreisler utilise le deuxième mouvement de la Sonatine op. 100 dans son Indian Lament, et non des "thèmes et variations" qui n'ont rien à faire dans ce contexte. Voir Dvořák tel que je l'ai connu - article 8 : pourquoi Dvořák aimait Spillville.

Sur Enakopravnost, voir www.ohiohistorycentral.org/w/Enakopravnost.

(7) Voir Un air d'Amérique (21) : la maison de Dvořák à New York.

Voir aussi

Sur MusicaBohemica : Dvořák par ceux qui l'ont connu

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