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26 décembre 2018

Dvořák tel que je l'ai connu - article 9

Dvořák tel que je l'ai connu - article 9 : les ultimes révisions de la Symphonie du Nouveau Monde

Les retouches mineures réalisées à Spillville ne furent pas les dernières modifications apportées à la Symphonie du Nouveau Monde : s'il ne s'agissait alors que de compléter la partie des trombones, les premières répétitions à New York eurent d'autres conséquences, relate Joseph Kovařík en 1924. Dvořák modifia légèrement la coda du premier mouvement. Surtout, il se fit à l'idée que le deuxième mouvement sonnait bien mieux avec une battue plus modérée que prévu. C'est ainsi que l'un des plus célèbres Largos de l'histoire de la symphonie devait adopter sa forme définitive.

Les autres articles de cette série sont disponibles sur MusicaBohemica :

Dvořák tel que je l'ai connu - article 1 : Spillville, Symphonie du Nouveau Monde
Dvořák tel que je l'ai connu - article 2 : Spillville, Quatuor et Quintette dits "Américains"
Dvořák tel que je l'ai connu - article 3 : New York, concerts, Bruch, Schumann, Victor Herbert et le Concerto pour violoncelle
Dvořák tel que je l'ai connu - article 13 : Brahms et Dvořák

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Fiddlestrings No. 9 (1924)


DR DVOŘÁK TEL QUE JE L'AI CONNU
PAR JOSEPH J. KOVAŘIK


L'un de nos journaux du dimanche, ici à New York, vient de publier un article passionnant sur "les compositeurs en tant que chefs d'orchestre". C'est l'un des écrits les plus intéressants qu'il m'ait été donné de lire depuis bien longtemps, et il aurait mérité tous les éloges si son auteur n'avait laissé se glisser çà et là quelques regrettables inexactitudes.

Les erreurs auxquelles je fais allusion se rapportent au Dr Dvořák. L’auteur croyait de bonne foi énoncer des "faits authentiques" sur ce compositeur, mais il me faut signaler que ses sources étaient mauvaises.

Tout d'abord, l'auteur soutient que le Dr Dvořák "avait renoncé à diriger la création de la Symphonie du Nouveau Monde en faveur de M. Seidl." À vrai dire, le Dr Dvořák n'a pas et n'aurait pas pu "renoncer" pour la simple raison que cela ne lui a pas été demandé. C'était pendant l'une de leurs fréquentes rencontres au Fleischman's Cafe – au coin de Broadway et de la 10e Rue – que M. Seidl demanda au Dr Dvořák la permission de diriger l'œuvre – et il ne fut jamais question que ce privilège soit réservé au Dr Dvořák. Celui-ci accepta avec joie et dit à M. Seidl qu'il lui enverrait sans plus tarder la partition. Je l'apportai le soir même au domicile de M. Seidl. Le lendemain le Dr Dvořák et Seidl se retrouvèrent chez Fleischman, mais le sujet de la symphonie ne fut pas abordé jusqu'au moment du départ. M. Seidl me dit alors :
- Wissen Sie die Sinfonie ist lauter Indianer Musik (vous savez, la symphonie est purement de la musique indienne).
Plus tard, je répétai la remarque de M. Seidl au Dr Dvořák, qui se contenta de sourire.

L'auteur avance également "que pendant les répétitions de la Symphonie du Nouveau Monde le Dr Dvořák fit des changements dans la partition tels que suggérés par M. Seidl." J'étais présent à toutes les répétitions, mais je ne me rappelle rien de cet ordre. Le Dr Dvořák avait fait un léger changement, non dans l'orchestration, mais à la fin du premier mouvement, et cela n'a pas été suggéré par M. Seidl. Voici ce qui arriva en vérité : à la première répétition, juste après le dernier accord de l'orchestre dans le premier mouvement, le Dr Dvořák me dit :
- La fin est trop abrupte. Allez dire à M. Seidl d'ajouter deux autres accords.
Le mouvement s'achevait à l'origine ainsi :

Symphonie du Nouveau Monde, fin du mouvement I - version 1
Symphonie du Nouveau Monde, fin du mouvement I - version 1

Je dis à M. Seidl le souhait du Dr Dvořák et M. Seidl ajouta les deux accords dans une succession rapide comme suit :

Symphonie du Nouveau Monde, fin du mouvement I - version 2
Symphonie du Nouveau Monde, fin du mouvement I - version 2
Cela ne plaisait toujours pas au Dr Dvořák qui m'envoya dire à M. Seidl "d’ajouter deux mesures avec un accord dans chacune d'entre elles, ou simplement de jouer la dernière mesure trois fois", ce qui donnait au mouvement la fin suivante :

Symphonie du Nouveau Monde, fin du mouvement I - version 3
Symphonie du Nouveau Monde, fin du mouvement I - version 3
Cela donna satisfaction, et fut la seule modification apportée à l'œuvre. 

Cependant, le Dr Dvořák changea autre chose, en plein accord avec la façon de voir de M. Seidl. Il modifia la notation du deuxième mouvement, la faisant passer de Larghetto à Largo. Sur le chemin du retour après la première répétition le Dr Dvořák déclara :
- Eh bien, Seidl a un peu étiré le deuxième mouvement !
Puis, après une longue pause, il ajouta :
- Mais c'est mieux ainsi !
Sitôt rentré il prit sa partition originale, biffa "larghetto" et inscrivit le mot Largo.

La Société Philharmonique de New York utilise encore les parties manuscrites originales de la Symphonie du Nouveau Monde, à la notable exception des premiers pupitres. 

La raison en est que l'œuvre, quand elle fut jouée la première fois, était encore manuscrite et la Philharmonic Society avait dû en faire copier les parties nécessaires au prix fort. Plus tard, quand M. Simrock voulut la publier, il demanda au Dr Dvořák de solliciter la Société pour qu'elle lui envoie les parties utilisées et corrigées, afin de gagner du temps dans la publication. En échange M. Simrock devait envoyer la partition imprimée. Comme il ne fit parvenir qu'un seul jeu des parties, les cordes, à partir des deuxièmes pupitres, durent toujours utiliser les manuscrits originaux.

Maintenant, si quelqu'un doute de ce que j'avance, qu'il se contente de jeter un œil sur les parties originales de cette œuvre, telles qu’elles sont encore utilisées. Il trouvera bien les deux mesures ajoutées à la fin du premier mouvement sous la forme de toutes sortes de marques au stylo.

(traduction Alain Chotil-Fani. Les extraits de partition sont ceux publiés dans l'article original)

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Commentaires

Joseph Kovařík n'est pas très clair dans sa description des changements apportés à la coda du mouvement initial. La partition connue aujourd'hui se présente ainsi, pour les cordes :

Symphonie du Nouveau Monde - fin du 1er mouvement, version finale
Symphonie du Nouveau Monde - fin du 1er mouvement, version définitive
Les extraits manuscrits présentés dans l'article partent de la mesure 444. L'on constate que Kovařík a omis de citer la note du 2e temps de cette mesure 444, et rien ne permet de supposer que cette note a été rajoutée par la suite. Cette omission est sans doute à mettre sur le compte d'une étourderie.

À cette différence près, si l'on prend les modifications dans l'ordre inverse où elles ont eu lieu, la partition dans sa version 2 devait ressembler à ceci, avec les deux derniers accords espacés d'un demi-soupir :
Symphonie du Nouveau Monde - fin du 1er mouvement, version intermédiaire
Symphonie du Nouveau Monde - fin du 1er mouvement, version intermédiaire

La version originale, avec le seul accord final jugé "trop abrupt", devait être :
Symphonie du Nouveau Monde - fin du 1er mouvement, version originale
Symphonie du Nouveau Monde - fin du 1er mouvement, version originale
Voici une idée sonore de cette version :

La partition manuscrite porte bien la date du 28 février 1893 de la plume même de Dvořák à la fin du mouvement initial. (1) On y retrouve, ajoutées après coup, les deux mesures de la révision, qui correspondent en effet à ce que décrit Kovařík, à savoir l'addition de "deux mesures avec un accord dans chacune d'entre elles". L'on constate bien que la mesure 444, la plus à gauche sur l'image ci-dessous, possède originellement deux notes, contrairement à ce que fait croire l'article.

Symphonie du Nouveau Monde - fin du 1er mouvement, partition manuscrite
Symphonie du Nouveau Monde - fin du 1er mouvement, partition manuscrite

Le second changement est bien plus significatif, car il intéresse l'ensemble d'un mouvement célèbre entre tous. Selon Kovařík, Anton Seidl, grand chef wagnérien, décida de modifier le tempo du deuxième mouvement en le jouant beaucoup plus lentement que prévu. Le résultat séduisit Dvořák qui accepta de donner à ce mouvement l'indication Largo, qu'il porte encore aujourd'hui.

Voici un essai de restitution du 2e mouvement avec un tempo Andante :

Le compositeur se serait-il si facilement laissé convaincre si ce changement n'épousait pas sa propre inclination de créateur ? À l'origine, la mélodie du cor anglais portait le tempo Andante. C'est ainsi qu'elle est notée, dans sa version presque définitive, dans le premier cahier d'esquisses "américaines" en date du 20 décembre 1892. (2) Quand il commence l'écriture du mouvement lent, Dvořák inscrit Andante sur la partition. Plus tard il se ravise, barre "Andante" et prescrit la battue plus lente de Larghetto. La volonté de ne pas affaiblir l'effet introspectif et funèbre de l'épisode central explique sans doute ce changement.

La partition est sous cette forme quand Kovařík en réalise la copie à Spillville, quelques mois avant les premières répétitions et les révisions notées dans l'article, sans doute apportées début octobre. (3)

Entre-temps s'est produit une découverte. Dvořák a pu, pour la première fois, contempler les vastes paysages du pays et les mystérieuses prairies décrites dans le Chant de Hiawatha. Jusqu'alors sa connaissance en était strictement littéraire et l'été 1893 fut pour lui l'occasion d'une révélation. Nullement une source d'exaltation si l'on en croit ce qu'écrit le compositeur lui-même :
C’est très étrange ici. Peu de gens, et beaucoup d’espace vide. [...] il n’y a que des champs et des prairies à perte de vue, et c’est tout ce que l’on peut voir. On n’y croise pas une âme. [...] Et c’est aussi très « sauvage » ici et parfois très triste – triste jusqu’au désespoir. (lettre envoyée de Spillville au Dr Emil Kozánek, 15 septembre 1893)
Cette immense tristesse révélée sur le tard tient vraisemblablement un rôle dans son choix d'accepter de ralentir encore plus le tempo comme suggéré par Seidl. Cette décision s'accorderait pleinement avec l'hypothèse d’illustrer les Funérailles de Minnehaha, si telle était l'intention de Dvořák. (4)

Le manuscrit porte la trace de ces trois révisions : Andante et Larghetto sont barrés, et Largo apparaît comme tempo définitif. (5)

Symphonie du Nouveau Monde - début du Largo sur le manuscrit
Symphonie du Nouveau Monde - début du Largo sur le manuscrit, avec les indications Andante et Larghetto barrées au profit de Largo

L'envoi de la partition en Europe soulève d'autres questions. Le 6 novembre 1893, Dvořák promet à Fritz Simrock de lui expédier les manuscrits de la nouvelle symphonie après sa création, prévue à la mi-décembre. (6) Le 2 janvier suivant, il lui précise que le conducteur et les parties de cordes ont été embarqués le 26 décembre sur le transatlantique "Aller", à destination de Brême. Il aurait aimé faire l'envoi plus tôt, mais comme seuls les navires allemands acceptent du courrier, il lui a fallu patienter une semaine. En ce deux janvier, il confie à František Herites (7), en partance pour l'Europe par l'Ems, les parties de vents, ainsi que les partitions de ses récents Quatuor et Quintette. Il faudra reconstituer à Berlin les partitions des premier et troisième cors, du trombone basse, du triangle et de la cymbale. (8)

Pourquoi l'envoi intégral n'a-t-il pas été fait dès le 26 décembre ? Sans doute à cause des deux récitals donnés à Boston, les 29 et 30 décembre, par le Symphony Orchestra sous la baguette d'Emil Paur.

Boston Symphony Orchestra - Extrait du programme pour la représentation de la Symphonie du Nouveau Monde les 29 et 30 décembre 1893.
Boston Symphony Orchestra - Extrait du programme pour la représentation de la Symphonie du Nouveau Monde les 29 et 30 décembre 1893. Voir note (9). (c) Boston Symphony Orchestra Archives
On suppose que le conducteur et les parties de cordes ont pu être copiés à temps, mais pas les partitions des autres instruments. Paur s'en était procuré les manuscrits et les a conservés apparemment plus de temps que prévu, si l'on en croit le courrier que Ferrucio Busoni adresse à Dvořák fin décembre :
Avec la meilleure volonté du monde, il n'a malheureusement pas été possible de vous rendre la partition à temps. Paur voulait la conserver, pour reprendre ses mots, et jouer une nouvelle fois la symphonie. Cette seconde représentation s'est parfaitement déroulée et a rencontré un vif succès.
Le 2 janvier, Emil Paur écrit à Dvořák :
Le conducteur et les parties de la symphonie sont envoyés aujourd'hui par Busoni.
Ce même jour Dvořák donne la bonne nouvelle à Simrock, en lui précisant que Seidl et Paur sont enthousiastes à l'idée d'acheter la partition imprimée. De là sans doute les négociations évoquées par Kovařík entre l'éditeur allemand et la Philharmonic Society new-yorkaise - et l'anecdote selon laquelle Simrock, décidément près de ses sous, aurait assuré le service minimum en n'envoyant qu'un jeu des parties.

Alain Chotil-Fani, décembre 2018
Le Dr Beveridge m'a aimablement fait connaître les articles de Kovařík. Je ne saurai jamais assez l'en remercier.

Notes

(1) La date est inscrite selon un format apparemment courant à cette époque, où le quantième et le numéro du mois apparaissent sous forme d'une fraction, entourée par le début et la fin de l'année, selon le modèle

18
28
2
93

C'est cette notation qui apparaît dans la partition, pour signifier "le 28 février 1893". On la trouve fréquemment reprise dans la correspondance du compositeur.

(2) ABRAHAM Gerald, notes introductives de la partition de la Symphonie N. 9, Editions Eulenburg No. 433, Ernst Eulenburg Ltd.

(3) BURGHAUSER Jarmil, CLAPHAM John, « Thematický Katalog », PRAHA, Bärenreiter Editio Supraphon, 1996.

(4) Le compositeur ne s'étant jamais exprimé, en l'état de nos connaissances, sur la relation entre ce mouvement et les funérailles de Minnehaha, la prudence s'impose.

(5) La relation entre le nombre de pulsations par minute et les indications de tempo varie légèrement selon les sources. Si l'on suit ce site, les intervalles sont :

Andante : de 76 à 108
Larghetto : de 60 à 66
Largo : de 40 à 60

Entre l'Andante initialement choisi par Dvořák et le Largo définitif, l'on observe un ralentissement pouvant aller jusqu'à doubler la durée originale.

(6) Informations tirées de la correspondance du compositeur : KUNA Milan, BRADOVÁ Ludmila, CUBR Antonín, HALLOVÁ Marketa, SLAVÍKOVÁ Jitka, « Antonín Dvořák, korespondence a dokumenty », Korespondence odeslana, Korespondence prijata 1871-1904, PRAHA, Bärenreiter Editio Supraphon Praha, 1987-2004

(7) František Herites (1851-1929), écrivain, pharmacien et grand voyageur. Voir Městské muzeum a galerie Vodňany.

(8) La cymbale n'ayant qu'une seule note à jouer pendant toute la symphonie, la reconstitution de sa partie n'a pas dû être éprouvante.

(9) Répétition publique le 29 décembre et concert le lendemain. Comme l'indique ce programme, la symphonie portait alors le numéro 8, et les lettres MS signifient que la partition était encore manuscrite. Le récital comportait aussi le Concerto pour violon de Beethoven (soliste Franz Kneisel, cadences de Joachim) et l'Ouverture 1812 de Tchaïkovski. L'auteur de la brochure est William F. Apthorp.

Voir aussi

Sur MusicaBohemica : Dvořák par ceux qui l'ont connu

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