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La maison de Dvořák à New York
Pendant presque un siècle, la maison où vécut Dvořák sur l’île de Manhattan fut le théâtre de plusieurs manifestations musicales et patriotiques. Le calendrier voulut que le centenaire du compositeur fût fêté quelques jours seulement après l’attaque de Pearl Harbour et l’entrée en guerre des Etats-Unis. Les célébrations de décembre 1941, en présence du ministre tchécoslovaque en exil Jan Masaryk, prirent une dimension idéologique inattendue. Il ne s’agissait plus seulement d’honorer la mémoire de l’artiste, mais de célébrer la lutte du monde libre – quitte à servir une emphase un peu forcée.
"Nous, Tchécoslovaques et Américains d’origine tchécoslovaque, jurons sur la mémoire de Dvořák que nous ferons tout en notre pouvoir pour secourir le Nouveau Monde, car en ce faisant nous contribuerons à composer la véritable « symphonie du nouveau monde » des peuples libres."
Un récital réunit le chef Bruno Walter et le violoniste Fritz Kreisler. L’ancien secrétaire du compositeur, le vieil Henry Burleigh, était venu. Le maire de New York Fiorello LaGuardia dévoila à cette occasion une plaque commémorative, apposée près de la porte d’entrée. L’inscription que l’on peut lire aujourd’hui est un peu différente et dit la chose suivante :
| THE FAMOUS CZECH COMPOSER ANTONIN DVORAK 1841 – 1904 LIVED IN A HOUSE ON THIS SITE FROM 1892 UNTIL 1895 | Le célèbre compositeur tchèque Antonín Dvořák 1841 – 1904 vécut dans une maison à cet emplacement de 1892 à 1895 |
| IN MEMORY OF HIS 100TH BIRTHDAY AND FOR FUTURE GENERATIONS OF FREE CZECHOSLOVAKIA, THE GRATEFUL GOVERNMENT IN EXILE CAUSED THIS INSCRIPTION TO BE ERECTED INITIALLY ON DECEMBER 13TH 1941 | En mémoire du 100e anniversaire de sa naissance et pour les générations futures de la Tchécoslovaquie libre, le gouvernement en exil reconnaissant fit composer cette inscription, inaugurée à l’origine le 13 décembre 1941. |
| LONGING FOR HIS CZECH HOME, YET HAPPILY INSPIRED BY THE FREEDOM OF AMERICAN LIFE, HE WROTE HERE AMONG OTHER WORKS THE NEW WORLD SYMPHONY, BIBLICAL SONGS AND THE CELLO CONCERTO. | Nostalgique de sa terre tchèque, mais heureusement inspiré par la liberté de la vie américaine, il écrivit ici parmi d’autres œuvres la Symphonie du Nouveau Monde, les Chants Bibliques et le Concerto pour violoncelle. |
| ADAPTED FROM THE COMMEMORATIVE PLAQUE CELEBRATING DVORAK’S 100TH BIRTHDAY | Adapté de la plaque commémorative célébrant le 100e anniversaire de la naissance de Dvořák |
Cinquante années plus tard, au début de la décennie 1990, le Beth Israel Hospital racheta une partie du quartier, pour édifier à cet endroit précis ses nouveaux locaux. Mais pour construire, il fallait au préalable faire place nette ; et la maison de Dvorak était au cœur du programme de destruction… Un vaste mouvement de solidarité s’opposa aussitôt, à coups de pétitions et de manifestations de solidarité, à cette opération. Beaucoup de musiciens (le chef Maurice Peress, le violoncelliste Yo Yo Ma, le baryton William Warfield), de personnalités de premier plan – comme Miloš Forman, le réalisateur de Ragtime et d’Amadeus, ou encore le président Václav Havel – et surtout de très nombreux mélomanes à travers le monde tentèrent de faire entendre leur voix.
« Save the Dvořák House ! » Rien n’y fit. Les soutiens de l’hôpital étaient trop puissants, même parmi les artistes. « Nous avons sa musique. Dvořák ne vécut ici qu’une courte période, pourquoi conserver un édifice qui a changé à un tel point ? » déclara le violoniste Isaac Stern à la télévision. Quelle déception ! Beaucoup attendaient du sauveur du Carnegie Hall qu’il engage toutes ses forces pour protéger la maison (et peut-être la convertir en musée). Peine perdue : il fut un allié de choix du Beth Israel Hospital. Les bulldozers finirent par raser la maison de Dvořák. À sa place fut édifié un centre d’accueil pour malades du SIDA. Cela explique pourquoi la plaque commémorative actuelle n’est qu’une adaptation de l’inscription de 1941.
Cet échec douloureux devait être tempéré par deux événements : la production de Rusalka au Metropolitan Opera en 1993 (peut-être encouragée par l’agitation autour de la maison) et la découverte, ou plutôt la redécouverte, d’une statue du compositeur. Tout le monde ou presque l’avait oublié : New York possédait son buste de Dvořák. Cet oubli sera mieux compris si l’on considère que cette sculpture avait été érigée… sur le toit d’un bâtiment.
Cela n’était certes pas sa destination première. Tout a commencé après la guerre et le financement, par des Tchèques américains, d’une statue honorant leur artiste emblématique. Ils en confièrent la réalisation au Croate Ivan Meštrović (54). L’objectif était noble : décorer le tout récent Lincoln Center, grand centre culturel (hébergeant entre autres le célèbre MET, Metropolitan Opera House, destiné à remplacer le Carnegie Hall). Mais les décideurs ne jugèrent pas l’œuvre de Meštrović, trop « désuète », conforme à l’esthétique du complexe. Comment imaginer un tel monument dans un lieu voué à la modernité ? Et c’est ainsi que l’on décida de dérober l’encombrante sculpture de la vue des passants. Sous d’autres cieux, on l’aurait sans doute ensevelie ou immergée dans quelque fosse profonde ; à New York, elle fut simplement transportée au-dessus de la Salle du Philharmonique, où nul ne pouvait plus l’apercevoir.
Une trentaine d’années plus tard, la mobilisation qui avait échoué à sauver the Dvořák House se reporta sur la réhabilitation du buste oublié. Et cette fois-ci, avec réussite. Des fonds suffisants furent réunis pour assurer sa restauration et préparer une nouvelle inauguration - sur la terre ferme. Depuis 1997, la statue occupe un recoin apaisé du Peter Stuyvesant Park, à quelques pas de l’ancienne demeure du musicien. La voie bordant le square fut également nommée « Place Dvořák », et c’est ainsi qu’elle apparaît désormais sur les cartes de Manhattan.
L’adresse de la maison de Dvořák est « 327 East 17th Street ». Cela ne dira pas grand-chose à ceux qui ne sont jamais allés à New York, aussi n’est-il pas inutile de préciser que cette 17ème rue se trouve dans la partie sud de l’île. Comme souvent sur le continent américain les villes sont quadrillées par des voies perpendiculaires. À New York, les vastes avenues sillonnent Manhattan du nord au sud alors que les rues offrent des chemins de traverses entre les deux rives de l’île, la Hudson River (à l’ouest) et l’East River. Leur numérotation débute dans le quartier nommé « Lower Manhattan » et se termine bien loin de là, à l’extrémité nord, par la 218ème rue. De la sorte, une simple mention des numéros de rue et d’avenue suffit à établir mentalement l’emplacement de cette adresse dans la ville, comme on le ferait sur un damier ou une grille de mots croisés.
Le quartier de Dvořák, entre les avenues 1 et 2 (cette simple précision suffit à tout New Yorkais pour reconnaître le côté Est de Manhattan) surprend par son calme, loin de l’impérieuse effervescence de Time Square ou de la Fashion Avenue. Vision inattendue de quelques retraités paisiblement installés au cœur du Stuyvesant Park, heureux de se prélasser au soleil. Des écureuils pointent leur museau en quête de friandises, et un ramage sonore venu des arbres finit d’étonner le visiteur. Et Dvořák qui se plaignait de ne plus entendre le chant des oiseaux ! Exagérait-il son sentiment, ou bien (ce que l’optimisme m’incite à penser) la ville a-t-elle exercé un faible mais bien réel retour à la nature depuis la fin du XIXe siècle ? La déshumanisation tant décriée des villes tentaculaires ne serait pas, alors, sans remède… En dépit de son intérêt symbolique, ce secteur à lui seul ne mérite pas un détour. Par bonheur il se trouve à deux pas de centres d’intérêt touristique et peut s’associer à une agréable flânerie.
L’East Village offre quelques restaurants accueillants et inattendus. Citons l’étonnant Veselka et ses plats ukrainiens, amoureusement élaborés par un cuisinier mexicain. Ce quartier, fréquemment desservi par les autobus du Downtown Loop, est facile d’accès. Une courte marche digestive permet ensuite de gagner la maison de Dvořák. Il suffit pour cela de remonter vers le nord la seconde avenue, cette large artère qui effrayait tant le compositeur par sa circulation démesurée. Là, vous trouverez le Stuyvesant Park, la statue du compositeur et l’emplacement de son ancienne demeure avec la plaque commémorative.
À deux pas, vous noterez peut-être une église au style néoroman, au fronton flanqué de deux tours carrées : la St. George’s Episcopal Church (16e Rue). C’est ici que les fidèles purent entendre, plusieurs décennies durant, la voix de baryton d’Henry Burleigh. Encore un saut vers l’ouest. Aux numéros 126 à 128 de la 17e Rue, voici le Conservatoire de Jeanette Thurber – ou du moins son emplacement. L’institution devait accuser un lent et inexorable déclin après le départ tant regretté d’Antonín Dvořák, pour finalement s’évanouir dans la tourmente de 1929. L’énergique Mrs Thurber survécut à sa grande fondation encore un quart de siècle pour disparaître en 1946. Elle était dans sa 97e année.
En poursuivant vers le couchant, vous découvrirez d’autres « villages », ces quartiers provenant d’anciennes petites localités englobées avec le temps dans la métropole. La visite de l’Union Square Park et du Washington Square, avec leurs personnages colorés, orchestres de jazz, baigneurs insouciants et amateurs de kendo, est une expérience inoubliable ; et, où que l’on pose le regard, des écureuils.
Même aux États-unis, la localité new yorkaise est vue comme une cité à part. Elle rappelle que ce pays n’est pas seulement celui de parcs d’attraction brassant des hordes d’obèses piriformes, de bimbos siliconées minaudant sur des rivages immaculés, de superproductions oscillant entre mièvrerie disneyenne et gros effets hollywoodiens. Aussi est-il coutume de considérer New York comme la plus européenne des villes américaines.
Mon intuition personnelle est cependant autre. M’accordera-t-on le sentiment que rien n’est plus américain que New York ? Cette cité ne saurait à elle seule refléter les États-unis, naturellement. Mais son image est aussi authentiquement américaine que d’autres, à la fois hystérique et reposante, exaspérante au possible et merveilleusement accueillante. Vulgaire, parfois ; diverse, souvent ; intelligente, assurément.
Et je ne peux me défaire de l’idée que le New York d’aujourd’hui, sans le séjour de Dvořák et la radicale orientation qu’il imprima à une certaine société, ne serait pas exactement la même ville.
Notes
(54) Les voyageurs curieux peuvent encore aujourd’hui contempler sa grandiloquente « Reconnaissance à la France » au pied de la robuste forteresse de Belgrade, dans le parc du Kalemegdan.
Sources
Les sources ponctuelles sont indiquées dans le corps du texte dans les chapitres concernés. L’on trouvera ci-dessous les ouvrages généraux, dont le sujet intéresse tout le livre.
La meilleure référence sur le détail de l’œuvre reste le Catalogue Thématique de Jarmil Burghauser (Antonín Dvořák, Thematicky katalog, Jarmil Burghauser - Bärenreiter Editio Supraphon, Praha, 1996), dans lequel l’on trouve aussi une chronologie des déplacements du musicien. Ouvrage en tchèque, allemand et anglais.
Pour Dvořák en Amérique, je renvoie à trois ouvrages complémentaires (langue anglaise) :
· Horowitz Joseph, Dvořák in America, Cricket Books, Chicago, 2003
· Beckerman Michael, New Worlds of Dvořák, NEW YORK, W.W Norton & Company, First Edition 2003
· Peress Maurice, Dvořák to Duke Ellington, A conductor explores America’s music and its African American roots, Oxford University Press, New York, 2004
Pour la musique américaine, les documents ci-dessous ont été consultés :
· Chenu Bruno, Le grand livre des Negro Spirituals, Bayard, Paris, 2000
· Coadou François, Modernités de la musique américaine au XXe siècle, http://www.musicologie.org/publirem/coadou_musique_americaine.html, 2004
· Machart Renaud, Leonard Bernstein, Actes Sud, Paris, 2007· Tilson Thomas Michael, Keeping Score - Copland and the American Sound, DVD San Francisco Symphony, San Francisco, 2006
L’émission présentée par Leonard Bernstein What is American music ? tirée de la collection Young People’s Concert with the New York Philharmonic, 9-DVD set, Kultur International Films, 2004 (langue anglaise, pas de sous-titre en français) est un autre guide précieux pour la musique des Etats-Unis.
J’ai étudié les relations entre Dvořák et la France de son temps dans Antonin Dvořák, un musicien par-delà les frontières, Buchet-Chastel, Paris, 2007. La première partie du livre est une biographie musicale co-rédigée avec Eric Baude.
Pour la société américaine, voire l’Amérique au sens large, je me suis référé à
· Kaspi André, Les Américains – 1. Naissance et essor des États-unis, Éditions du Seuil, 1986
· Lévi-Strauss Claude, Tristes tropiques, Plon, Paris, 1955
· Revel Jean-François, L’obsession anti-américaine, son fonctionnement, ses causes, ses inconséquences, Plon, 2002
Enfin, les réflexions sur l’art et la nation ont été inspirées par
· Finkielkraut Alain, La défaite de la pensée, Gallimard, Paris, 1987
· Kundera Milan, Les testaments trahis, Gallimard, 1993
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