Autre signe tangible des retombées de la tournée française de la chorale Bakule qui se manifestèrent quelques années après, d’autres chorales, françaises celles-là, choisirent quelques chœurs dans le répertoire d’ouvrages tchécoslovaques de Bakule.
Créés en 1907, les Petits Chanteurs à la croix de bois furent dirigés par l’abbé Fernand Maillet à partir de 1924. En dehors de leur intérêt commun pour le chant choral, l’orientation sociale de son dirigeant se montrait à l’opposé de celle de Bakule. Pourtant, lors de la tournée en Tchécoslovaquie des Petits Chanteurs français (1) en 1933, leur chef de chœur, l’abbé Maillet, rencontra l’instituteur pragois. Il revint en France avec dans ses bagages la partition d’un chœur slovaque, Teče voda teče (L’eau coule, elle coule), que les enfants Bakule offrirent au public français au cours de quasiment toutes leurs prestations pendant leur tour de France en avril, mai et juin 1929 et qui marqua les auditeurs. Cette complainte slovaque fut harmonisée pour chœur par le compositeur et chef de chœur Bohumír Pokorný (1977 - 1968). Né en Moravie, Pokorný suivit d’abord des études musicales entre 1895 et 1897 à l’Ecole d’Orgue de Brno dirigée par Janáček. Pour la musique populaire de ces contrées, l’intérêt était vif dans la population et à fortiori encore plus pour les musiciens dès leur formation. Inutile d’ajouter que cet intérêt grandissait quand son professeur se dénommait Janáček, surtout depuis que le compositeur s’était engagé dans des collectes fructueuses encouragé par František Bartoš. A la fin de ses études, Pokorný devint chef de chœur dans la petite ville de Telč, si célèbre pour l’élégance de son urbanisme et le charme des pignons de ses maisons qui entourent la place triangulaire formant un écrin baroque de toute beauté. Pokorný en tant que compositeur s’intéressa à la musique populaire et harmonisa nombre de chansons moraves et slovaques pour chœur.
Teče voda teče rejoignit le répertoire des Petits Chanteurs français, à côté d’autres pièces, religieuses et profanes. L’activité de la manécanterie des Petits Chanteurs continua pendant l’Occupation. Les thèmes de ses chansons religieuses et folkloriques coïncidaient avec les grandes lignes de la «révolution nationale» en cours, ce qui valut à l’abbé Maillet une citation à l’ordre de la francisque, emblème du régime de Vichy et de Pétain. Ils se produisirent même à Berlin en 1942 alors que l’occupant allemand étendait son pouvoir direct à la zone sud de la France. L’année suivante, ils chantèrent de nouveau en Allemagne, cette fois-ci pour les prisonniers français.
En 1946, l’abbé Maillet organisa un grand rassemblement des chorales enfantines reliées aux Petits Chanteurs. 1 200 choristes réunis à Paris dans une sorte de congrès donnèrent deux concerts les 7 et 8 juillet dans l’église Saint-Roch et au Palais de Chaillot. Ce dernier nous intéresse. En trois parties, il déclina un programme de chants folkloriques suivis d’ouvrages de compositeurs de musique savante dont la Cantate de la Paix de Darius Milhaud et la dernière partie dédiée à la musique religieuse (d’Hændel à J.-S. Bach). La première partie comprenait cinq chants traditionnels dont Nous n’irons plus au bois cher à Claude Debussy (qui le cita dans Jardins sous la pluie et Rondes de printemps), A la Claire fontaine dans une adaptation du compositeur canadien Frédéric Pelletier (1870 - 1944) et importé de Tchécoslovaquie ce chant adapté par Bohumír Pokorný Teče voda teče.
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| Couverture du livret "programme du 8 juillet 1946". |
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| Intérieur du livret "programme du 8 juillet 1946. |
Je ne sais pas si les Petits Chanteurs gardèrent longtemps ce chant slovaque dans leurs prestations chorales. Par contre, nombre de sociétés chorales amateurs qui fleurissent dans les villes et villages chantent encore actuellement ou ont interprété dans un passé récent ce chant slovaque qui met en valeur la voix d’un de leurs solistes accompagnée par le chant à bouche fermée de l’ensemble choral.
Si Bakule n’avait pas parcouru la France au printemps 1929 avec sa chorale, déchaînant un enthousiasme rare dans chaque ville traversée, qui aurait attiré l’attention de l’abbé Maillet sur les réussites de ces petits choristes tchèques ? Ce dernier aurait-il souhaité le rencontrer lorsque ses petits chanteurs avaient chanté en 1933 en Tchécoslovaquie ? Par conséquent, comment les chanteurs français et leur chef auraient-ils connu et apprécié Teče voda teče (2) ? Et par extension, comment ce chant slovaque aurait-il pu être repris par d’autres chorales enfantines et des ensembles de chanteurs d’âge mûr ? Où l’on voit que la pédagogie hardie de Bakule aboutissant à une chorale enfantine dont l’expressivité tenait du prodige est arrivée par la suite à agrandir le répertoire d’un certain nombre d’ensembles choraux français.
Texte de la chanson Teče voda teče :
L’eau coule, elle coule à travers la ferme Veletský
- «Laissée, tu m’as laissée, mon ancien amoureux.»
- «Laissée, je t’ai laissée, tu sais bien pour qui
apporte ses paroles dans notre maison.
Dans notre maison, sous nos fenêtres,
que j’en ai tant pleuré, ma colombe grise. (3)»
Voici un extrait de cette chanson Teče voda teče interprétée par les chanteurs Bakule, un enregistrement de 1929.
Autre secteur de cet essaimage
Bakule et Paul Faucher, créateur des albums du Père Castor, étaient très liés. Ils s’étaient rencontrés en 1927 au congrès de l’Ecole nouvelle de Lugano. Paul Faucher devint un acteur important de la venue de Bakule et de sa chorale d’enfants en France en 1929. Les deux hommes conservèrent leur relation et ce contact se renforça au moment du mariage de Lida, assistante jusqu’alors de Bakule, avec Paul Faucher. Dans certains des premiers albums du Père Castor, on décèle la trace des travaux d’élèves de Bakule.
En 1942, Paul Faucher rencontra Jean-Michel Guilcher dans des conditions où le hasard a peu de responsabilités. Dans ce cas là, il s’agit plutôt du croisement de deux itinéraires. On connait celui du premier nommé. Pour le second, sa pratique de la danse, d’abord sous la direction de Maud Alick Pledge l’emmena indirectement dans la mouvance de l’Education nouvelle. De la danse, il élargit son champ d’action à l’ethnologie tout en se préoccupant de plus en plus d'éducation. Au début de l’Occupation, replié à Lyon, il rejoignit Pierre Schaeffer dans le mouvement Jeune France où il approfondit son travail de collectes de danses traditionnelles et d’enquêtes de terrain. Pour échapper à l’instrumentalisation par le pouvoir de Vichy, l’association Jeune France se saborda. A ce moment, Pierre Belvès qui commençait à illustrer des albums du Père Castor signala à Paul Faucher le travail de Guilcher dans l’association Jeune France. C’est quelques semaines après qu’intervint la rencontre avec Paul Faucher qui l’hébergea à Meuzac. Les deux hommes partageaient un même intérêt à l’éducation, la musique et le folklore. Jean-Michel Guilcher devint le bras droit de Paul Faucher pendant une bonne dizaine d’années. A la fin des années 40, Jean-Michel Guilcher, fort de son expérience de chercheur, publia deux albums de la collection du Père Castor, Dix danses des pays de France et Rondes et jeux dansés en plus d’autres albums de contes et de la collection «Les enfants de la Terre». La route de Guilcher croisa aussi celle de Patrice Coirault (4) qui se souvenait des «délicieux petits Tchèques de Bakule à la Sorbonne».
Sous l’impulsion de Guilcher, les albums du Père Castor s’enrichirent de l’incursion dans la culture populaire, de la musique, du chant et des danses qu’avait si bien pratiqué Bakule dans son pays. Lors de la venue de l’instituteur tchèque en France en 1947, Paul Faucher le présenta à son plus proche collaborateur, Jean-Michel Guilcher. Il est permis d’imaginer, dans ce contexte, les riches échanges entre les deux hommes à propos de la culture populaire de leur pays respectif.
Dans un autre domaine, celui des mathématiques, Le Père Castor prit part à l’innovation pédagogique par la publication en version française de la riche expérience (La clé d’or du calcul) d’un autre instituteur tchèque, Ladislav Havránek (5), qui opérait en lien avec Bakule dans le mouvement tchécoslovaque de l’Ecole nouvelle. De même, Guilcher contribua à l’adaptation française de ses albums «La clé de l’écriture et du dessin».
Lorsque Guilcher entra au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) en 1955, il n’abandonna pas pour autant la culture populaire, bien au contraire. Dans une démarche rigoureuse de chercheur, il creusa en ethnologue les caractères de la chanson et de la danse traditionnelles en rapport avec la société traditionnelle qui recevait ces œuvres populaires, mais aussi les transformait en y apportant les spécificités propres à chaque terroir et aux personnes qui s’emparaient de ces productions culturelles. N’y avait-il pas un lien avec la manière dont Bakule cherchait à faire découvrir à ses enfants la force expressive qui se dégageait des chansons populaires de son pays avant de les leur faire apprendre ?
On peut ajouter que Jean-Michel Guilcher transmit à ses enfants, à son fils, Yvon Guilcher (né en 1941) et à ses filles Naïk Raviart (née en 1943) et Mône Dufour tout son intérêt pour la musique traditionnelle (chanson et danse). Yvon Guilcher, par l’intermédiaire de l’ensemble musical Mélusine qu’il créa au début des années 1970, prolongea le travail de son père dans le grand creuset de tous ceux qui étudièrent et propagèrent la culture populaire aussi bien en France qu’en Tchécoslovaquie et dans bien d’autre pays.
Grand merci à Iris Clément, archiviste de la médiathèque du Père Castor à Meuzac (Haute-Vienne), pour la communication d’informations et documents précieux.
Les autres articles de la série Bakule sont consultables ci-dessous :
11. František Bakule et son chœur essaiment (le présent article)
Notes :
1. Les Petits Chanteurs à la Croix de Bois arrivèrent à Prague le 8 avril 1933. Ils donnèrent des concerts à Prague, à Plzen et dans d’autres villes tchécoslovaques. Ils présentaient au public des chants d’église, des chansons nationales françaises et tchécoslovaques.
2. L’abbé Maillet aurait peut-être connu plus tard cette mélodie ou un autre chant tchécoslovaque. Les succès de la chorale Bakule ont précipité la découverte de Teče voda teče.
3. Traduction des chœurs Bakule.
3. Traduction des chœurs Bakule.
4. Patrice Coirault (1875 - 1959) travailla sur la chanson traditionnelle. Son épouse, Alice Coirault (1876 - 1954), inspectrice générale des écoles maternelles participa à 3 congrès internationaux de l’Education nouvelle à Locarno en 1927 (où probablement elle entendit les chanteurs Bakule), à Elseneur (Danemark) en 1929 et à Nice en 1932. Elle accompagna son mari dans ses travaux.
5. Ladislav Havránek (1884 - 1961) entretint une relation épistolaire avec Lída Durdíková, ancienne collaboratrice de Bakule, lorsque celle-ci s’installa en France après son mariage avec Paul Faucher.


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