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1 décembre 2018

Dvořák tel que je l'ai connu - article 7

Dvořák tel que je l'ai connu - article 7 : la rencontre

En 1923, Joseph Kovařík explique enfin comment il a rencontré Antonín Dvořák, longtemps avant de savoir qu'ils feraient ensemble le voyage pour l'Amérique. Dans un précédent article, il nous décrivait un homme anxieux et volontiers taciturne à l'idée de se produire en public. Nous savourons ici une autre de ses facettes, tout en malice et facéties.

On lira les commentaires de l'après-propos pour prendre connaissance de quelques précisions et rectifications.

Les autres articles de cette série sont disponibles sur MusicaBohemica :

Dvořák tel que je l'ai connu - article 9 : les ultimes révisions de la Symphonie du Nouveau Monde
Dvořák tel que je l'ai connu - article 10 : Dvořák et l'alto
Dvořák tel que je l'ai connu - article 11 : Dvořák organiste
Dvořák tel que je l'ai connu - article 12 : l'œuvre oubliée
Dvořák tel que je l'ai connu - article 13 : Brahms et Dvořák

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Fiddlestrings No. 7 (1923)


DR DVOŘÁK TEL QUE JE L'AI CONNU
PAR JOSEPH J. KOVAŘIK

Je rencontrai pour la première fois le Dr Dvořák au cours de ma première année à Prague. J’arrivai dans cette ville la première semaine de septembre 1889, pour suivre trois ans d'études au Conservatoire de musique.

Ayant entendu et lu pas mal de choses sur le Dr Dvořák avant mon arrivée, j'avais naturellement hâte d'apercevoir le grand compositeur. Dans la rue je regardais sans cesse à gauche et à droite dans l'espoir de le trouver.

Si j’avais su alors qu’il passait l’été dans sa résidence à Vysokia [sic] et ne revenait en ville qu’à la fin du mois d’octobre je me serais épargné bien des soucis.

J'ai fini par demander à quelques amis et camarades de classe s'ils avaient déjà rencontré le Dr Dvořák. Bien sûr, ils le connaissaient tous, du moins le prétendaient-ils, quelques-uns personnellement, d’autres de vue seulement -, mais chacun donna une description de l'homme qui n'était pas exactement des plus avantageuses. L'un le traitait d'ogre mal embouché, un autre disait qu'il était "bizarre".

Cette peinture défavorable ne faisait qu'accroître mon impatience de le rencontrer, ne serait-ce que pour me permettre de me forger ma propre opinion.

Notre première rencontre fut assez inattendue, en tout cas particulière. J’avais une lettre d’introduction pour M. Urbanek [sic], vendeur de musique et éditeur praguois, et quand je me présentai en lui donnant la lettre, M. Urbanek me dit que si j’avais le désir de lire la presse américaine, je pourrais venir la consulter dans son magasin. Je ne me le suis pas fait dire deux fois, si bien que chaque lundi, jour de livraison des derniers journaux, je m'installais dans le coin qui m’était réservé de la boutique de M. Urbanek.

Un lundi vers la mi-novembre, alors que j’étais occupé à lire les journaux, le Dr Dvořák fit son entrée, événement qui provoqua un tumulte général. C'était comme si chacun dans la boutique, du patron au plus modeste coursier, tentait de prendre le meilleur sur son voisin pour mieux honorer le grand compositeur.

L’un des employés me murmura à l'oreille "C’est Dvořák, le grand maître", quoique cela fût inutile, car je l’avais reconnu dès l’instant où il avait passé le seuil.

Comme le Dr Dvořák était en discussion avec M. Urbanek, j'avais l’occasion de l'observer à ma guise, ou plutôt de le "jauger", et ma curiosité étant ainsi satisfaite je repris ma lecture. Cette activité tourna court. Au bout de quelques instants quelqu’un m'arracha le journal des mains.

“Oh oh, ça ressemble furieusement à un journal américain", dit l'homme, mais j’étais si offusqué par ses manières que je ne pouvais articuler une réponse. L’un des commis lui dit que c’était un journal américain puis chuchota quelque chose, à la suite de quoi le Dr Dvořák se tourna vers moi et me demanda en anglais :
- Alors, comme ça vous venez d’Amérique ? Parlez-vous anglais ?
Je répondis par l’affirmative.

Sur ce, tenant toujours le journal, il s'en alla reprendre sa conversation avec M. Urbanek.
- Eh bien, c'est décidément quelqu'un de bizarre, me dis-je.
Alors qu'il allait partir, il se planta devant moi et me demanda si je ne l’accompagnerais pas dans sa promenade. J'acceptai naturellement en me demandant ce qui allait se passer ensuite.

Nous marchâmes le long de la Ferdinandgasse vers le Théâtre National et la première chose qu’il fit fut d’entrer dans un tabac où il acheta quelques cigares (j'ajouterai même qu'il n’acheta pas des cigares de luxe, mais bien au contraire ceux les moins chers). Il me demanda si je fumais, en me tendant un cigare. Je répondis par la négative. Je ne fumais pas encore dans ces temps-là. Il répondit que pour lui un vrai homme se devait de fumer.

Peu de temps après il me demanda ce que je faisais à Prague, et combien de temps encore je comptais y rester. Quand je lui répondis que j’envisageais de rester trois ans, sauf à me faire expulser du conservatoire dans l’intervalle, il sourit pour la première fois.

En arrivant au Théâtre National nous empruntâmes l’entrée des artistes, où un groupe de chefs d’orchestre et d’interprètes savouraient une pause entre deux répétitions. Le Dr Dvořák me présenta à chacun en mentionnant que je venais d’Amérique et ne comprenais rien d’autre que la langue anglaise – ce qui, bien sûr, était faux, mais je laissai dire. Comme aucun d’entre eux ne savait l'anglais je ne fus pas dérangé par des questions.

Soudain le chef d’orchestre Auger [sic] pria le Dr Dvořák de me demander si j’avais déjà eu l’occasion d’entendre des opéras, et si oui, ce que j’avais pensé de leur interprétation. Le Dr Dvořák me traduisit la question en anglais et je lui répondis que j'avais en effet assisté à des représentations. Puis il traduisit ainsi ma réponse :
- Oui, il m’a dit qu’il a entendu plusieurs opéras, y compris la dernière représentation de la Fiancée vendue ; mais, bien qu’il ait apprécié la prestation, il ne peut pas en dire autant du chef d’orchestre. Bien sûr, il ne savait pas que c’était toi qui dirigeais !
Après notre départ le Dr Dvořák s'esclaffa :
- Ah, quelle bonne blague j’ai faite à nos pauvres amis, en leur disant que je vous ne parliez que l’anglais, et j’ai donné une bonne claque à mon vieil ami Auger. Quand vous le rencontrez à nouveau glissez donc quelques mots en tchèque et il sera furieux.
Ce diable d’homme aimait la plaisanterie et jouait des tours à ses amis. Après tout, il n’était pas si mauvais que tout le monde voulait le croire.

Quand nous arrivâmes enfin à la maison du Dr Dvořák, il insista pour me faire entrer. Plus tard, alors que je prenais congé, il me demanda de passer le voir à chaque fois que je serais dans les parages. À ces occasions, il avait l'habitude de me saluer par les mots
- Comment ça, encore par ici ? Pas encore viré ?
Quelques jours après ma première rencontre avec le Dr Dvořák je tombai sur le chef Auger, et quand à son aimable salut "Hallo, American" je répondis en tchèque, il en resta bouche bée.
- Quoi ! J’avais compris que vous ne parliez que l’anglais !
Quand je lui fis remarquer que jamais je n’avais avancé ce genre de chose, il dit :
- Je vois. Ce satané Dvořák a encore fait des siennes. Mais je lui rendrai la monnaie de sa pièce, même si je dois saboter l’un de ses opéras.
Je ne sais pas si cette menace fut jamais mise à exécution. Je m'empressai d'assurer Auger que je n'avais jamais rien trouvé à redire à ses talents de chef d'orchestre.
- C'est plus fort que lui, Dvořák doit toujours plaisanter, remarqua-t-il.
(Traduction Alain Chotil-Fani)


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Commentaires

Lors de mon passage à Spillville, j'ai photographié l'affiche du concert d'adieu de Joseph Kovařík.

Concert d'adieu de Joseph Kovařík avant son départ de Spillville, 17 juin 1888

Deux choses frappent l'esprit : tout d'abord, l'absence de compositeurs tchèques au programme, à l’exception peut-être du chœur où apparaît le nom de Bendl. (1)

La date surtout pose question. Si Kovařík a quitté Spillville en juin 1888, qu'a-t-il donc fait jusqu’en 1889 quand, selon ses dires, il arriva à Prague "la première semaine de septembre" ?

Dans une lettre à Otakar Šourek datée du 8 mai 1927 (quatre ans après son article pour Fiddlestrings) Kovařík écrit :
Finalement, en 1888, mon père décida de m'envoyer au Conservatoire de Prague. Je n'avais guère le choix et dus faire mes bagages. Ainsi, dans les premiers jours de septembre, j'étais à Prague.
puis :
Je n'ai fini par rencontrer le Maître qu'en janvier 1889. 
Cette version cadre davantage avec les dates en établissant que Kovařík vint à Prague en septembre 1888 et rencontra Dvořák en janvier 1889, en effet chez Urbánek puisqu'il décrit l'épisode de la boutique à Šourek avec des variantes mineures. (2)

Le chef Mořic Anger (1844-1905) - et non Auger comme l'écrit Kovařík - était un vieil ami de Dvořák. Pendant l'année 1864, ils partagèrent le même pauvre appartement place Senovažné. Ils ont tous deux passé une partie de leurs jeunes années au sein de l'orchestre de variétés de Karel Komzák, avant d'être appelés pour renforcer l'orchestre du Théâtre de l'Opéra de Prague - le Provisoire, comme on l'appelait alors. Ensuite leur destin divergea. Quand Dvořák s'établissait enfin comme compositeur, Anger suivait les conseils de Smetana et entreprenait une carrière de chef. Il dirigea à Plzeň, à Salzbourg et même à Vienne. C'est à Prague qu'il devait faire carrière au poste de second chef du Théâtre - non plus Provisoire, mais National. Le 18 novembre 1883, Anger lui-même avait inauguré cette salle reconstruite après un incendie, en dirigeant en matinée la première audition de l’Ouverture Hussite.

Anger créa plusieurs autres œuvres de son ami, l’opéra Les Têtes dures (2 octobre 1881), le Concerto pour violon avec en soliste František Ondříček, la première version (8 octobre 1882) et la deuxième version (7 novembre 1894) de l’opéra Dimitri.

Publicité de l'éditeur Urbánek en 1915

Avant Kovařík, Edvard Grieg avait déjà dépeint les deux facettes de Dvořák : bourru jusqu'à l’impolitesse quand il devait se produire en public, et d'une charmante vivacité d'esprit dans un cadre privé.

Dans la nécrologie qu'il écrivit en 1904, Grieg témoigne :
Comment était Dvořák en tant qu'homme ? Eh bien, de cela je peux à peine juger. Je le rencontrai pour la première fois il y a six ou huit années à Vienne. Un soir que je devais me produire en concert, il entra dans une pièce verte où je faisais nerveusement les cent pas avant le concert. En réalité cette pièce était un large couloir où beaucoup de musiciens s'agitaient. Quand j'appris que l'un d'eux était Dvořák, la joie m'étreignit et je me précipitai pour le saluer. Mais mon enthousiasme fut brutalement refroidi. Le compositeur était sec, borné et laconique. Je renonçai à comprendre son attitude et, dès le lendemain, je questionnai son ami Brahms. « Ne vous tracassez pas », me dit Brahms. « C'est habituel chez lui. Il est bizarre, mais son cœur est droit ».
Cette rencontre à sens unique eut lieu entre le 22 et le 24 mai 1896 à Vienne. Dvořák était venu y répéter et diriger les Chemises de Noce avec la société musicale slovène Glasbena matica. La scène a dû avoir un cachet particulier quand on s'imagine le compositeur norvégien connu pour sa petite taille (1 mètre 54) s'efforcer de susciter l'intérêt d'un Dvořák le toisant du haut de ses 180 cm. (3)

Grieg poursuit en relatant une deuxième rencontre, le 25 mars 1903 à Prague :
J'eus heureusement l'occasion de le vérifier par moi-même l'an passé. Je le rencontrai une nouvelle fois par l'intermédiaire de sa fille, qui chanta mes Romances à un concert à Prague. Durant le récital, et ensuite dans la maison de Dvořák, je découvris un homme excentrique, charmant, franc et aimable. Il y avait quelque chose de profond et de fougueux dans son être, qui pouvait froisser ceux qui ne le connaissent pas. Cette première impression disparut rapidement. Je suis heureux que le dernier souvenir que j'en aie est celui d'un homme simple qui prêtait autant d'attention aux relations humaines qu'aux choses musicales.
En janvier 1889, quand Kovařík fait selon toute vraisemblance connaissance avec Dvořák, Anger est en train de répéter le nouvel opéra de son ami, Jakobín, avec la troupe du Théâtre National. Ceci explique la visite du compositeur dans cet opéra et la rencontre avec les artistes. La première a lieu le 12 février, mais sous la direction du chef titulaire Adolf Čech. On ne sait pas si Anger eut l'occasion de mettre sa menace à exécution en "sabotant" un concert de son vieux complice.

Personne ne savait encore que deux ans plus tard, le 6 juin 1891, une invitation viendrait de Paris pour demander à Dvořák de prendre la direction d'un Conservatoire à New York. Nul ne pouvait encore imaginer l'importance qu'allait avoir cette rencontre fortuite avec "l'Américain" Kovařík dans un magasin de Prague.

Alain Chotil-Fani, décembre 2018
Dr Beveridge m'a gracieusement envoyé les articles de Kovařík et sa correspondance avec Šourek. Sans cette aide inestimable ce travail n'aurait jamais pu avoir lieu.

Voir aussi

  • Sur František Augustin Urbánek (1842 - 1919) : Nadace Fr. A. Urbánka (Fondation Urbánek), nadacefaurbanka

Notes

(1) Le programme indique Bazin Bendl comme auteur du chœur Cruisaders on the sea. En réalité deux compositeurs sont ici associés, le Français François-Emmanuel-Victor Bazin (1816-78) et Karel Bendl (1838-1997), ami très cher de Dvořák. Bendl a peut-être adapté l'œuvre du Français à la langue tchèque. Cette page était au répertoire de la Hlalol et on la trouve mentionnée dans la presse tchèque de l'époque, par exemple dans le journal Dalibor du 2 avril 1892 sous le titre Křižáci na moři. Le périodique confirme qu'il s'agit d'un chœur mixte. [informations données par D. Beveridge, révision janvier 2019]

Le programme du 17 juin 1888 à Spillville était le suivant :
Sunrise, ouverture pour orchestre, H. Schlepegrell
Bohemian and Styrian Airs (Airs bohémiens et styriens) de Leonard, violon solo Joseph Kovařík
Cruisaders on the sea, Bazin Bendl (sic) pour chœur mixte
Fantasie Caprice, H. Vieuxtemps, violon solo Joseph Kovařík
Ouverture du Barbier de Séville, Rossini, pour orchestre
Ave Marie de Cherubini pour voix et accompagnement de quatuor. Soliste vocal : Mme E. Kovařík
Nocturno de Chopin-Sarasate, Sielanka (La champêtre op. 12 n° 1) de H. Wieniawski, violon solo Joseph Kovařík
Duo vocal de Norma, Bellini, Mme E. Kovařík, Mlle C. Kovařík
Polonaise de H. Wieniawski, violon solo Joseph Kovařík
L'orchestre n'est pas davantage précisé : on suppose que John J. Kovarik, le père de Joseph, enseignant, maître d'école et professeur de musique à l'instar des kantors de Bohême, a mis à contribution ses propres élèves.

(2) On peut ajouter au crédit de cette vision des choses sa courte autobiographie écrite le 11 juin 1938 et éditée en juin 1941 par Podřipský kraj, où Kovařík écrit :
Mon père, Jan Josef Kovařík (...) m'a envoyé (...) en 1888 au Conservatoire de Prague pour la poursuite de mes études auprès d'A. Bennewitz.
(3) Voir https://www.classicfm.com/discover-music/latest/composer-heights/

Voir aussi

Sur MusicaBohemica : Dvořák par ceux qui l'ont connu

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