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14 novembre 2018

Janáček une médaille commémorative

Janáček en médaille

En juin 2000, en compagnie de mon amie pragoise Gabriela Olmova, disparue depuis, j’ai emprunté les routes de Moravie pour mettre mes pas dans ceux de Janáček. Nous avons gagné Brno où j’ai eu la chance et l’honneur d’être reçu par Svatava Přibáňová (1) dans le bâtiment qui hébergea l’Ecole d’Orgue avant que celle-ci cède la place au conservatoire de musique de la ville. Ensuite, nous avons rejoint Hukvaldy, le village natal de Janáček. Sur le tard de sa vie, le compositeur acheta la maison de sa belle-sœur où il vint souvent se réfugier pour travailler à ses partitions et se promener dans la forêt pour épier une petite renarde.

Lorsque Janáček revint dans son village au cours de ses vacances estivales, à la fin des années 1880, il logea dans la maison de la famille Sládek, à peine à l’écart du bourg. Cette maison existe toujours et elle était encore occupée par un descendant de cette famille. Karel Žák, qui nous reçut, était le petit-fils de Ludmila (2) (1900-1982), fille du logeur du compositeur.

Karel Žák entretenait pieusement la mémoire de Janáček.  Nous restâmes assez longuement chez lui et nous discutâmes du musicien à travers les souvenirs qui s’étaient transmis de génération en génération jusqu’à lui. Mon hôte n’avait pas seulement des souvenirs à nous communiquer. Il conservait précieusement des documents datant de l’époque où Janáček habitait temporairement dans cette maison familiale et d’autres écrits et objets plus récents.

Pendant longtemps, en Tchécoslovaquie, Janáček fut considéré, non comme un pestiféré, mais comme un compositeur hors-norme. Cependant les succès de ses opéras, notamment ceux de Jenůfa l’imposaient, y compris à ses détracteurs au premier rang desquels trônait Zdeněk Nejedlý, vice premier ministre dans les années 1950. Faisant preuve de réalisme politique, le pouvoir communiste tenta d’intégrer ce compositeur, que ses compatriotes moraves vénéraient, dans le panthéon des grands hommes qui montraient la voie du progrès aux tchécoslovaques.

Peu à peu, du statut d’incompris, Janáček, à travers sa musique, passa à celui d’un compositeur important. Déjà, au cours des festivals  Printemps de Prague organisés depuis les années 1940, certains de ses ouvrages s’étaient glissés dans les programmes de certains concerts (3). Pour fêter les anniversaires de sa disparition, on organisa des événements culturels dans lesquels la politique essayait de tirer partie. En 1958, trentième anniversaire de sa mort, un colloque international eut lieu à Brno auquel le musicologue français Jacques Feschotte assista. En 1978, cinquantième anniversaire du décès de Janáček, un nouveau colloque international se tint une fois encore à Brno (4). Les Moraves ne se firent pas prier pour honorer la mémoire du compositeur qu’ils avaient toujours considéré comme l’un de leurs grands hommes. A plus forte raison dans sa région natale. Pendant quatre ans, le district de Frýdek-Místek, qui englobait entre autres le village de Hukvaldy, planifia une commémoration ayant pour thème les rapports de Janáček avec la musique populaire lašsko (5) et grava une médaille pour illustrer ce sujet. On récompensa ceux qui, de près ou de loin, entraient à ce moment dans ce cadre. Karel Žak, facteur d’instruments, s’intéressait à la musique, forcément. Et comme il descendait d’une famille qui avait connu et apprécié Janáček, il devint naturellement dépositaire de la médaille créée pour l’occasion. Très fier, il me la montra. Peut-être se sentit-il honoré qu’un visiteur venant d’au-delà de plusieurs frontières manifestât tant d’intérêt pour le glorieux enfant du pays ? Dans un geste généreux, il me la donna dans son écrin.

Depuis ce temps, je la conserve précieusement même si je ne tombe pas dans une sorte de fétichisme en la regardant. D’une belle taille, 69 mm de diamètre, et d’un poids respectable, elle représente le portrait de Janáček au recto et le sujet de cette commémoration au verso. La qualité du métal importe peu - sans doute un bronze commun - c’est le symbole de cette médaille qui compte.

la médaille reçue par Karel Žák et qu'il m'a donnée. 
Le Ministère de la Culture de la République tchécoslovaque ne pouvait pas laisser passer l’occasion du cinquantième anniversaire de la disparition de Janáček sans marquer ces commémorations par un geste plus que symbolique. On choisit une médaille. Toujours vénéré dans sa région d’origine, ce qui n’était pas une nouveauté, distingué maintenant dans le pays, le compositeur jouissait d’une reconnaissance pleine et entière chez ses compatriotes moraves et d’une apparente reconnaissance de la part des autorités politiques. Elles cherchaient de plus en plus à se prévaloir des succès du compositeur pour l’attirer dans leur giron et justifier par l’absurde leurs orientations artistiques toujours aussi sectaires. Et dans sa tombe,  Nejedlý qui avait été un temps ministre de la culture, dut se retourner, effaré de voir son propre ministère saluer le compositeur qu'il avait tant combattu.

la médaille fondue en 1978 par le ministère de la culture
En cette année 2018, on pourrait aussi célébrer le souvenir du quatre-vingt dixième anniversaire du  décès de Janáček et malheureusement regretter la mort récente d’un de ses plus illustres biographes, le musicologue britannique John Tyrrell. Evénement encore plus proche pour les peuples habitant le territoire de la République tchèque, ces derniers honorent le centième anniversaire de la naissance de la Tchécoslovaquie. 

Qui sait si, dans dix ans, lorsqu’on commémorera le centième anniversaire de son décès, on ne gravera pas une nouvelle médaille à l’effigie du compositeur ? A moins que ce type de symbole soit abandonné pour un ou plusieurs autres plus à même de marquer la valeur qu’on accorde maintenant au compositeur.

Joseph Colomb - octobre 2018

Notes :

1. Svatava Přibáňová (1930 - 2014). Elle travailla au département de la musique du Musée morave à Brno. Spécialiste de Janáček, elle édita plusieurs volumes sur le compositeur.

2. En 1902, Janáček nota les paroles de la petite Ludmila et de son frère aîné Vincent, agrandissant son catalogue de «mélodies du langage». Sur ce fait, il rédigea un de ses feuilletons publié dans la revue Hlídka (catalogué XV/180 par Nigel Simeone, John Tyrrell et Alena Němcová).

3. Ainsi, dans la quarantaine de concerts qui émaillaient chacun des festivals annuels du Printemps de Prague depuis sa création en 1946, chaque année, sauf en 1959, 1964, 1969 et 1977, on glissa régulièrement 3 à 4 ouvrages de Janáček. Années marquantes, 1954, centenaire de la naissance du compositeur avec la présence de ses œuvres à 7 concerts, 1958, trentenaire de son décès et 1974. Etonnamment, en 1978, on n’honora pas plus Janáček qu’à l’habitude.

4. A ce colloque, l'écrivaine et chroniqueuse musicale Martine Cadieu assista aux séances ainsi qu'aux représentations d'opéras de Janáček

5. Lašsko est le nom tchèque de la province que nous, Français, désignons par la dénomination de Lachie.

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