Dvořák tel que je l'ai connu - article 4 : pigeons, chemins de fer et bateaux à vapeur
Le quatrième article des souvenirs de Kovařík, daté sans certitude absolue de 1921, nous parle des violons d’Ingres de Dvořák, dans l’ordre : les pigeons, les chemins de fer et les navires à vapeur. On ne trouvera pas ici d'évocations musicales - sauf en passant aux symphonies de Beethoven - mais des tranches de vie qui éclairent sur les passions toutes ordinaires d'un grand homme, assorties de considérations savoureuses dont Kovařík était coutumier. Les autres articles de cette série sont rappelés ci-dessous, et l'on trouvera quelques commentaires après la traduction de l'article.
Dvořák tel que je l'ai connu - article 4 (ci-dessous) : Vysoká, New York, pigeons, chemins de fer, bateaux à vapeur
Dvořák tel que je l'ai connu - article 5 : les affres d'un chef
Dvořák tel que je l'ai connu - article 6 : le choix de Spillville
Dvořák tel que je l'ai connu - article 7 : la rencontre
Dvořák tel que je l'ai connu - article 8 : pourquoi Dvořák aimait Spillville
Dvořák tel que je l'ai connu - article 9 : les ultimes révisions de la Symphonie du Nouveau Monde
Dvořák tel que je l'ai connu - article 10 : Dvořák et l'alto
Dvořák tel que je l'ai connu - article 11 : Dvořák organiste
Dvořák tel que je l'ai connu - article 12 : l'œuvre oubliée
Dvořák tel que je l'ai connu - article 13 : Brahms et Dvořák
Dvořák tel que je l'ai connu - article 5 : les affres d'un chef
Dvořák tel que je l'ai connu - article 6 : le choix de Spillville
Dvořák tel que je l'ai connu - article 7 : la rencontre
Dvořák tel que je l'ai connu - article 8 : pourquoi Dvořák aimait Spillville
Dvořák tel que je l'ai connu - article 9 : les ultimes révisions de la Symphonie du Nouveau Monde
Dvořák tel que je l'ai connu - article 10 : Dvořák et l'alto
Dvořák tel que je l'ai connu - article 11 : Dvořák organiste
Dvořák tel que je l'ai connu - article 12 : l'œuvre oubliée
Dvořák tel que je l'ai connu - article 13 : Brahms et Dvořák
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Magazine Fiddlestrings, sans doute en 1921
DR DVOŘÁK TEL QUE JE L'AI CONNU
PAR JOSEPH J. KOVAŘIK
Tout homme, selon moi, cultive un passe-temps auquel il consacre une part de ses loisirs. Il peut ainsi goûter quelques moments de plaisir après une journée de dur labeur, tout en permettant à sa mémoire de faire glisser dans l'oubli quelques péripéties déplaisantes.
Le Dr Dvořák avait lui aussi un violon d’Ingres. En fait, il en avait plusieurs. Son principal, je dirais, ainsi que son favori, étaient ses pigeons. Dans sa petite maison de campagne, à Vysoká, il possédait une colonie de pigeons si éblouissante que chacun désirait la contempler. Ces animaux lui étaient très chers et lui en concevait une véritable fierté, car ils provenaient de toutes les régions de Tchécoslovaquie (sic), et lui avaient été offerts par ses nombreux amis.
Dvořák était un lève-tôt. Il se réveillait avec le soleil et travaillait jusqu’à sept heures et demie. Il nourrissait ensuite ses pigeons, ce qui, à vrai dire, était l’opération la plus importante de Vysoká, et pendant l’opération nul occupant des lieux n’osait bouger, de peur d’effrayer les pigeons et de les faire s’envoler. Ceci l’occupait près d’une demi-heure, suite à quoi il se souciait de son propre petit-déjeuner.
Je passai un été à Vysoká avec la famille de Dvořák. Avant mon séjour madame Dvořák m'avait dit de me sentir vraiment comme chez moi, de faire ce qui me plaisait, de courir çà et là comme ça me chantait, mais me recommanda la prudence quand le Docteur nourrirait ses pigeons, car si jamais je les effrayais, j’aurais sûrement droit à quelques "qualificatifs" fort déplaisants. Pleinement conscient de cette éventualité, je ne pus pourtant éviter le drame. Alors que je courais dans la propriété en jouant à cache-cache avec les enfants du Docteur, je déboulai inopinément au beau milieu de la précieuse assemblée de volatiles. Je jetai un regard au docteur et ce que je vis suffit à me faire prendre les jambes à mon cou. Il se précipita vers moi en lançant une bordée de "mots doux" qui dépassèrent toutes mes attentes. Il paraissait avoir étudié spécialement les noms d’animaux. Après un moment, les pigeons revinrent, et tout retourna à la normale. Quant à moi je redoublai de prudence.
Cela devait pourtant de nouveau arriver, sauf que le coupable fut cette fois-ci mon confrère Oscar (sic) Nedbal, aujourd’hui directeur du Tonkünstler Orchestra à Vienne. Il en prit encore plus pour son grade que moi. Nedbal vint passer ici quelques jours, logeant dans la cabane du gardien. Le premier matin, pensant être en retard pour le petit-déjeuner, il surgit en toute hâte de la maison, et la catastrophe arriva. Dvořák le gratifia d’une avalanche d’insultes et même le retour des pigeons ne fit pas retomber sa colère. Il ordonna à Nedbal de s'approcher et lui demanda s’il savait quoi que ce soit sur les pigeons. Nedbal, tout ignorant du sujet qu’il était, secoua la tête. Dvořák l'enjoignit de désigner celui qu’il trouvait le plus beau. Nedbal, assez naturellement, choisit un oiseau portant un superbe plumage. Dvořák se contenta de sourire et appela Anna, la bonne, occupée à moudre le café, et la questionna : “Anna, quelle symphonie de Beethoven préférez-vous ?” Anna, qui n’avait jamais entendu parler de Beethoven ni de ses symphonies, restait là à fixer le Docteur, qui se tourna alors vers Nedbal : “Ce que connaît Anna des symphonies de Beethoven est plus juste que ce que vous savez des pigeons.”
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| Dvořák et ses chers pigeons (DR) |
Parlons maintenant de l’autre hobby de Dvořák. Évidemment, quand l’automne arrivait il retournait à Prague, et ses petits animaux lui manquaient, si bien qu’il devait trouver un autre passe-temps. Son choix se porta sur les chemins de fer. Je crois qu’il connaissait tous les départs et arrivées des trains à Prague. Ce qui l’intéressait le plus étaient les trains express pour Berlin ou Vienne. À vrai dire il connaissait tous les machinistes de ces lignes, et se rendait à la gare à l’heure où un train arrivait ou partait, pour le voir s’arrêter ou s’en aller, allait parler au machiniste pour lui souhaiter la bienvenue ou bon voyage. Il savait les distances à parcourir et les heures de travail de ces hommes mieux encore que le chef de gare. Les portiers le connaissaient si bien qu’ils le laissaient passer sans le ticket obligatoire.
Un ancien élève de Dvořák, maintenant installé dans ce pays, essaya un jour de raconter à ses amis à quel point Dvořák était bizarre, et raconta l’histoire suivante, si ma mémoire ne me trahit pas :
Sur le chemin de Vienne, je m’arrêtai une journée à Prague pour rendre visite à Dvořák, mon ancien professeur. A son domicile, on m’informa que le Docteur était sorti, mais que je pourrais le trouver dans un certain café. Je trouvai l’endroit sans problème, et sitôt entré, je vis Dvořák absorbé dans la lecture des journaux. Comme il ne remarquait pas ma présence, je lui donnai une petite tape sur l’épaule, et il ne parut pas le moins du monde surpris de me voir. Nous bavardâmes environ une heure, puis Dvořák se leva et annonça qu’il devait rentrer. Je dis que je voulais voir sa maison, et ainsi nous cheminâmes. En arrivant chez lui, il me demanda combien de temps j’entendais rester. Quand je répondis que je devais partir le lendemain matin à 7h pour Vienne, il dit simplement “au revoir” et me laissa dans la rue sans même m'inviter à entrer. Le matin suivant, quand j’arrivai à la gare, je fus très étonné de trouver Dvořák sur place, et après une brève discussion, nous échangeâmes un "au revoir". Ce fut la dernière fois que je le vis.
Maintenant que nous connaissons cette passion de Dvořák pour les trains, on ne peut s’empêcher de s’interroger : Dvořák est-il venu pour voir partir son élève, ou bien est-il venu pour sa discussion quotidienne et souhaiter "bon voyage" au machiniste, ou bien serait-il venu de toute façon, même sans son amour pour les chemins de fer ?
Quand Dvořák vint s'installer à New York, la toute première chose qu’il désira voir fut l’un de ces grands trains à vapeur de Chicago. Aussi, dès le lendemain de son arrivée, nous prîmes une carriole de la Quatrième Avenue pour descendre à Grand Central Station. Le Docteur découvrit sans tarder que les portiers à New York n’étaient pas aussi bienveillants que ceux de Prague. Toutes les suppliques du Docteur pour le laisser passer, juste pour "observer l’engin", furent sans effet.
Leur seule réponse était "pas dans le règlement". De ce fait, nous fîmes un triste demi-tour. Une fois que nous eûmes pris la mesure de New York, notre habitude, deux ou trois fois par semaine, était de prendre la ligne "L" au long de la Sixième Avenue et de descendre à la 155e Rue, et là, depuis Washington Heights, nous regardions les trains filer à vive allure.
Plus tard, au petit zoo de Central Park, nous découvrîmes une cage avec des pigeons, et bien que le docteur considérât les siens comme bien supérieurs, nous visitâmes la cage assez souvent, et le docteur passait alors plus d’une heure à regarder ceux qu’il appelait « les pauvres prisonniers ».
Voir les trains fuser et rendre visite aux pigeons seulement deux ou trois fois par semaine ne lui suffisait pas – aussi le Docteur développa une nouvelle passion, cette fois-ci pour les grands navires, surtout transatlantiques. Là, au moins, nous n’étions pas arrêtés par les portiers. Parfois, nous embarquions sur le navire avant qu’il n’appareillât, restant le plus longtemps possible à bord, et ensuite attendions son départ. Ou bien, si nous n'avions pas le temps de remonter le quai, nous prenions la ligne "L" au long de la Troisième Avenue jusqu’à South Ferry, et depuis Battery Park nous contemplions le navire tracer sa route dans la baie. Puis, au soir, nous discutions du nombre de miles qu’il avait pu faire, marquions sa position sur la carte, et parlions des autres navires, du nom de leurs capitaines et ainsi de suite.
Chaque matin, la première des choses était de nous procurer le "Herald", qui donnait les dernières nouvelles des navires et, après un examen minutieux de chaque page, nous reprenions nos discussions sur les bateaux.
J’ai lu il y a quelque temps un article sur Dvořák où l’auteur disait...
que Dvořák se sentait très nostalgique et seul dans ce pays, et à chaque fois qu’il voyait un navire partir pour l’Europe, ses yeux s’emplissaient de larmes.
À vrai dire, je l’ai accompagné à chaque fois qu’il allait voir le départ d’un vapeur, et c’était bien assez souvent, parfois même trois ou quatre fois par semaine –, mais sans jamais apercevoir une larme dans ses yeux.
Pour moi, il ne s’agissait que d’un autre passe-temps tout simple qui avait remplacé ceux des trains et des pigeons, et qu’il devait entretenir pour éloigner un temps son esprit des choses musicales.
(traduction Alain Chotil-Fani)
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Commentaires
Il va de soi que dans cet article écrit après la première guerre mondiale, le terme de Tchécoslovaquie utilisé par Kovařík représente un bel anachronisme au sujet de Dvořák. Par ce mot, il faut naturellement entendre Bohême ou Pays Tchèques. Pour le reste, on peut noter que l'incident avec Oskar Nedbal avait été rapporté par celui-ci dans la revue tchèque Hudební IV/8-9 d'octobre 1911, et c'est vraisemblablement la source de l'anecdote citée par Kovařík, les deux narrations étant très proches.Les passions de Dvořák se retrouvent-elles dans sa musique ? On peut le penser, quoique le compositeur ne se soit pas publiquement exprimé sur le sujet. Les évocations de chants d'oiseaux sont nombreuses : que l'on pense, par exemple, au rôle de la flûte dans la Huitième Symphonie en sol majeur ou au Nouveau Monde avec sa péroraison "panthéiste" du Largo et les roucoulements dans le Scherzo. Le poème symphonique Le pigeon des bois laisse entendre le chant en l'occurrence inquiétant d'une colombe et le Quatuor Américain imiterait le tangara écarlate. Cette même page offre au début du Finale une image sonore que l'on peut facilement assimiler à l'approche d'un train à vapeur. De tels épisodes "mécaniques", qui peuvent passer pour l'illustration d'un moteur en plein effort, se font entendre à plusieurs reprises dans son œuvre. Le dernier des Cinq chœurs pour voix d'hommes op. 27 B. 87, Hostina, fut "composé pendant le voyage [en train] de Prague à Vienne, le 12 décembre 1878" selon l'observation manuscrite du compositeur, et restitue peut-être la rythmique particulière du chemin de fer. On peut noter que ce choral parle aussi de moineau. Dvořák aurait-il voulu réunir ses deux grandes passions dans cette brève page ?
Des larmes apparaissaient-elles dans les yeux de Dvořák regardant s'éloigner les transatlantiques ? Kovařík nous dit que non, mais sa belle-sœur Terezie Koutecká avait écrit l'inverse dans une lettre à Alois Göbl en février 1894. À cette date, le compositeur avait quitté son pays natal depuis une année et demie, il n'est donc pas absurde de supposer que la nostalgie faisait son œuvre même si ce n'était pas le comportement habituel que nous relate Kovařík.
Alain Chotil-Fani, novembre 2018
Toute ma gratitude au Dr Beveridge pour m'avoir fait connaître cet article et attiré mon attention sur le témoignage de Nedbal et la correspondance de Terezie Koutecká.

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