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17 novembre 2018

Dvořák tel que je l'ai connu - article 5

Dvořák tel que je l'ai connu - article 5 : les affres d'un chef

Même si Joseph Kovařík aime rapporter les bons mots d'Antonín Dvořák, et c'est encore le cas à la fin de son cinquième article pour Fiddlestrings (1922 ?), ce témoignage aborde ici un aspect sérieux : la très grande nervosité du compositeur avant de diriger un concert, observée même dans les jours précédant l'événement. Ce comportement semble dénoter un trouble plus profond que le simple trac bien connu des artistes et éclaire une facette mal connue de la personnalité de Dvořák. On trouvera dans les commentaires à la suite de l'article des réflexions sur ce propos.

Les autres articles de cette série sont disponibles sur MusicaBohemica :

Fiddlestrings 1922 ?

DR DVOŘÁK TEL QUE JE L'AI CONNU
PAR JOSEPH J. KOVAŘIK


À mesure que grandissait sa renommée de compositeur, le Dr Dvořák était souvent prié d'aller diriger ses propres œuvres, non seulement dans sa Bohême natale, mais aussi en Angleterre où ses pages chorales – Stabat Mater, la Fiancée du Spectre et le Requiem – étaient admirées au plus haut point.

Je ne dirais pas qu’il était un grand chef, mais il s’est toujours dignement acquitté de sa tâche. Bien qu’il ait revêtu d’innombrables fois le costume de chef, il redoutait toujours le jour où il devait remettre ça - sans aucun doute à cause de sa nature excitable, ou plutôt de sa nervosité.

Je me rappelle que, pendant la saison 1892-1893, il dirigea sa Symphonie en ré majeur op. 60 à l’un des concerts de la Philharmonic Society, récital précédé la veille par une répétition publique. Plusieurs jours avant l’événement il était dans tous ses états, mais les jours où les concerts avaient lieu, il mettait à rude épreuve la patience de son entourage.

Quand rien ne le préoccupait, il s'asseyait pour composer, ou bien jouait au piano des compositions qui étaient nouvelles pour lui. Sinon, il lisait le journal, un dictionnaire à portée de main, au cas où surviendraient des "obstacles", comme il disait.

Les jours des concerts il était si agité qu'il ne pouvait s’intéresser à rien. Il s’essayait à quelque chose, puis changeait d'occupation pour l’abandonner à son tour après quelques instants.

Quand il habitait à East 17th Street, juste en face de Stuyvesant Park, il me demandait de l’accompagner pour faire le tour du parc une première fois, puis une seconde, avant de rentrer. Cette pratique se répétait jusqu’à l’heure d’aller au concert.

Je devais veiller à ce qu'il atteigne Carnegie Hall en toute sécurité, mais notre trajet n’avait rien d'une partie de plaisir. Je m’efforçais de lancer une conversation, mais après plusieurs rebuffades, je laissais tomber.

Avant le concert Dvořák arpentait nerveusement la salle des artistes, et quand je tentais de le calmer il me disait simplement de le laisser seul et qu’il se sentirait mieux dès qu'il entendrait les premiers accords.

Après la répétition publique il ressentit un profond soulagement, mais l’histoire recommença le lendemain. Je pense avoir été encore plus soulagé que Dvořák après les deux soirées.

M. Ferd. Vach, directeur de la Singing Society Moraven [sic] à Kromeříž [sic], (Moravie), relate aussi que Dvořák, venu diriger St. Ludmila en 1887 avec cette société, lui confia avant le concert que dès les premiers accords sa nervosité s'envola.

M. Vach devait raconter plus tard deux anecdotes amusantes qui survinrent pendant la répétition. Dvořák n’était pas entièrement satisfait par le crescendo produit par le joueur de timbales, et comme le second essai ne sonna pas mieux, Dvořák s’approcha des timbales, prit les baguettes dans l’idée de montrer au joueur comme faire un crescendo, mais après un vain effort en ce sens, il reposa les baguettes et dit :
- Cher monsieur, faites comme vous l'entendez, mais de telle sorte que le résultat me plaise.
Le second incident eut lieu avec le corniste. Dans l’introduction les cors jouent avec sourdine (con sordino) et, comme les cors jouaient trop fort, Dvořák interrogea le premier corniste :
- Comment produisez-vous ce con sordino ?
Le corniste se leva et dit :
- Eh bien, je mets simplement la main dans le pavillon.
- Très bien, répondit Dvořák, mais comme ce passage doit être pianissimo, vous feriez mieux d’y mettre vos deux mains.

(Traduction Alain Chotil-Fani)

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Commentaires

Kovařík prend soin de citer deux circonstances de concerts, une à New York et l'autre en Moravie, où dans les deux cas la nervosité du chef d'orchestre s'envole "dès les premiers accords". L'inquiétude manifeste de Dvořák n'était donc pas due à sa situation particulière outre-Atlantique, loin de son pays et séparé d'une partie de ses proches. Le fait dénote plutôt une constante dans le comportement du compositeur, mis mal à l'aise par les manifestations en public.

L'aversion de Dvořák pour ce genre de situations a été plusieurs fois rapportée - on trouvera d'autres illustrations dans les articles suivants de Kovařík - si bien que certains auteurs parlent à son sujet d'agoraphobie voire de neurasthénie. M. Beckerman explore cette hypothèse dans son grand livre sur le compositeur (1) et la met en relation avec son penchant (supposé ou réel) pour l'alcool. Faut-il gommer l'image du génie populaire insouciant auteur de ravissantes Danses slaves pour entrevoir celle d'un homme plus complexe, torturé par ses démons intimes ? La question est d'autant plus légitime que la trajectoire du compositeur, émaillant ses partitions d'épisodes funèbres au fil des années pour culminer avec l'extraordinaire et ténébreuse Rusalka, semble aller en ce sens.

Kovařík cite à juste titre les tournées de Dvořák outre-Manche. Il fut aussi convié à diriger, comme on sait, aux États-Unis, dans plusieurs villes d'Autriche-Hongrie, en Allemagne et en Russie, à l'instigation de Tchaïkovski. Même la France, tardivement consciente de l'importance d'un compositeur honoré dans tout le reste du monde musical, se décide à l'inviter. Le 2 avril 1899, Louis de Crèvecœur, secrétaire des Concerts Lamoureux, envoie la lettre suivante, aux bons soins de l’éditeur Simrock : (2)
Monsieur,
Vous serait-il possible, de nous donner votre si estimé concours pour un concert donné le 16 avril avec l’orchestre Lamoureux, et où nous voudrions exécuter un de vos chef d’œuvres sous votre direction artistique, pourriez vous nous honorer avec votre concours, cela serait un évènement musical dont notre public, la société parisienne et la diplomatie seraient enchantés. Le temps presse, veuillez alors nous donner avec votre consentement vos conditions et les œuvres que vous voudriez exécuter avec l’orchestre, il nous faut deux à trois numéros.
Si vous consentez, voulez vous nous faire la réponse télégraphiquement. Et veuillez cher Maître agréer l’expression de ma haute considération.
Louis de Crèvecœur,
(Correspondant du Guide musical et secrétaire des concerts)
120 Rue de Longchamp,
Paris
Adresse télégraphique
Crèvecœur, Weber 3, Paris

La réponse du compositeur - si elle a jamais été formulée - a été perdue, et Dvořák ne s'est jamais rendu en France, sauf à l'occasion rapide d'un passage par Calais pour se rendre en Angleterre.

Dvořák a commencé à diriger en 1878, avec un récital de ses propres œuvres données sur l'île Sophie (Žofín) à Prague. De fait, il dirigea presque toujours des pages dont il était l'auteur. Nous connaissons deux exceptions notables. Avec l'Orchestre du Conservatoire de New York, il créa en mars 1893 au poste de chef le Concerto pour piano en la majeur de Joshua Pippen, lauréat d'une compétition lancée par le Conservatoire et soliste pour l'occasion. (3) Et le 4 avril 1900, pour sa dernière apparition en tant que chef, il dirigea la Philharmonie Tchèque dans l'intégralité d'un récital consacré à l'Ouverture Tragique de Brahms, l'Inachevée de Schubert, la Huitième Symphonie de Beethoven et son propre poème symphonique Le pigeon des bois. (4)

Son répertoire était cependant plus vaste, puisqu'il indiqua avoir fait travailler dans un cadre privé d'autres symphonies de Schubert. On peut lire dans l'article qu'il a consacré à ce compositeur : (5)
J’ai joué la 6e en Do majeur et la 5e en si bémol majeur [de Franz Schubert] une douzaine de fois avec mes élèves du National Conservatory l'hiver dernier, ils partagèrent mon plaisir, et reconnurent à cette occasion leur grande beauté.
Kovařík nous parle d'une représentation à Kroměříž de l'oratorio St. Ludmila en 1887. Sa mémoire a dû être prise en défaut, car l'événement date d'avril 1891. Dvořák s'était auparavant rendu dans cette ville en avril 1886, mais c'était pour diriger son Stabat Mater, et non St. Ludmila (4).

Le récital new-yorkais avec la Sixième Symphonie en ré majeur est en revanche bien documenté (voir les archives de la Philharmonie de New York). Dvořák dirigea son opus 60 les 16 et 17 décembre 1892, une année, à un jour près, avant les deux premières représentations de la Symphonie du Nouveau Monde, dans cette même salle du Carnegie Hall et par le même orchestre. Deux répétitions fermées au public de la Sixième Symphonie avaient eu lieu les 14 et 15 décembre (4).


Programme de la Philharmonic Society de New York, 16 et 17 décembre 1892 (DR)
Programme de la Philharmonic Society de New York, 16 et 17 décembre 1892 (DR)

Le programme indique "Symphony No 1", ce qui correspond à l'ancienne numérotation fautive des symphonies de Dvořák. En vérité, la réelle sixième, dans la chronologie du catalogue, avait été la première à avoir eu les honneurs de l'édition et par conséquent publiée par Simrock sous le "No. 1", une erreur qui perdurera pendant plusieurs décennies.

Le reste du programme était dirigé par le chef titulaire Anton Seidl. Il est intéressant de noter la présence de Ferruccio Busoni, le grand virtuose alors installé aux États-Unis, en soliste du Concerto pour piano n° 4 de Beethoven. Les autres œuvres étaient l'Ouverture Prométhée Enchaîné (Der gefesselte Prometheus) de Karl Goldmark, alors considéré comme l'un des plus grands compositeurs austro-hongrois aux côtés de Dvořák, et La mer du Belge Paul Gilson.

Alain Chotil-Fani, novembre 2018
Sans l'aide du Dr Beveridge je n'aurais pas connu les articles de Kovařík. Qu'il en soit mille fois remercié.

Notes

(1) BECKERMAN Michael, « New Worlds of Dvořák », NEW YORK, W.W Norton and Company, First Edition 2003

(2) KUNA Milan, BRADOVÁ Ludmila, CUBR Antonín, HALLOVÁ Marketa, SLAVÍKOVÁ Jitka, « Antonín Dvořák, korespondence a dokumenty », Korespondence odeslana, Korespondence prijata 1871-1904, PRAHA, Bärenreiter Editio Supraphon Praha, 1987-2004

L'orthographe du message de Crèvecœur a été respectée.

(3) On ne sait pas si Dvořák dirigea les autres œuvres primées, à savoir :
Henry Schoenfeld (ou Schoenefeld), Rural Symphony
Frederick Bullard, Suite for strings
Horatio W. Parker, The Dream King and His Love, cantate

Source : voir (4) ci-dessous.

(4) BURGHAUSER Jarmil, CLAPHAM John, « Thematický Katalog », PRAHA, Bärenreiter Editio Supraphon, 1996.

(5) Publié en 1894. L'article était en fait réalisé par le journaliste et musicologue américain Henry T. Finck, reprenant ce que lui avait dit Dvořák. Voir Dvořák parle de Schubert : commentaires sur un article américain.

Voir aussi

Sur MusicaBohemica : Dvořák par ceux qui l'ont connu

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