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22 novembre 2018

Bakule Le cœur qui chante

Tournée Bakule (10)
Le cœur qui chante

A la fin du mois de juin 1929, la tournée française de la chorale Bakule a pris fin. Presque deux ans plus tard, Louis Dumas (1) publia un texte à qui j’ai emprunté le titre pour cet article, en quelque sorte le 10me opus de la série à propos de ce pédagogue tchécoslovaque qui sut éduquer ses élèves à la musique par l’intermédiaire du chant choral. Dumas ne chercha sans doute pas un titre humoristique, mais la consonance du nom évoquait à la fois les qualités humaines de l'instituteur tchécoslovaque et ses qualités musicales dans ce beau raccourci.  

L’Orphelin

chanson populaire de Bohême, arrangée pour chœur par les chanteurs de Bakule

Un enfant devint orphelin
à l’âge d’un an et demi
Quand il commença à comprendre,
s’informa de sa mère :

- «Ah, papa, mon papa,
où avez-mis maman ?»

- «Ta mère dort profondément,
personne ne la réveillera plus.
Elle est couchée au cimetière,
tout près de la porte.»

Sitôt ces mots entendus,
l’enfant courut au cimetière,
gratta avec une épingle,
creusa avec son petit doigt.
Quand il eut fini de creuser,
il pleura tristement :

- «Ah, maman, ma petite maman,
dites-moi une parole.»

- «Mon enfant, je ne peux pas,
j’ai de la terre sur la tête
et une pierre sur le cœur,
elle brûle comme une flamme.
Va, enfant, rentre à la maison,
tu y as une autre maman.»

«Hélas ! elle n’est pas si douce
que vous étiez, vous.

Quand elle doit donner du pain,
elle le tourne trois fois.
Quand c’était vous qui m’en donniez,
vous me mettiez du beurre dessus.

Quand elle peigne ma petite tête,
il coule des filets de sang.
Quand c’était vous qui me peigniez,
vous ne cessiez de m’embrasser.

Quand elle me lave mes pieds,
elle les cogne au bois du baquet.
Quand c’est vous qui les laviez,
vous les couvriez de baisers.

Quand elle lave ma chemise,
elle ne fait que me maudire.
Quand c’était vous qui la laviez,
vous le faisiez en chantant.»

- «Rentre à la maison, mon enfant,
demain au point du jour
je viendrai te chercher.»

- «Ah ! papa, mon petit papa !
voilà que je vois ma maman.
Ma petite maman chérie,
toute jolie, toute en blanc !»

- «Eh quoi, enfant, que fais-tu ?
tu sais bien que tu n’as plus de maman !
Tu vois bien qu’il n’y a plus personne ici,
ta vision est un vain fantôme.»

- «Ah ! papa, mon petit papa !
préparez-moi un petit cercueil.
Ma petite âme à Dieu,
et mon cœur à la tombe.
A la tombe - auprès de ma mère,
que son cœur bondisse de joie !»

Il fut malade un jour,
s’éteignit le second jour,
fut enterré le troisième jour.

Le texte de ce chant, L'Orphelin, je l’avais déjà joint au quatrième article Etape parisienne de la chorale Bakule de l’étude générale mettant en scène cet extraordinaire pédagogue tchécoslovaque qui entreprit un tour de France en avril, mai et juin 1929 avec la chorale de ses élèves et anciens élèves. Dès les premiers concerts de la chorale Bakule à Paris, ce chœur impressionna les auditeurs, petits et grands, ainsi que les journalistes qui rendirent compte du récital des petits chanteurs. Sitôt qu’ils quittèrent la capitale et commencèrent leur périple, au cours de leur première étape à Saint Etienne, ce même chœur toucha les auditeurs stéphanois. Un bouleversement identique saisit les Clermontois. Une émotion comparable émut les Montpelliérains. On pourrait continuer à lister les villes où L’Orphelin empoigna les auditeurs et remua les consciences. L’interprétation des jeunes choristes saisit tous ceux qui l’entendirent.

Auditeur un peu particulier, l’un des secrétaires du Syndicat National des Instituteurs et Institutrices de France, Louis Dumas, touché par l’engagement des choristes dans cette chanson, prit la plume pour diffuser ses émotions à tous les lecteurs de la revue Pour l’ère nouvelle (2). Le 28 avril, à la Bourse du travail parisienne, il était présent. Pourquoi auditeur un peu particulier ? Pour plusieurs raisons. D’abord par sa profession identique à celle du chef de chœur, instituteur. Ensuite parce qu’il fit connaissance avec Bakule en 1928 au cours du déplacement en Europe centrale d’une délégation du SNI à laquelle il appartenait. Et peut-être encore pour une troisième raison. Sur Paris et dans sa région lorsque le chœur Bakule y circula fin avril début mai 1929, il participa au petit comité qui surveillait les allers et venues de la petite troupe - une cinquantaine de personnes, quand même - de façon à ce qu’aucun grain de sable néfaste ne vienne compromettre leurs prestations et tout simplement le fonctionnement de leur groupe.

Il faut croire que «la poignante et simple beauté» du chant des choristes, résultat de la pédagogie «libertaire» de Bakule émut durablement Louis Dumas. En effet, ce dernier, deux ans après la tournée de Bakule et de ses élèves, remit au mensuel Pour l’ère nouvelle un texte qu’il intitula très significativement Le cœur qui chante

Touché en son cœur d’homme par l’expressivité des petits Bakule, remué en son cœur de pédagogue d’avoir entendu des enfants s’exprimer par le chant plutôt que des élèves reproduisant mécaniquement la leçon même bien apprise de leur maître ou maîtresse, Louis Dumas s’appuya sur ce chant L’Orphelin pour délivrer sa leçon aux adultes qui le liraient et plus particulièrement à ses collègues enseignants. A la Bourse du travail «j’observais la physionomie des enfants au moment où ils chantaient» cette ballade, écrivait-il.  Et que remarqua-t-il ? «les petits chanteurs, les yeux chavirés d’émotion et tout frémissants du drame qui s’évoquait en eux». Il mentionnait une scène, très révélatrice de la solidarité des élèves (actuels et anciens) de Bakule. Une petite chanteuse «ne put retenir ses larmes et vint se réfugier derrière ses camarades». Ces dernières, tout en continuant à chanter, prirent leur camarade sous leur protection, quasi maternellement. Lorsque le chant prit fin et que l’assistance voulut le bisser, un membre du comité d’organisation  la pria de s’abstenir pour «ne pas renouveler chez les petits chanteurs une telle émotion». 

Dans une deuxième partie de son écrit, Louis Dumas se livrait à une comparaison entre ce qu’il avait entendu de profondément senti dans le chant des petits tchécoslovaques et les exercices ternes et insignifiants décidés par les pédagogues administratifs (belle formule !). Prenant exemple sur quelques livres de chant (3) en cours dans les écoles françaises, il en sortit des maximes patriotiques et morales, plates à souhait, bien éloignées de la réalité de la vie des enfants. Et de dénoncer dans les paroles de la plupart des chants sélectionnés «tout ce qui est pompier, banal, sans âme». Il attirait l’attention de ses lecteurs sur ces chants où «on y bêtifie croyant être enfantin. On y pontifie croyant être éducateur». Belles mises en garde. Reconnaissant que les recueils de Maurice Bouchor (4) et Jacques Dalcroze (5) sortaient un peu de la routine (6) dont on entourait le chant scolaire sous le patronage des autorités administratives de l’Instruction publique, ce syndicaliste s’appuya sur d’autres exemples que lui procurait Bakule. Il convoquait de merveilleux souvenirs datant de son bref séjour à Smichov (7), dans l’Institut Bakule, en 1928. C’est ainsi qu’il rappelait quelques bribes des discussions qu’il eut avec l’éducateur tchécoslovaque «Je montrais à Bakulé en quoi nous lui étions redevables de nous avoir rappelé, si heureusement, que la musique [telle que Bakule la concevait] est une forme de culture morale, car l’enfant y ouvre son âme jusqu’à s’oublier soi-même pour communier dans une émotion collective avec d’autres âmes enfantines». Il pouvait synthétiser ce que lui avait appris la pédagogie du chant appliquée par l’éducateur de Prague à ses élèves par cette formule «ses enfants ne chantent pas, ils vivent le chant».

Se posait la question, après avoir constaté à la fois l’échec de la plupart des pratiques scolaires françaises en matière de chant et les succès que Bakule obtenait avec sa pédagogie dans la maîtrise du chant que s’appropriaient ses élèves, comment remédier à cet état de fait dans les écoles de l’Hexagone ? S’inspirant de la pratique du chef de chorale pragois, Louis Dumas proposait de ne retenir que des scènes dans lesquelles l’enfant «ressent dans la vivacité de son imagination et de son cœur», c’est-à-dire de plonger dans les contes et poèmes issus du folklore de notre pays pour stimuler l’imagination et la sensibilité enfantine. A condition de ne rien imposer, mais de laisser aux enfants le temps de s’emparer de la poésie simple ou complexe de ces histoires populaires pour qu’ils s’en imprègnent et qu’ils en éprouvent profondément la force, le mystère, le bonheur ou le drame.

Digne d’être citée intégralement la conclusion que tira Louis Dumas de tous ses sentiments éprouvés à l’écoute des petits chanteurs de Bakule et de la façon dont ce dernier accompagnait chacun d’entre eux à la découverte d’une émotion profonde que le chant leur procurait. «C’est le mérite singulier de Bakulé d’avoir montré, par la pratique même de son art, toute l’émouvante beauté enclose dans l’âme enfantine la plus déshéritée, d’avoir rappelé opportunément le droit de l’enfant à une véritable culture esthétique, d’avoir prouvé que la musique est une forme d’expression des sentiments indéfinis et complexes qui touchent au fond de la nature de l’enfant, et enfin d’avoir indiqué la méthode qui rend cette culture possible et efficace (8)».

Dans le même numéro de la revue Pour l’ère nouvelle, en quatre pages, un professeur du lycée de Chartres, Louis Brun-Laloire, développa les principes essentiels que Bakoulé mettait en œuvre dans son contact quasi permanent avec ses enfants. Ne retenons qu’un aspect, capital, de cette pédagogie que ce professeur expose très clairement «L’ordre didactique est l’opposé de l’ordre pédagogique». L’ordre didactique visant les pratiques habituelles recommandées par les directives ministérielles et l’ordre pédagogique celui recherché par les tenants de l’Ecole Nouvelle. Mais il faut rentrer dans les détails pour vraiment saisir les différences entre ces deux ordres. «L’ordre didactique cherche à mener l’enfant à un point d’arrivée connu d’avance ; l’ordre pédagogique part de l’enfant et lui facilite son développement vers un point d’arrivée totalement inconnu : une personnalité nouvelle». Louis Brun-Laloire précisa encore ces ordres opposés. «L’ordre didactique est un classement du connu, découpé et servi en tranches toutes faites. L’ordre pédagogique est un ordre de croissance et de recherche tâtonnante». Il est temps pour l’enseignant de convoquer les pratiques courantes utilisées au lycée «Professeurs, nous nous étonnons souvent d’avoir tant à rabâcher ; le contraire seul serait étonnant. Nous n’avons qu’une méthode au fond : nous exposons, nous professons, quand nous devrions avoir autant de méthodes que d’élèves et faire travailler chaque question autant de fois et chaque fois différemment (9), qu’il y a d’élèves dans la classe…» Quel renversement de perspective !

Il faudrait encore citer d’autres extraits de ce texte, mais ces derniers devraient suffire avec l’activité de la chorale des enfants Bakule à comprendre les enjeux de l’éducation des enfants, futurs hommes et femmes.

Parce qu’elle a été énoncée en 1931, certains pourraient affirmer que cette pédagogie est dépassée. Pendant très longtemps, deux tendances divergentes ont traversé, et encore aujourd’hui, le corps enseignant et les utilisateurs du système scolaire en opposant savoirs et discipline au développement harmonieux de l’enfant et au besoin de culture. Encore actuellement, le débat oppose deux orientations bien différentes. Bakule se rangeait dans le courant dessiné par Louis Dumas dans son article. Ne serait-il plus d’actualité ? Quant à la place que tient la musique dans l’éducation, la situation a-t-elle évolué fortement depuis bientôt cent ans ? 

Annexes :

1. D’un pays à l’autre sur le continent européen, beaucoup de sujets de contes et récits populaires circulent au fil des années, chaque réception régionale s’approprie une version  en y ajoutant ses particularismes locaux qui la modifie quelque peu. Ainsi le thème de l’orphelin qui exista à toute époque et en tous lieux, se déclina en récits, poèmes, chansons populaires transmis oralement de génération en génération avec forcément quelques modifications au fil des ans. Lors de son voyage de collectage dans les Alpes à la fin du XIXe siècle, l’ethno-musicologue Julien Tiersot recueillit une chanson mettant en scène non un, mais trois orphelins placés un peu dans la même situation que l’orphelin tchèque. Dans les pays respectifs, chacun se trouva confronté au décès de sa mère et aux difficultés rencontrées avec la marâtre. Voici donc le texte de cette chanson qui offre quelques résonances avec le chœur des enfants Bakule.

les trois orphelins
chanson populaire français provenant de la Haute Tarentaise
Ecoutez la complainte
De trois petits enfants.

Quand la mère fut morte,
Le pèr' se r’maria.

Il en a pris une autre
Qui n'avait pas quinze ans.

L'un lui demande à boire
Et l'autre-z-à manger.

Et l'autre dit: « Ma mère!
Ma mère, s'il vous plaît! »

Un coup de pied au ventre
Par terre l'a jeté.

Le plus grand de ses frères:
« Mon frèr', relève-toi.

Nous irons vers l'église
Où notre mère y est. »
Saint-Pierre leur vient dire:
« Enfants, que pleurez-vous?

— Nous pleurons notre mère
Et rien qui nous entend (?) »

Saint-Pierre lui vient dire:
« Jeannon, sortez du ciel.

Allez vous en sur terre
Pour nourrir vos enfants.

— Oh! non, oh! non, sur terre
On n'y fait que péchés.

— Tous péchés que tu feras
Te seront pardonnés.

— Venez de quatre en quatre,
Tout quatre auprès de moi.

Venez de plaine en plaine
Aux champs du Paradis.»

Pour éclairer le lecteur, le collecteur lui-même, Julien Tiersot, ajouta un commentaire dont je donne des extraits ci-dessous : 
«Cette chanson touchante, dont les pays du nord (depuis la Flandre jusqu'aux îles de la Scandinavie) ont fourni de très beaux textes, est, ici, bien fruste, et d'une simplicité qui, jointe à l’incorrection, peut paraître excessive. Le peuple de France l'a fort oubliée, en effet, et on ne la trouve plus guère aujourd'hui dans la tradition orale. La version qu'on vient de lire est la seule qui ait été recueillie dans toutes les Alpes françaises: elle provient de la Haute Tarentaise (10)». 

2. Revenons en Tchécoslovaquie à l’époque pendant laquelle Bakule animait une chorale dans les écoles où successivement il enseignait. Vers 1906, il n’avait pas encore pris son indépendance d’enseignant et ne dirigeait pas encore son Institut dans le quartier pragois de Smichov. 

Pour nombre de compositeurs tchécoslovaque, la musique populaire des différentes régions de leur pays représentait une souche à laquelle ils s’abreuvaient. Par exemple, ce chant populaire Osiřelo dítě (L’Orphelin) inspira le compositeur et chef d’orchestre Otakar Ostrčil (1879 - 1935) qui en 1906 en réalisa une version pour mezzo-soprano et orchestre (et une version pour voix et piano) en s’appuyant sur les paroles de ce chant populaire, les mêmes que celles que chantait le chœur Bakule. Cette ballade d’une dizaine de minutes dénote un lyrisme dans lequel la soliste intervient dans son registre aigu lorsque l’enfant parle à son père et raconte à sa mère les mauvais traitements que lui inflige sa marâtre et dans le registre grave lorsque au cimetière sa mère lui répond et que son père essaie de lui faire entendre raison. Tantôt diaphane, tantôt pesante notamment  par l’emploi des cuivres qui ponctuent le rêve de l’enfant de rejoindre sa mère, l’orchestration accompagne le drame. Signes que le drame s’est accompli, les trois derniers vers sont chantés dans le recueillement que ne trouble pas un orchestre sobre. Si l’on ne connaissait pas la date de composition de cette ballade, pourrait-on la deviner  ? S’inscrivant dans une tradition alliant la musique germanique et des effluves de musique populaire tchèque, la partition n’ouvre pas de perspectives sur l’avenir, mais, telle quelle, il serait dommage de ne pas en goûter ses beautés et son expressivité. On est loin de la modernité et de la force de la musique de Janáček. Pourtant cette musique, ballade mais aussi poème symphonique épousant le déroulement des vers, cette œuvre d’Ostrčil mérite l’attention alors que l'ensemble de ses ouvrages n’a pas réussi à franchir les frontières françaises. Chacun peut apprécier Osiřelo dítě dans sa version orchestrale d’Ostrčil en suivant ce lien (les sous-titres en anglais aident à suivre l'enchaînement du poème).

3. On retrouve une autre version de L'Orphelin sous le titre tchèque Sirotek qui signifie orphelin alors que Osiřelo dítě marque bien le même sens en ajoutant le mot dítě pour insister sur l'état de la personne orpheline, ici un enfant. Cette version est parue dans un recueil autrichien de mélodies populaires. Le texte (en tchécoslovaque) ne présente que les douze premières lignes de la chanson, mais elles correspondent très exactement au début du poème chanté par le chœur Bakule. N'oublions que, jusqu'en 1918, les pays tchèques appartenaient à l'Empire austro-hongrois. Ce chant provient de la Bohême et daterait du début du XIXe siècle si l'on en croit la légende de cette page.














4. En Bohême, Karel Jaromir Erben, un des premiers éveilleurs tchèques, ainsi qu’on nomma ces personnalités tchèques du XIXe siècle (intellectuels et artistes) publia plusieurs recueils de poèmes, contes, dictons en langue tchèque, alors que dans l’Empire autrichien, la langue officielle était la langue autrichienne. En 1853, parut Kytice z pověstí národních (Bouquet de poèmes nationaux) et en 1864, Prostonárodní české písně a říkadla (Chansons et comptines tchèques). Du premier recueil, Dvořák utilisa Vodnik (L’Ondin) et Polednice (La Sorcière de midi) pour écrire deux beaux poèmes symphoniques en 1896. Bien plus tôt, il puisa dans le second recueil un texte, Sirotek (L’Orphelin) qu’il mit en musique  en 1871 pour voix et piano. Ce poème d’Erben contient les mêmes mots que le chœur chanté par les enfants Bakule. En 1871, Dvořák, altiste au Théâtre provisoire de Prague, n’a pas encore percé sur la scène tchèque. Il s’est essayé à différentes formes musicales, symphonie, quatuor à cordes, mélodies) et a composé son premier opéra, Král a uhlíř (Le Roi et le charbonnier). Se saisissant du texte d’Erben, il livre une mélodie dans laquelle déjà son don mélodique se remarque. Il ne joue pas dans l’excès le drame dans lequel s’enfonce l’orphelin en rejoignant sa mère dans la tombe ; son expression est éloquente, mais surtout pudique. L’Orphelin constitue une des premières réussites de Dvořák dans le domaine de la mélodie. 

En voici un très court extrait.


5. En Moravie, un prêtre, František Sušil, entreprit une collecte de chants populaires qu’il rassembla dans un premier recueil publié en 1835. Un peu plus tard, en 1840, il rassembla une collection plus élaborée qu’il enrichit de nouveaux chants en 1860. Un recueil de plus de 2 300 titres était ainsi mis à la disposition de ses compatriotes, un nouvel outil pour résister à la langue germanique que les plus lucides et combattifs des Moraves utilisèrent dans leur engagement envers leur langue et leur culture. Dans le recueil de 1840 fort de 586 poèmes, on découvre dans les toutes premières des 214 pages, le texte d’un premier poème intitulé Sirotek dont les paroles sont bien différentes de celles que proposa Erben dans son recueil de 1864. Dans cette édition, Sušil ne plaça que les textes des chansons recueillies sans les accompagner de la partition qui aurait permis de les chanter. En 1860, dans son nouveau recueil, Sušil, introduisit une nouvelle version de Sirotek avec quelques indications musicales. Avec ces deux moutures, celle d'Erben et celle de  Sušil, on touche du doigt les différences entre la Bohême et la Moravie. Appartenant à la même racine linguistique, la culture et la langue de ces deux régions se développèrent avec leurs particularismes locaux apportant à l’ensemble une richesse dans la diversité. Comme chez beaucoup d’autres peuples, la culture populaire se saisit d’un thème universel pour le traiter à sa manière. 
Sirotek dans le recueil de Sušil de 1840
Sirotek dans le recueil de Sušil de 1860

Joseph Colomb - novembre 2018.


Les autres articles de la série Bakule sont consultables ci-dessous :

9. Planning et trajet de la tournée de Bakule en 1929
10. Bakule, le cœur qui chante (le présent article)
11. Bakule essaime

Notes :

1. Louis Dumas, instituteur, membre du SNI (syndicat national des instituteurs et institutrices) fut avec Gorges Lapierre le créateur de la Fédération internationale des associations d’instituteurs.

2.  Pour l’ère Nouvelle, revue mensuelle de la Ligue internationale pour l’éducation nouvelle fondée par Adolphe Ferrière diffusait les écrits de tous ceux qui, enseignants ou non, se retrouvaient sur les enjeux de l’éducation hors d’une instruction trop corsetée ou rapportaient leurs expériences pédagogiques novatrices.

3.  Louis Dumas précise que le livre dont il cite des extraits est pourtant supervisé par un inspecteur général !

4.  Maurice Bouchor (1855 - 1929), en dehors de pièces de théâtre et de poèmes, publia entre 1895 et 1907 plusieurs recueils de Chants populaires pour les écoles, fruits de sa collaboration avec le folkloriste et ethno-musicologue Julien Tiersot (1857 - 1936).

5.  Jacques-Dalcroze (1865 - 1950), compositeur et pédagogue suisse. Il créa une méthode d’enseignement de la musique basée sur la rythmique qui essaima dans plusieurs pays.

6.  Il est vrai que dans les trois recueils que Maurice Bouchor livra aux écoles, enrichis par la musique qu’y déposa souvent Julien Tiersot, on y retrouve nombre de chants des diverses régions françaises et des chants de métiers. Cependant, respectant les demandes de la hiérarchie instructive et peut-être plus encore l’air du temps, ces livrets insistent sur le courage, l’honneur, l’héroïsme. Dans ces chansons, on y célèbre beaucoup les personnes et sujets mythiques de l’historiographie française de Roland (à Roncevaux) à Jeanne d’Arc en passant par  Du Guesclin, Bayard, le soldat français («mais bravement mourir est beau»), les corsaires («A un contre dix, luttant d’un cœur ferme»), l’Alsace («en pleurs tu nous attends, le jour de la justice pour toi se lèvera»), le drapeau (français), etc. Les auteurs n’avaient pas complètement éliminé les maximes patriotiques et morales, plates à souhait que visait Louis Dumas. Où le risque de confondre nationalisme et patriotisme était grand.

7.  Smichov, quartier de Prague, sur la rive gauche de la Vltava, hors du centre ville. L’Institut Bakule se situait dans ce quartier.

8.  Pour l’ère Nouvelle, 10me année, n° 66, mars 1931.

9.  Ce mot est mis intentionnellement en gras par mes soins.

10.  Julien Tiersot, Chansons populaires recueillies dans les Alpes françaises (Savoie et Dauphiné), Librairie dauphinoise à Grenoble, Librairie savoyarde à Moutiers, 1903. 

En 1889, Julien Tiersot avait édité chez Plon une érudite Histoire de la chanson populaire en France.

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