La tournée Bakule, étapes dans la France de l’ouest, 1929
Le triomphe se poursuit (6)
De Limoges à Caen, une douzaine de villes reçurent la visite de la chorale Bakule du dernier jour du mois de mai au 14 juin. Quinze jours à avaler les kilomètres entre les différentes cités-étapes et à donner chaque jour une ou plusieurs démonstrations de l’art vocal de ses membres. Quand on consulte ce qui pourrait se nommer l’agenda des petits chanteurs, on prend un peu le tournis. Chaque jour ou presque, un nouveau voyage, une nouvelle agglomération, de nouveaux visages, de nouvelles mains à serrer. Seul le séjour à Nantes, du 2 au 5 juin leur permit de se poser un peu. On doit se représenter le travail en amont que fournit le comité d’organisation pour établir un calendrier d’activités nombreuses. Combien de contacts avec telle ou telle personnalité, telle ou telle administration pour caler les concerts, les réceptions, les conférences, etc.
Comme dans leurs étapes précédentes dans le sud de la France, le déroulement de la tournée se continua de manière immuable : accueil à la gare d’arrivée, réception à l’hôtel de ville, concert tout public, concert pour les élèves, comité de départ à la gare pour la poursuite du voyage. Avec évidemment des groupes de bienvenue tantôt très fournis, tantôt composés seulement de quelques personnalités. Quand à la préparation de l’arrivée des petits chanteurs, la plupart des journaux locaux, fournis en information par le comité d’organisation, évoquaient les événements principaux de la vie de Bakule, insistant généralement sur le côté social et humain de son action envers les enfants déshérités et sur les succès rencontrés à l’étranger et dans les villes françaises traversées jusqu’ici. Rien de tel pour titiller la curiosité et l’intérêt des lecteurs qui, s’ils habitaient dans la ville étape ou s’ils en étaient tout près, pouvaient se décider plus facilement à aller écouter d’une oreille attentive, les chansons de leur répertoire.
Je n’ai pas pu trouver des comptes-rendus journalistiques du passage du chœur Bakule dans chacune des agglomérations dans lesquelles il se produisit. Par contre, dans la plupart des villes-étapes, la presse locale joua franchement le jeu en multipliant les informations pour ses lecteurs. Je vais donc plutôt étudier les aspects de la tournée qui étonnent par leur densité ou leur profil particulier.
Limoges
Bien que Le Populaire du Centre apparaisse plutôt comme un quotidien «socialiste», il ne publia qu’un seul article à propos de Bakule - alors que ce dernier ne cachait pas ses opinions politiques progressistes - quinze jours après son passage à Limoges, restant muet sur son emploi du temps dans la cité de la porcelaine. On peut néanmoins penser que l’arrêt à Limoges des petits chanteurs respecta le déroulement habituel.
Le Populaire du Centre s’en remit étrangement à Eugène Le Breton, éditorialiste à Ouest-Eclair, journal conservateur dont les prises de position (1) tranchaient nettement avec celles du Populaire. Ce quotidien ne possédait-il pas un rédacteur capable d’apprécier les prestations musicales des choristes de Bakule ? A moins que la déclaration pacifiste de Le Breton ait troublé le directeur du journal de Limoges. Toujours est-il que ce dernier livra une version abrégée du papier qu’il avait réservé à Ouest-Eclair et dont seules les initiales signaient la teneur (voir plus bas à Rennes). Quoiqu’il en soit, comme beaucoup d’autres organes de la presse locale, l’article raconta à grands traits l’histoire de Bakule, son «apostolat de la paix des peuples par l’harmonie musicale». Pointant l’un des atouts essentiels de son tour de France, il s’étendit quelque peu sur le chœur, d’une manière un peu ampoulée «Quand les choristes de Bakule développaient leur programme; si charmant, si émouvant, on démêlait, dans les lignes à peine ondulées de cette polyphonie, l’émotion intime des foules et la religion passionnée du cœur (2)». Le reste du papier insistait sur la déclaration pacifiste un peu surprenante du rédacteur et bien en accord avec les valeurs portées par Bakule lui-même
Pour en apprendre un peu plus sur le séjour limougeaud de Bakule et de ses chanteurs, il faut consulter la revue La Vie limousine. D’abord, on parle d’un chœur «insurpassé». Ensuite, le chroniqueur décrivit Bakule chef de chœur. «Le jeu de Bakule dirigeant ses chanteurs est émouvant. [Au moyen de] gestes souples, larges, nuancés, attirants par lesquels il alerte, il appelle, il surprend, il délivre les voix douces, fines, mélancoliques ou passionnées et graves». Evoquant le chœur L’Orphelin, il ressentit «un appel profond, qui, du ras du sol monte dans l’air avec lenteur : et c’est la voix pénétrante et si grave de la morte qui, péniblement, traverse la terre pour répondre à l’orphelin». Ce chef de chœur était avant tout un pédagogue ; le journaliste en quelques lignes caractérisa sa doctrine. «Elle consiste à éveiller et à développer les facultés créatrices de chaque individu créateur en faisant appel à la collaboration de ceux-ci pour entraîner, pour former les plus pauvres en esprit». Grande question à laquelle il tenta de répondre : pourrait-on adapter la pédagogie de Bakule «dans un grand pays producteur», sous-entendu la France ? Toutefois il ne voulait pas reprendre le stérile débat «entre l’éducation dogmatique et encyclopédique […] et l’éducation intuitive et sensible» puisque selon ses dires «ce serait , d’une part, opposer l’éducation appréciée au point de vue de l’art et l’éducation appréciée au point de vue économique et social (3)». Vaste débat qui ressurgit de période en période qu’il ne s’agit pas d’évacuer par une pirouette comme ci-dessus. On verra un peu plus tard dans la tournée que des journalistes le soulèveront.
Poitiers
Le mois de mai se termina par le passage éclair à Limoges de la troupe de Bakule. Elle ne resta pas plus longtemps le lendemain à Poitiers. Cependant, deux faits doivent être relevés, la présence de deux slavophiles. Daniel Essertier, tout d’abord. Professeur agrégé de philosophie, il enseigna sept ans à l’Institut français de Prague où en 1922 il prit la direction de La Revue Française de Prague. Depuis quelques mois, il était professeur à l’Université de Poitiers. Immédiatement, il mit sa plume et sa parole au service de Bakule. Le 28 mai, il rédigea un grand article que L’Avenir de la Vienne publia assorti du sous-titre révélateur «une magnifique expérience pédagogique», le professeur savait de quoi il parlait, à Prague, il l’avait approchée. Inutile de revenir sur la trentaine d’années d’activité de Bakule, sur les échecs qui, après qu’il les eut analysés devinrent des espoirs, sur les appuis et aussi sur les entraves administratives et enfin sur la formation de la chorale. Arrêtons nous sur un point peu souvent souvent signalé dans la presse jusqu’à présent. «des bénéfices pécuniaires recueillis au cours de ces démonstrations, il ne gardent absolument rien pour eux-mêmes (4) : tout l’argent va à l’Institut Bakule, afin d’étendre à un plus grand nombre d’enfants des faubourgs l’œuvre de régénération (5)». Le soir du premier juin, au théâtre municipal, sous la présidence du Préfet de la Vienne et du Recteur d’académie, il présenta le concert donné par les enfants chanteurs au public qui remplit littéralement la salle. De nouveau, il évoqua les différentes phases de la vie très active du pédagogue tchécoslovaque, réintégrant «dans l’existence normale des petits êtres qui semblaient voués au malheur». Comme il le pratiquait d’habitude, Bakule s’exprima sur ses activités éducatives, traduit immédiatement par - deuxième slavophile - Jules Pichon-Chopin (6) qui n’était pas un inconnu dans le Poitou et qui pratiquait la langue tchèque aussi bien que sa langue maternelle. Plusieurs journalistes tentèrent la comparaison entre les chœurs de la Sixtine et la chorale Bakule. A Poitiers on ne voulut pas comparer ce qui n’était pas comparable. D’un côté la chorale italienne «ne produit qu’une musique savante et au surplus destinée à la louange et au service de Dieu tandis que les petits tchécoslovaques chantent les félicités terrestres, les joies agrestes, le plaisir de vivre ou la douleur de quitter ce qu’on aime (7)». Cette expression sans fards, tout à la fois naïve et sincère, un autre commentateur, spécialiste de pédagogie, en fut touché. Le Directeur de l’Ecole Normale d’instituteurs de Poitiers, en lien sans doute avec Daniel Essertier, confia à La Revue française de Prague ses impressions. Touché par les accents de L’Orphelin «d'une douceur si déchirante qu'ils prenaient au coeur les enfants mêmes et les faisaient, sous nos yeux, sangloter», il se posait la question que maint auditeur ou auditrice présent(e) devait se poser. «Mais aussi par quelles voix nous parlaient ces vieilles chansons d'un peuple grave et musical ! Etaient-ce des voix ?... des instruments ?…» Interrogation à laquelle il apportait une réponse, toute en nuance « C'était plus, c'était autre chose que l'un ou l'autre, une matière sonore idéale, d'une pureté liquide dans les solos, d'un fondu sans raccords dans les ensembles, d’une finesse et d'une fraîcheur de timbre qu'on ne peut comparer à rien et, sans grand volume ni aucune puissance matérielle, par la seule vertu des nuances et de la foi, d'une intensité d'expression ineffable (8)». On pourrait citer encore plusieurs phrases éloquentes de ce Directeur d’Ecole Normale. J’y reviendrai dans un autre article.
En dehors des interventions de ces slavophiles, il faut noter la solennité que rencontra la troupe Bakule à Poitiers. En effet, à leur arrivée en gare le samedi 1er juin, une délégation accueillit les petits chanteurs, comme partout ailleurs. Cependant, ce groupement ne comprenait pas seulement les quelques personnes qui avaient œuvré pour la venue de l’enseignant pragois, mais surtout de nombreux instituteurs et institutrices. Daniel Essertier était aussi là. Autre présence remarquable, celle d’élèves-maîtres et d’élèves-maîtresses des deux Ecoles Normales de Poitiers. La mobilisation des élites poitevines s’affirma de nouveau à la réception à l’Hôtel de Ville. Vers 18 heures, le Maire et le Conseil municipal au complet reçut Bakule et ses élèves au milieu d’une foule où se trouvaient le Préfet, le Recteur d’Académie, le Président du Conseil général et de nombreuses personnalités civiles et militaires. De même qu’à Toulouse, ici dans le Poitou, on aurait pu croire à une visite d’état. Après les remerciements de Bakule, le chant de ses élèves s’éleva, première manifestation de leur art.
Une journée à Poitiers, c’est bien court. De nouveau, le lendemain vers midi, à l’heure du départ, un cortège d’adultes et d’enfants conduisit le groupe de choristes à la gare. Constitué d’instituteurs et institutrices, d’élèves-maîtres et d’élèves-maitresses et de leurs directeurs, de Daniel Essertier également, il accompagna les petits tchécoslovaques, amis d’un jour. Fait rare, dans ce hall de gare bruissant de tumultes divers qui se mélangeaient aux halètements de la vapeur des locomotives, ce chahut céda la place aux sons juvéniles et harmonieux de la troupe d’enfants pour un chant, dernier cadeau aux Poitevins.
Nantes
Une journée à Limoges, une journée à Poitiers, mais trois jours à Nantes, les 2, 3 et 4 juin. L’entrée en Bretagne signifia un engagement assez conséquent pour les chanteurs de Bakule avec deux étapes bien particulières à Nantes et à Rennes. Penchons nous sur celle de Nantes, la première bretonne, chronologiquement parlant. Le processus d’activités de la chorale et de son maître se répéta : comité d’accueil à la gare pour son arrivée dans la ville, réception en mairie, non seulement à celle de Nantes, mais le 4 juin à celle de La Montagne, commune proche de la grande cité avec la présence de personnalités importantes, le Maire de chacune des communes traversées, l’Inspecteur d’académie, le Proviseur du lycée de Nantes, le secrétaire départemental du SNI, le responsable nantais des Eclaireurs unionistes. L’arrivée tardive en gare de Nantes le dimanche 2 juin ne permit pas aux petits chanteurs de se produire sur une scène. Par contre, le lendemain, ils rattrapèrent le «temps perdu» si l’on peut dire : deux démonstrations pour le public scolaire au cours de la matinée, une visite de la ville en début d’après-midi, la réception à l’Hôtel de ville à 17 h 30 avec un mini-concert et pour couronner le tout, le concert tout public en soirée à la Bourse du Travail. Probablement à l’une des démonstrations pour le public scolaire, les jeunes élèves tchécoslovaques virent d’autres élèves, plus âgées, les élèves-maîtresses de l’Ecole Normale de filles de Vendée qui «ont pu comprendre que l’éducation doit, pour être effective, émouvoir les forces profondes de l’âme (9)». De leur côté, les élèves-maîtres de 3ème année de l’Ecole Normale de La Roche-sur-Yon se déplacèrent également à Nantes pour entendre les choristes tchèques. Des vocations pour une autre pédagogie naquirent-elles à cette occasion ? Peut-être. De toutes façons, on doit saluer l’initiative des deux directeurs de ces Ecoles Normales de Vendée.
Après une journée bien remplie qui se conclut par un concert à la Bourse du Travail, Bakule et ses enfants s’octroyèrent une demi-journée de repos le lendemain matin 4 juin. L’après-midi démarra par une excursion en bateau sur la Loire. Elle les amena à l’Ecole de Plein Air de la ville de Nantes au château d’Aux. Léopold Cassegrain, le maire de Nantes, lorsqu’il les avait reçus à la mairie les avait prévenus «vous y verrez que notre programme n’est pas seulement dans nos intentions, mais qu’il est entré déjà dans les réalités». Et le maire d’assurer qu’il cherchait lui aussi «à armer [les enfants de sa ville] pour la vie et par des méthodes qui ne sont pas si éloignées de la vôtre (10)». Tout à côté, la municipalité de La Montagne, petite commune près de Nantes, tint à les avoir dans sa mairie pour une réception simple, mais chaleureuse devant des écoliers et leurs maîtres et maîtresses et des représentants des associations communales. Sans se faire prier, les choristes les saluèrent par une chanson. Le soir, à Nantes, les attendait un dernier concert dans la salle Graslin.
Arrivés en France le 25 avril, après leur escale parisienne jusqu’au 5 mai, les choristes Bakule entreprirent leur tour de France le 6 mai. Depuis cette date, ils visitèrent 13 villes avant de rejoindre Nantes. Un lecteur d’Ouest-Eclair, auditeur au moins d’un des concerts du chœur et qui devait côtoyer de près les petits chanteurs entreprit de faire connaître la difficulté de ceux-ci en adressant au journal une lettre dans laquelle il dénonçait les conditions de leur voyage et de leur bref séjour dans les villes traversées. «S’imagine-t-on qu’il soit sain pour de frêles organismes de se lever tôt, de se coucher tard, de chanter dans les plus lourdes atmosphères le matin, l’après-midi et le soir ?» La plupart de ces enfants avaient connu d’autres conditions, encore plus dures, dans les faubourgs de Prague avant qu’ils soient accueillis dans l’Institut Bakule où pourtant leur situation resta encore rude pendant les premiers mois d’existence de cette maison. Endurcis peut-être, cependant il est surprenant que les petits choristes, malgré la fatigue accumulée au long des journées et des transports, aient réussi à charmer leurs auditeurs, recueillant de leur part autant d’admiration se traduisant par de vifs et nombreux applaudissements.
Dans un futur article, je vous entretiendrai des interventions de quelques pédagogues français qui s’exprimèrent lors d’une manifestation de Bakule et de ses élèves, telles que la presse les retranscrivit. On y retrouvera notamment celle de l’inspecteur primaire nantais M. Bourveau.
Rennes
Etait-il possible que Rennes, capitale de la Bretagne, reste en deçà de la grande ville du bord de Loire ? Les chanteurs n’y demeurèrent pourtant que deux jours, et encore. Leurs trente heures de résidence (11)procédèrent d’une intense activité. Le passage de Bakule à Rennes, manifestation musicale et sociale, se doubla d’un événement médiatique pour la première fois au cours de ce tour de France. A dix reprises, le quotidien Ouest-Eclair réserva une petite place ou une plus grande dans ses pages à Bakule et à ses choristes. Bien avant qu’ils mettent le pied en terre bretonne, le 5 juin, le journal annonça sa venue et présenta, à ses lecteurs, aux Rennais en particulier, dès le 18 mai, le parcours pédagogique de cet instituteur aboutissant à la création de son Institut et de sa chorale et les succès qu’elle rencontra à Paris les jours précédents. Ensuite à partir du 31 mai et chaque jour jusqu’au 8 juin, un papier parfois illustré d’une photographie (par trois fois) vint soutenir l’intérêt croissant qu’apportait le ou les rédacteurs locaux à cet aspect véritablement phénoménal que prit la venue à Rennes de ce personnage hors du commun et de ses jeunes élèves.
S’appuyant sur le livre récent qu’Adolphe Ferrière avait dédié à Trois pionniers de l’Education Nouvelle - tel était son titre - le journaliste, au tout début du mois de juin, tentait de mettre l’eau à la bouche de ses lecteurs, en décrivant rapidement la pédagogie de Bakulé «basé sur la bonté, sur l’amitié, sur le culte du beau, sur la joie de l’effort productif et du devoir accompli». Et les causeries que donnera l’enseignant tchèque s’avèreront d’autant plus vivantes qu’elles ne s’appuieront pas seulement sur sa parole, mais que des «projections fixes et animées» viendront illustrer ses dires. Pour encourager les Rennais à venir écouter ces choristes, le journal citait de nouveau Ferrière «Chansons populaires, chansons héroïques, poésie, finesse, grâce et légèreté, force, éclat et puissance, deuil et mélancolie, déchirement et jubilation, tout cela jaillit de ces voix enfantines avec un accent contagieux irrésistible (12)». Incidemment, à la lecture du compte-rendu de la séance du conseil municipal rennais, on apprenait que la municipalité octroyait une subvention de 1 000 francs (13) au chœur Bakule. Dans Ouest-Eclair daté du 2 juin, les Eclaireurs encourageaient les lecteurs à apporter à leur local tout objet emblématique de l’art breton (faïence, broderie, dentelle, etc.) ainsi que des cartes postales que Bakule se chargera de ramener à Prague pour témoigner des activités industrieuses des Français au cours d’une exposition qu’il organisera dans la capitale tchécoslovaque. Si des Rennais ne pouvaient pas se déplacer jusqu’au local des Eclaireurs, il leur était conseillé de les expédier par la voie postale à la simple adresse suivante : Chœur Bakule, Rennes. Ce qui en dit long de la collaboration du comité d’organisation rennais avec nombre d’administrations locales et de leur implication pour une réception réussie des choristes. Autre illustration de cet engouement breton pour leurs visiteurs, Radio-Rennes réserva le 5 juin à midi une émission (14) pour les petits chanteurs.
Par la suite, Ouest-Eclair donna les horaires des deux concerts publics qu’assureront les choristes, le 5 juin à 15 heures au Théâtre municipal et à 20 h 45 à la Maison du Peuple. Le reste de la journée, très minutée, sera occupée par la réception à l’Hôtel de Ville à 9 h 30, une démonstration scolaire à 10 h 30 et un goûter offert par les Eclaireurs à 17 h. Le lendemain de leurs prestations, sur la page destinée aux informations touchant Rennes, l’édition du 6 juin battit tous les records pour Bakule. Un papier s’étalant sur quatre colonnes occupait plus de la moitié de cette page, illustré par une photographie où figurait l’ensemble de la troupe de choristes entourant son maître, Frantisek Bakule. Si l’on ne s’en tenait qu’au seul titre «Le chœur Bakoulé (15) à Rennes», on serait resté sur notre faim. Mais cet article copieux s’avérait riche en informations et au-delà. Impossible de le citer dans son intégralité et pourtant il recèle de bien belles impressions dont l’essentiel découle du concert donné l’après-midi dans la cité bretonne. Auparavant, mentionnons qu’au moment de la réception à l’Hôtel de Ville, «plusieurs centaines de curieux accueillirent et applaudirent le prestigieux pédagogue et les enfants dont il assure l’éducation». Ce fait plutôt inhabituel témoigne certainement de la réussite de la campagne médiatique menée par Ouest-Eclair auprès de ses lecteurs. Revenons à ce concert. Comme de coutume, un enseignant présenta au nombreux public l’œuvre de Bakule. Ici, cette tâche fut confiée au doyen de la Faculté des Lettres. A sa suite, les chanteurs débutèrent leur prestation. Signant J. D. le «distingué critique musical» détecta dans les chants tchécoslovaques une parenté avec la musique celtique. «Dans cet art tchécoslovaque venu de Bohême ou de Moravie, d’inspiration exclusivement populaire ou de facture plus savante, sous la plume d’un Dvorak ou d’un Smetana, nous avons retrouvé, grâce à sa souplesse rythmique et à sa richesse modale, les impressions et les coloris de notre vieux folklore breton. Ajoutons : avec un peu plus de franche gaieté toutefois et une mélancolie moins profondément douloureuse». De plus, interprété par les enfants de Prague, «c’est vraiment un art fait de sincérité et de simplicité tout à l’opposé des formules d’école, plein de vie et de vérité». Pour préciser encore un peu plus sa pensée, le critique musical déclarait «Le chœur Bakoulé est d’ailleurs l’un des plus parfaits que l’on puisse entendre». Cette perfection découlait du fait «que de difficultés vaincues, quelle justesse, quelle fusion des voix, quelle précision de répliques, quelle netteté de rythme !» Emporté par son enthousiasme, le chroniqueur ne pouvait s’empêcher d’adresser au chœur «un dernier cri d’admiration, un dernier bravo» tout en regrettant son départ si précipité. Pour parachever la réussite rennaise des choriste, leur dernier concert en soirée «connut un nouveau triomphe (16)». Comme si cette admiration ne suffisait pas, en page 6 du journal, on ajouta une belle photographie de deux aimables chanteuses du chœur Bakule en costume national. Et le lendemain pour saluer le départ du chœur pour Le Mans, le journal publia encore un petit article - le dernier ? - qui décrivaient les enfants «littéralement couverts de fleurs» et accompagnés de nombreux Rennais. Des liens de sympathie s’étaient liés entre des Rennais, jeunes et moins jeunes et les petits Bakule «c’était un spectacle charmant que de voir les scouts français et les chanteurs tchèques traduire leurs sentiments d’affection et de cordialité par une mimique endiablée, la différence des langues obligeant les jeunes gens à ne se parler que par gestes (17)» et on ne pouvait pas les quitter sans que le quotidien ne revienne sur la rencontre entre les Eclaireurs rennais et les chanteurs tchécoslovaques et sans citer tous ceux qui assurèrent la bonne marche du court séjour de la chorale. On apprenait ainsi, mais c’était plutôt une confirmation pour Rennes que la ville et diverses organisations prêtèrent leurs locaux pour abriter les concerts où les Eclaireurs assurèrent la vente des programmes et des brochures.
Quelques jours de réflexion suffirent à l’éditorialiste d’Ouest-Eclair, Eugène Le Breton, le bien nommé, pour transmettre aux lecteurs «La leçon de Bakule» et qui plus est, en première page du quotidien. Place privilégiée, assurée du regard furtif ou intéressé des lecteurs. Le Breton confessait la joie que lui procurait la rencontre avec Bakule «personnalité puissante, rayonnante, fascinante». Il le caractérisait comme «animateur, veilleur, créateur, poète». Dans ce journal plutôt conservateur, il louangeait l’élève «du grand éducateur genevois Pestalozzi (18)» et en quelques mots traçait la conversion des petits élèves de l’instituteur praguois. De ces enfants misérables, «il en a fait des artistes, de grands artistes dans le même temps qu’il ouvrait leur cœur à l’amour et qu’il cultivait leur esprit». Passant ensuite aux prestations des choristes, il succomba à une «émotion profonde et douce» qui découlait des «voix fraîches et mélodiques de fillettes, de garçons, de jeunes filles [qui] forment ‘un seul être’ riche en éléments d’harmonie». Après avoir noté que «chez les Tchèques, la musique nait spontanément», il notait «l’influence éducative du chant collectif, et la valeur sociale de la musique d’ensemble». Par contre, il déplorait que l’école actuelle ignorait encore la valeur des chansons populaires françaises. Il appelait à son secours le poète Maurice Bouchor fraîchement disparu en qui il voyait un parent de Bakule. Consacrant ensuite tout un paragraphe à la musique, langage international et à la paix, «l’essentiel de la pensée de Bakule», considération un peu réductrice, il rappelait la venue en Bretagne d’enfants de la coopérative socialiste de Gand qui visitèrent également l’Allemagne du Nord où ils avaient été fêtés. Pourtant quelques années plus tard, un grand nombre périt sous les balles des soldats allemands au début de la Grande Guerre. Mais l’éditorialiste ne voulait pas céder au pessimisme. Il confessa qu’il croyait à «l’hypothèse pacifiste», d’autant plus que Bakule avait dévoilé un cousinage très ancien qui regroupait Celtes et Bohêmiens dans une même parenté. Raison de plus de les aimer ces petits chanteurs tchécoslovaques «de les tenir près de notre cœur (19)».
Le Mans et Tours
Après ce séjour triomphal à Rennes, il est frustrant de ne rien savoir de ce qui se passa au Mans, le 6, et à Tours le 8 juin. Les salles de concert de ces deux escales étaient-elles aussi remplies que celles des villes qui reçurent Bakule auparavant ? Probablement. D’autant qu’à Tours une petite colonie tchécoslovaque s’était installée sur les bords de Loire et un groupe d’étudiants tchécoslovaques fréquentait l’Institut d’études françaises de Touraine créé en 1912. Les municipalités de Tours et de Prague avaient établi des liens entre elles ; les Tourangeaux avaient d’ailleurs visité le pays d’Europe centrale deux ans avant la venue de Bakule dans leur ville. On peut être certain que l’affluence aux concerts que donnèrent les choristes Bakule à Tours s’avéra aussi considérable que dans les villes précédentes. Je n’en dirai pas plus n’ayant pu consulter la presse locale de ces deux villes.
Angers
Par contre, pour Angers, on assista de la part du Petit Courrier d’Angers à un assaut et d’intérêt et d’amabilités et surtout d’informations presque inédites puisque les rédacteurs ne se suffirent pas des nouvelles que le comité d’organisation mit à leur disposition. Trois jours avant leur arrivée, le quotidien débuta sa campagne en faveur de l’instituteur Bakule que l’on affubla du titre de professeur pour marquer un peu plus les esprits des lecteurs. Pour ce premier papier, on reprit quelques temps forts de l’existence de la chorale. Ses succès aux USA, au Danemark, etc. De l’autre côté de l’Atlantique, les invitations du Maire de New-York et du Président des Etats-Unis furent rappelées. Nouveauté, on rapporta l’émotion du directeur de la chorale «Schola cantorum» new-yorkaise en les entendant «ceux qui écoutaient avec moi (le directeur) déclarèrent que dans toute la saison, c’était le concert Bakulé qui avait laissé l’impression la plus forte». De ce côté de l’Atlantique, dans l’Hexagone, le journal angevin rappelait «l’émerveillement, l’enthousiasme que Bakulé et ses jeunes disciples viennent de provoquer à Paris, à Lyon, à Toulouse, à Bordeaux». Difficile après ces mots de ne pas imiter ces spectateurs et de ne pas succomber aux mêmes émotions lors de «la manifestation donnée dans le cadre magnifique du Jardin du Mail le 7 juin (20)» en soirée.
Cet événement du plus haut intérêt musical, le quotidien allait l’entourer de nouveaux témoignages. D’abord celui du directeur du conservatoire de musique de Dresde en 1924 «leurs voix retentirent d’une façon inattendue pour moi, harmoniquement et rythmiquement. […] je me suis trouvé presque interdit devant cette performance». Un journaliste allemand répondit en écho «ils chantent avec tant d’âme que, sans même posséder le tchèque, on est saisi au plus profond de soi». Pour terminer les témoignages germaniques, un autre journaliste, berlinois celui-ci, écrivit «Ce chœur ne fait pas de la musique. Il est toute la musique». Trois ans plus tard, au Danemark, «les six jours à passer dans la capitale prévus au programme primitif devinrent une tournée de trois semaines à travers toutes les parties du Danemark (21)». La veille de l’arrivée des choristes à Angers, Le Petit Courrier rajouta des extraits du quotidien parisien Le Journal touchant aux concerts donnés fin avril et début mai à Paris qu’il est inutile de reproduire ici. Mais on apprenait que «la location est très active» à Angers.
Sous un ciel maussade, la petite troupe tchécoslovaque arriva à Angers, le 7 juin, à 11 h 30, accueillie en gare par un comité qui groupait un inspecteur primaire représentant l’inspecteur d’Académie, la directrice et le directeur des Ecoles Normales, les secrétaires du SNI et des Eclaireurs. Au nom du comité de patronage Bakule, Mademoiselle Robert, institutrice prononça le discours d’accueil. Elle avait appartenu à la délégation de SNI qui avait visité l’année précédente Prague et l’Institut Bakule en particulier. Ses paroles avaient par conséquent du poids. Ce fut un beau compliment qu’elle adressa à Bakule :«Nos yeux émerveillés ont vu là-bas votre Ecole-Foyer où l’on vit, où l’on rit, où l’on joue, où l’on aime travailler». Hébergée à l’Ecole Normale de filles, la troupe revint à 18 h 30 à l’Hôtel de Ville où elle fut reçue par la municipalité. Après le discours du maire et les remerciements de Bakule, les choristes offrirent un chant à leurs hôtes. Le soir, le Cirque-Théâtre accueillait les choristes et une foule si énorme qu’aucune place ne restait disponible lorsque le concert débuta. Comme chaque fois, Bakule expliqua les grandes lignes de la chanson populaire tchécoslovaque «dont les expressions sont assez semblables dans tous les pays (22)». Aux vieux chants de Noël succédèrent la chanson du vieux berger, L‘Orphelin, des chants d’amour, des danses, etc. Ce qui avait déjà été tenté (et réussi au Trocadéro à Paris) Bakule le reprit : chanter en français la vieille chanson Malborough et la faire chanter à toute la salle. Ovations. Des applaudissements ininterrompus accompagnèrent la sortie des chanteurs, danseurs et de leur maître. Une fois encore, contrat rempli.
Bourges
L’information du séjour de Bakule à Bourges transita par le quotidien national Comoedia. Ce dimanche 9 juin, le chœur donna deux concerts, l’un pour les élèves des écoles et le second, en soirée pour le grand public. Quel accueil reçut-il ? Non n’en savons rien. Il est difficile d’imaginer des salles clairsemées et apathiques après les succès remportés antérieurement à leur venue dans le Berry.
Orléans
Louanges et sérieuses réserves
Jusqu’à présent, les journalistes transcrivirent assez souvent les interventions des autorités académiques (recteur, inspecteur d’académie, inspecteurs primaires, doyen de faculté, proviseur de lycée, etc.) qui, en accueillant Frantisek Bakule, se félicitèrent tous de ses travaux de novateur. A Orléans, l’Inspecteur d’Académie n’hésita pas à parler d’éducation de premier ordre donnée par Bakule et même pronostiqua que «son nom restera inscrit dans les annales des sciences pédagogiques».
Quelques années après la fin de la déflagration mondiale, les autorités de l’instruction publique appuyées par le personnel politique de la tête de l’Etat, après mûres réflexions rédigèrent pour l’école des instructions officielles en 1923. En effet, au lieu de laisser l’élève dans la passivité tenter d’entasser tout ce que le maître ou la maîtresse déversait, on devrait faire «appel constant à l’effort de l’élève» et développer»toutes les qualités naturelles de l’esprit de l’enfant et à son goût instinctif pour l’action». Elles s’ouvraient un tant soit peu aux méthodes actives (23) qui commençaient à percer dans quelques classes. En fait, des interrogations traversaient la communauté enseignante qui sentait, de manière confuse ou non, que l’enseignement devait évoluer. La corporation des inspecteurs, d’accord ou non avec les nouvelles orientations des IO, devait inciter les maîtres et maîtresses à les mettre en pratique. Mais l’Instruction publique, semblable à un paquebot dont la masse nécessitait de la manœuvrer prudemment et avec précaution, réagissait lentement. Le changement ne pouvait s’opérer que par petits pas et non par un virage abrupt. Parmi les ouvriers de la base, ces ex hussards noirs de la république qui avaient porté concrètement l’enseignement obligatoire à la fin du XIXe siècle, un certain nombre semblaient prêts à s’engager dans des voies moins traditionnelles, témoins la position de Georges Lapierre et quelques autres à la tête du SNI. S’appuyant sur ces IO, les pionniers de l’Ecole Nouvelle apportaient des réponses, jugées très souvent trop radicales. De ce fait, la plupart des Inspecteurs se méfiaient de ces nouvelles pratiques et s’efforçaient de les canaliser afin qu’elles n’influent pas sur l’ensemble de la profession. Il valait mieux s’en tenir strictement aux conseils de ces IO et ne pas les dévoyer dans une modernité trop catégorique, pensaient-ils sans doute dans leur majorité (24). Dans cette unanimité - relatée par la presse - à célébrer les vertus d’un pédagogue étranger, combien d’inspecteurs primaires et d’académie étaient portés par la sincérité, combien ne se décernaient-ils pas à bon compte des certificats de modernité alors qu’ils n’intégraient pas toujours dans leurs actes les valeurs qu’ils attribuaient à Bakule dans leurs discours ?
S’extasier sur les réussites de la chorale de Bakule devenait presque une obligation. Ne pas le faire c’était s’exposer à une sorte de désapprobation du nombreux public qui applaudissait à tout rompre chaque production chorale des enfants de Bakule. Ainsi qu’il l’expliquait lui-même, la réussite de sa chorale dépendait étroitement de sa pédagogie si différente de celle que l’on constatait dans la majorité des classes de France et aussi de Tchécoslovaquie, sans parler des autres pays d’Europe.
Dans la presse locale orléanaise, un journaliste rompit cette unanimité autour de Bakule. Dès le début de son papier, il tint à mettre les points sur les i. Après avoir salué les succès des choristes à Paris et dans les villes déjà traversées, dont les journaux nationaux et locaux avaient largement rendu compte avec force admiration, il émit les plus fortes réserves quant à la pédagogie de Bakule qu’il qualifia de dangereuse. «une instruction moderniste, la coéducation de garçons et de filles, inspirées par les idées de Jean-Jacques Rousseau, et aussi cette utopie de la fraternité des peuples». Dans cette prise de position, faisait-il preuve seulement d’un certain réalisme ou exposait-il les idées pédagogiques dominantes ? Il est vrai que la mixité dans les écoles françaises n’était guère répandue et malgré l’émergence du mouvement pour l’Ecole Nouvelle, ces thèses «modernistes» n’étaient guère communes même si le corps enseignant se posait des questions sur sa façon d’instruire.
Après cette introduction en guise de mise en garde, le journaliste retraça la cérémonie d’accueil à l’Hôtel de Ville d’Orléans, où «les notabilités administratives, universitaires et artistiques de la ville» s’étaient données rendez-vous, puis s’étendit sur les prises de paroles au cours du concert du soir où les mêmes notabilités assistèrent. Le concert proprement dit débuta. «L’audition du chœur mixte fut merveilleuse» écrivit le journaliste qui abandonna provisoirement ses réserves qui ne portaient pas sur les résultats bien concrets de cette pédagogie pourtant inquiétante à ses vues. «Les élèves de M. Bakule ont porté leur genre de chant, sans accompagnement d’instrument, à la plus haute perfection. Leur audition fut une jouissance délicieuse pour l’oreille et l’esprit». Les mêmes louanges s’adressèrent à la pianiste et aux danseuses. En terminant son article, le journaliste reprit son antienne du début. «Si l’on ne peut qu’admirer et louer la perfection des chœurs de M. Bakule, on a le devoir aussi d’observer que ses méthodes de pédagogie, la coéducation, ne sont pas sans appeler des réserves. Les utopies dangereuses viendront toujours se briser contre le bon sens de la race française qui aime la réalité pratique (25)». Autrement dit, la nation de l’intelligence et de la culture, assise sur des siècles de sagesse, n’avait rien à attendre de ce «bon sauvage» plein d’utopies sauf à applaudir sa chorale dont on ne cherchait pas à s’expliquer les mérites reposant sur des méthodes pédagogiques modernes. Tradition ou modernité ; Anciens contre Modernes ; instruction magistrale ou coéducation. Le débat (26) continuait auquel, durant toute cette tournée, Bakule et ses élèves apportaient des réponses pertinentes. Cette controverse, L. Lavalade l’avait abordée avec beaucoup de prudence dans La Vie limousine (voir ci-dessus à Limoges) et tout en regrettant que «l’éducation dogmatique et encyclopédique [était] bien trop pratiquée encore chez nous», il voulait relever que «notre école populaire est ouvert(e) à toutes les influences vivifiantes (27)».
Paris, Versailles, Caen
Une réunion particulière se tint à Paris pour honorer une dernière fois Bakule. Invité par la direction du SNI, un banquet d’adieu réunit les représentants du syndicat des instituteurs et institutrices et le pédagogue tchécoslovaque. Bakule tira les premières impressions sur le périple d’un mois dans une vingtaine de villes que Suza Hanouche traduisit au fur et à mesure de l’élocution du chef de chœur. Georges Lapierre et Louis Dumas qui avaient visité Bakule à Prague en 1928, qui l’avaient reçu à son arrivée à Paris fin avril de cette année 1929, avaient lié des liens de camaraderie, voire d’amitié avec leur collègue tchèque. On peut imaginer l’émotion qui les saisit tous lors de la séparation. Bakule continuant sa tournée musicale et pédagogique doublée d’une croisade de la paix par Caen et une dizaine de villes du nord et de l’est de la France et les membres de la direction du SNI restants à Paris, accaparés par les problèmes quotidiens des enseignants français. «Ce fut un beau rêve (28)» déclara Bakule en parlant des étapes déjà couvertes par sa troupe d’enfants et ses accompagnateurs.
Si on s’en réfère à la revue musicale Le Ménestrel qui, chaque semaine, tressait souvent des louanges aux interprètes présents sur les scènes de concert et aux compositeurs délivrant leurs dernières œuvres, quelques chorales enfantines se frayaient un chemin pour aborder les scènes musicales. En juin, un peu avant les trois journées pendant lesquelles Bakule et ses choristes stationnèrent à Paris et à Versailles, une autre chorale enfantine se manifesta et eut droit à quelques lignes dans Le Ménestrel. «Quant à la chorale enfantine, elle chanta, mima, dansa avec une puérilité bien dressée, maintes chansons et rondes anciennes et modernes aux vifs applaudissements de l’assistance». D’où venait-elle, le chroniqueur ne le divulguait pas. La revue musicale, par contre, ne dit aucun mot à propos de Bakule et de ses choristes.
Premiers enseignements (suite)
Durant cette quinzaine de jours à explorer le territoire de l’ouest de la France, Bakule reçut de très nombreux témoignages d’admiration pour la qualité artistique de sa chorale d’enfants. Inutile de revenir sur les encouragements, sincères ou un peu obligés, que de nombreuses personnalités lui adressèrent. Sur le plan financier, la tournée s’avérait positive. Bakule pouvait programmer de substantielles améliorations dans son Institut.
L’assentiment qu’il recueillait sur sa pédagogie comportait bien des ambiguïtés. Cependant, les tenants de l’Ecole Nouvelle se sentirent réconfortés par l’exemple du pédagogue tchécoslovaque, même si peu se berçaient d’illusions sur la portée réelle de sa tournée et en particulier sur ses conséquences positives sur la pédagogie française. Ses thèses étaient au moins exposées dans des organes de presse grand public et non pas confinées dans les pages des brochures à la seule destination de quelques enseignants. Il restait beaucoup de travail à réaliser pour sortir d’une pédagogie liée à la seule parole du maître.
La presse locale remplit son rôle partout, tout au moins lorsque j’ai pu consulter les archives des journaux de différentes régions. Je ne reviens pas sur ce «délire» journalistique qui s’empara des rédacteurs rennais. Jusqu’à présent, c’est bien à Rennes qu’on enregistra autant de papiers louant les mérites de Bakule. Mais à Nantes et à Angers la couverture du séjour par les journaux locaux et régionaux se montra aussi à la hauteur de l’enjeu. La fin de la tournée verra-t-elle, dans la presse, une présence comparable à celle qui entoura le séjour de Bakule à Rennes ?
Joseph Colomb - août 2018
Je remercie très sincèrement Iris Clément, archiviste de la médiathèque du Père Castor à Meuzac (Haute-Vienne) pour m’avoir facilité l’accès aux archives françaises concernant František Bakule et pour m’avoir approvisionné en documents précieux.
Les autres articles de la série Bakule sont consultables ci-dessous :
6. 1929 - La tournée Bakule, dans la France de l’ouest (le présent article)
7. 1929 - La tournée Bakule, dans la France du nord et de l'est
8. 1929 - Les retombées de la tournée Bakule
7. 1929 - La tournée Bakule, dans la France du nord et de l'est
8. 1929 - Les retombées de la tournée Bakule
Notes :
1. Pour ne prendre qu’un exemple, le titre de l’éditorial d’Ouest-Eclair du 9 avril 1924 «La tromperie socialiste» n’aurait pu qu’interpeler sérieusement la plupart des lecteurs du Populaire du Centre, surtout les socialistes, s’ils en avaient eu connaissance.
2. Le Populaire du Centre, du 15 juin 1929.
3. La Vie limousine du 25 juin 1929, article d’une pleine page signé par L. Lavalade.
4. la mise en caractères gras émane de Daniel Essertier.
5. L’Avenir de la Vienne du 28 mai 1929.
6. Jules Pichon - Chopin étant son pseudonyme - (1880 - 1939) né à Châtellerault, professeur de langue française à l’Université de Prague dès 1904 et rédacteur à La Gazette de Prague au début des années 1920. Il publia Veillées de Bohême, un florilège de grands conteurs tchèques. Lors de la création française de la Sonate pour violon et piano de Janáček, le 30 mars 1927, salle Pleyel à Paris, c’est lui qui présenta les grandes lignes de la musique tchécoslovaque à cette époque.
7. L’Avenir de la Vienne en date du 3 juin 1929, signé P-L B.
8. La Revue Française de Prague, n° 43, juillet 1929, aux pages 163 à 167, signe D. Allard.
9. Conseil Général de la Vendée, Rapports et délibérations, 1930.
10. Ouest-Eclair du 4 juin 1929.
11. Le 5 juin, les choristes arrivèrent à Rennes à 8 heures dont ils repartirent le lendemain à 12 heures 30.
12. Ouest-Eclair du 31 mai 1929.
13. A la fin du mois de juin 1929, la ville de Paris vota une subvention de 5 000 francs à Bakule. (Dans les villes de province, le prix des places pour assister à un concert des choristes Bakule oscillait entre 2 et 8 francs.) Les 1 000 francs octroyés par la ville de Rennes correspondaient par exemple à la valeur de 200 places pour un concert dont le prix unitaire était de 5 francs.
14. Malheureusement, Ouest-Eclair, dans sa rubrique journalière TSF, ne donne pas les programmes de la radio locale pendant la journée. Le 5 juin, on ne trouve que les émissions de la soirée.
15. Le nom du pédagogue tchécoslovaque était écrit comme on l’entendait prononcer par ses élèves.
16. Ouest-Eclair du 6 juin 1929, édition de Rennes.
17. Ouest-Eclair du 8 juin 1929.
18. Il y a de quoi se poser des questions quand on prend connaissance de l’éditorial d’Eugène Le Breton du 25 juillet 1928 «L’erreur capitale de l’école unique» dans lequel il déclare «l’intelligence nette, seule la culture classique la forme», c’est-à-dire le latin et le grec (les humanités). Position renforcée par un nouvel éditorial du 9 août «Eloge de la culture classique» deux mois après le passage de Bakule et en complet désaccord avec sa pédagogie que pourtant il acclamait. A chacun de gérer ses contradictions.
19. Ouest-Eclair du 12 juin 1929.
20. Le Petit Courrier d’Angers du 4 juin 1929.
21. id, 5 juin 1929.
22. id, 8 juin 1929.
23. Les Instructions Officielles de 1923 précisaient : «méthode intuitive et inductive, partant des faits sensibles pour aller aux idées ; méthode active, faisant un appel constant à l'effort de l'élève et l'associant au maître dans la recherche de la vérité. Méthode inspirée par la grande tradition des penseurs français qui se sont occupés de l'éducation, depuis Montaigne jusqu'à Rousseau».
24. A l’inverse de Roger Cousinet, Inspecteur primaire qui était engagé dans le mouvement de l’Ecole Nouvelle.
25. Journal du Loiret du 12 juin 1929
26. Peut-on vraiment considérer qu’à l’heure actuelle ce débat est clos ? Malgré un habillage moderniste apporté par les contributions de la neuro-science, les orientations du ministère de l’Education Nationale ne seraient-elles pas passablement passéistes ?
27. La Vie limousine du 25 juin 1929.
28. Le Populaire du 14 juin 1929, article de Charles Pivert.



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