La tournée Bakule, en France du sud, 1929
Un triomphe permanent (5)
Après la dizaine de journées passées dans la région parisienne et les succès remportés lors de différents concerts, les choristes de Bakule entamèrent leur tour de France. Du 6 au 30 mai, ils déposèrent leurs bagages dans onze villes du sud (1) de la France. Ils s’arrêtèrent dans l’ordre à Saint-Etienne, Clermont-Ferrand, Lyon, Grenoble, Avignon, Marseille, Toulon, Nîmes, Montpellier, Toulouse et Bordeaux, stationnant en général deux jours dans la même cité.
Le déroulement de leur séjour s’effectua presque de manière intangible suivant l’aboutissement complet ou non des contacts noués dans la phase de préparation de leur voyage avec les divers acteurs locaux. Plutôt que de les laisser débarquer anonymement sur le quai de la gare, dans chaque station, un comité d’accueil plus ou moins consistant leur souhaitait la bienvenue. Les attendait à l’hôtel de ville, le maire de la cité, pour une réception officielle au cours de laquelle en guise de réponse, les choristes donnaient un aperçu de leur répertoire et était transmise une lettre du maire de Prague à son acolyte tandis que Bakule prononçait des remerciements. Un peu plus tard, dans une salle municipale ou non résonnait les voix juvéniles devant un auditoire en général bien fourni. Habituellement, la deuxième journée était réservée à un concert en direction des élèves de la ville, à une conférence de Bakule, et à un deuxième concert public s’il avait été prévu. Parfois quelques heures étaient occupées à la découverte du lieu, un peu de tourisme pour délasser les enfants et ne pas oublier de toujours apprendre quelque chose lorsqu’une situation nouvelle se présentait.
Saint-Etienne
Entrons un peu dans les détails et commençons par la première étape, Saint-Etienne, ville industrielle et ouvrière dont le maire, Louis Soulié, venait tout juste d’être réélu (2). Le quotidien La Tribune républicaine devança la plupart des journaux régionaux en annonçant le 27 avril l’arrivée des petits chanteurs tchèques à Paris et en publiant en outre une photographie de la petite troupe à leur descente du train. Dès le lendemain, le même quotidien prépara ses lecteurs à la venue de Bakule et de ses choristes en indiquant son arrivée à Saint-Etienne et la date (6 mai) du concert qu’ils donneront. Le papier rédigé par le comité d’organisation relatait dans les grandes lignes l’histoire de Bakule, «abandonnant l’enseignement officiel, il s’est penché sur les enfants les plus misérables […] et il en a fait des artistes». Etaient évoqués les voyages de sa chorale aux USA, en Allemagne, en Hollande, au Danemark et les applaudissements reçus. Pour encourager les habitants de Saint-Etienne à venir assister au concert du 6 mai, le communiqué se terminait par cette invite «En assistant à cette séance unique, les Stéphanois goûteront quelques heures d’un véritable régal musical. Ils manifesteront aussi leur sympathie et leur admiration à l’apôtre Bakule qui a donné la joie de vivre à de pauvres petits que la société considérait d’avance comme des vaincus (3)». Ce 6 mai, Bakule et ses choristes débarquèrent du train à 17 heures 07 en gare de Châteaucreux, accueillis par les membres du bureau du SNI et diverses personnalités. En soirée, dans la grande salle de la Bourse du Travail, à partir de 20 h 30, ils se produisirent devant une assemblée au premier rang de laquelle siégeaient Louis Soulié, sénateur-maire, les membres du SNI et de divers groupements organisateurs de la soirée. Avant que ne commence le concert, les responsables du syndicat enseignant présentèrent au public l’œuvre de Bakule qui les remercia de leur accueil. Place à la musique. «Les jeunes élèves chantèrent des chœurs populaires anciens, des prières et Noëls enfantins du XVe siècle, des complaintes de Bohême et l’émouvante Supplique de l’orphelin. Des danseurs et danseuses, en costumes nationaux, recueillirent, avec les chanteurs, d’enthousiastes et sympathiques applaudissements (4)». Une bonne nuit réparatrice fut nécessaire aux chanteurs et danseurs puisque le lendemain, à 8 h 45, ils animèrent une séance devant leurs petits camarades des écoles stéphanoises. C’est dans les salons de l’hôtel de ville que la journée se prolongea pour un vin d’honneur offert par la municipalité à ses hôtes tchécoslovaques. Bakule s’exprima sur sa volonté, à travers les chants et danses de ses enfants, de lancer «une croisade d’enfants pour la conquête de la paix». Très certainement, Bakule trouva le temps, même restreint, pour explorer un quartier où le travail de la mine marquait de son empreinte l’environnement citadin.
Dans son journal de bord, Bakule nota "cette ville ouvrière a été pour nous très généreuse, prenant sur elle toutes les dépenses de notre séjour". A coup sûr, l'éducateur et ses élèves gardèrent un souvenir ému de leur passage dans cette ville industrieuse.
Dans son journal de bord, Bakule nota "cette ville ouvrière a été pour nous très généreuse, prenant sur elle toutes les dépenses de notre séjour". A coup sûr, l'éducateur et ses élèves gardèrent un souvenir ému de leur passage dans cette ville industrieuse.
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| L'Hôtel de Ville de Saint-Etienne en 1929 Le dôme a été démoli quelques années plus tard. |
Clermont-Ferrand
Dans la matinée du 8 mai, la petite troupe prit le chemin de fer pour la prochaine destination, Clermont-Ferrand où ils prirent pied à 13 h 46, reçus par l’inspecteur d’Académie en personne, une délégation d’enseignants et un groupe d’élèves clermontois. Le salut des tchèques se traduisit par quelques chants. De là, ils furent conduits à l’hôtel de ville de la cité auvergnate où Philippe Marcombes, maire sortant, en présence du Recteur, du doyen de la faculté des lettres et de nombreux enseignants les reçut au son des deux hymnes français et tchécoslovaques joués par l’orchestre des élèves du conservatoire local. Cette belle entrée en matière musicale fut dupliquée par les chanteurs qui livrèrent «une audition [non dépourvue] d’originalité, celle des strophes enflammées de notre Marseillaise modulées plutôt que lancées par ces voix enfantines avec un savoureux accent exotique». On restait dans les sphères de l’enseignement avec l’appétissante collation servie aux petits tchécoslovaques par d"autres élèves, ceux de l’école hôtelière clermontoise. Vint le tour des discours, d’abord celui du maire auquel répondit Bakule par l’intermédiaire de sa traductrice (sans doute Suza Hanouche).
S’enchainèrent deux concerts. Le premier pour les élèves, le second dans la soirée pour le public à la Maison du Peuple. Avant que les chanteurs entonnent leurs couplets, un enseignant clermontois expliqua le travail pédagogique de Bakule et son œuvre sociale. Alors les choristes «avec une émouvante sincérité» exprimèrent la joie, les peines, les espoirs, la poésie, l’humour contenus dans les chansons qu’ils interprétaient. «Il se dégage de l’ensemble […] une beauté évocatrice qui donne à de telles auditions une véritable grandeur». La salle remplie d’auditeurs applaudit avec chaleur les enfants dont «les voix si frêles sont corsées par quelques éléments plus âgés». Le chroniqueur citait quelques titres des chansons dont L’Orphelin qui avait déjà impressionné à Saint-Etienne et félicitait «le chœur qui est très homogène et qui témoigne d’une extraordinaire souplesse» et la direction de Bakule «intelligente et nuancée». Enfin «Trois danses pittoresquement caractérisées ont très heureusement compléter ce beau programme (5)». Nul doute que les lecteurs d’un tel papier qui n’avaient pas participé à cette séance eurent envie d’assister au concert du lendemain dans la même salle.
La troupe de Bakule ne chôma pas le 9 mai. une démonstration pour les membres de l’enseignement les attendait à l’Ecole normale d’Instituteurs à 10 heures. Au cours d’une telle séance, il ne fut pas seulement question de chants, mais Bakule expliqua par quels moyens il était parvenu à un tel résultat, semblable à celui atteint par ses élèves dans l’ensemble du domaine artistique et bien évidemment dans le domaine strictement scolaire tout en s’y prenant de manière différente que la plupart de ses collègues. Les principes de l’Ecole nouvelle avec de tels résultats pouvaient convaincre quelques enseignants de tenter l’aventure. Les enfants purent souffler quelques heures et dans cette région volcanique, encore une nouveauté pour eux, ils engrangèrent de nouvelles connaissances. Quant à la soirée, on peut penser qu’au cours du second concert public, les applaudissements furent aussi nombreux et nourris que la veille.
Lyon
Le 10 mai, les choristes prirent la ligne en sens inverse qui les avait amenés de Saint-Etienne à Clermont-Ferrand trois jours auparavant. Dans la ville minière, il leur restait à emprunter l’une des plus vieilles voies ferrées du pays, Saint-Etienne - Lyon où ils arrivèrent à midi à la gare de Perrache. Comme ils commençaient à en prendre l’habitude, ils furent accueillis sur les quais par une délégation comprenant le consul de Tchécoslovaquie, le secrétaire départemental du SNI. «Les écoliers lyonnais des écoles primaires et lycées, par une attention touchante, formaient la haie sur le passage de leurs invités». Après les paroles de bienvenue de leurs hôtes, les chanteurs répondirent par un chœur. Consacré à la visite d’entreprises, l’après-midi se conclut à l’hôtel de ville où un groupe de personnalités comprenant un sénateur, un député, le recteur de l’Académie de Lyon, le président des œuvres laïques, des représentants du SNI et de la CGT les attendait. Dans son discours, le maire de Lyon, Edouard Herriot, par ailleurs musicographe, déclara «C’est le devoir d’un démocrate cultivé d’aimer les autres hommes et de contribuer au développement de la fraternité humaine (6)». Après la remise de la lettre du maire de Prague à son homologue lyonnais, les choristes exécutèrent quelques chants.
En soirée, les chanteurs eurent l’honneur de se produire sur la scène du Grand Théâtre qui jouxtait l’Hôtel de Ville. Les enfants développèrent «leur programme dans la vaste salle où se déployèrent tant de si beaux talents. Mais jamais chanteurs ne furent applaudis avec plus de conviction (7)». Non seulement, Edouard Herriot tint à être présent pendant cette soirée, mais en plus il «monte sur scène pour féliciter l’éducateur et embrasser les enfants (8)». Le lendemain, eut lieu le second tour des «élections municipales pour lesquelles Edouard Herriot n’était pas encore sûr de retrouver son fauteuil de maire. Malgré cette actualité politique temporellement dévorante, il n’hésita donc pas, la veille, à recevoir dignement les petits Bakule dans sa mairie et à les honorer de sa présence au cours de la séance du soir. Je ne sais si, le jour suivant, les enfants purent comparer le flot tumultueux du Rhône au cours tranquille de la Saône, ni s’ils eurent le temps de flâner dans les rues du vieux Lyon. Ils n’en étaient qu’au tout début de leur périple français et cependant ils prenaient connaissance avec trois sites spécifiques de l’activité économique, sans oublier les paysages verdoyants qui les entouraient. Le 13 mai ils prirent la direction des Alpes.
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| Le Grand Théâtre de Lyon (Opéra) d'après une carte postale de l'époque |
Grenoble - Avignon
A Grenoble, difficile de ne pas penser à l’étonnement qui dut saisir les petits choristes (et leurs accompagnateurs adultes) devant le spectacle minéral qui s’offrit à leurs yeux dans cette cuvette où se développait la ville coincée entre Chartreuse, Vercors et le massif de Belledonne. Dans les environs de Prague et même dans l’ensemble de la Tchécoslovaquie, aucune montagne (9) n’a le caractère alpin de ces chaînes entourant la ville riveraine de l’Isère. Bien que je n’aie retrouvé aucun journal local, nous savons par ailleurs que Bakule et ses choristes furent reçus de la meilleure des façons en mairie. Une séance de chants et danses eut lieu sans que j’en connaisse le résultat.
Passant par Avignon, j’imagine les couples de danseurs tchécoslovaques esquisser quelques pas de danses sur le Pont ! En dehors de cette fantaisie folklorique et cette fois-ci dans la réalité, les petits Bakule «ont ému et charmé la nombreuse assistance de l’Opéra municipal». Présentée par l’Inspecteur d’académie, la séance se déroula dans un climat «à la fois nostalgique et douloureux, plein d’expression et d’ingénuité (10)». Pas plus qu’à Grenoble, je n’ai pu prendre connaissance de la presse locale de manière suffisante, d’ou l’absence d’informations sur ces deux étapes.
Marseille, Toulon
D’après les notes de Paul Faucher, il semblerait que l’étape marseillaise eut à subir des difficultés sans qu’il ait indiqué qui en portait les responsabilités. Le comité local se montra-t-il à la hauteur des enjeux, la municipalité traina-t-elle les pieds face à cette troupe de jeunes chanteurs ? La reçut-elle à l’Hôtel de Ville ? Faucher écrit que l’un des organisateurs du séjour marseillais a rencontré de l’obstruction sans en dire plus. Toujours est-il que le 18 mai en début d’après-midi, les choristes donnèrent leur récital dans la salle Prat (11) devant deux mille jeunes filles et en présence de l’Inspecteur d’Académie qui «parla bien». Par contre, la soirée au Patronage laïque ne se déroula que devant une «salle au tiers pleine». Les deux jours suivants furent réservés au tourisme dans la ville et à l’extérieur. La troupe déambula sur le vieux port et dans les ruelles avoisinantes. L’après-midi, «trop courte visite à la délicieuse ville d’Aix[-en-Provence]». Le lendemain, excursion dans une des îles du Frioul - sans doute l’île d’If et son fameux château - et au retour, montée à Notre-Dame de la-Garde d’où les visiteurs eurent un point de vue circulaire sur l’ensemble de la ville, le Vieux Port et les ports modernes. Cette étape marseillaise ajouta encore un élément nouveau pour les enfants, la découverte de la Méditerranée.
Le 21 mai, toute la troupe s’installa dans les wagons à la gare Saint-Charles pour rejoindre Toulon où elle arriva à 14 heures. «Accueil tranquille contrastant avec celui de Marseille (12) : inspecteur primaire, proviseur et quelques fillettes». On répartit les enfants dans les chambres de leur hébergement. Mais pas à n’importe quel endroit puisque Paul Faucher nous renseigne «Tout le monde est luxueusement logé au Grand Hôtel» ! Occupation très particulière pendant l’après-midi, plage et bain aux Sablettes dans l’eau de la Méditerranée. Le lendemain, après une visite de la ville voisine de La Seyne sur Mer, l’équipe se rendit à l’Hôtel de Ville de Toulon où le maire, Marius Escartefigue accueillait ses hôtes en suivant le rituel maintenant bien établi. Après une nouvelle séance de bain, ce fut la soirée au Théâtre toulonnais rempli au «2/3 de grand public (13)» où les chanteurs déroulèrent leur programme.
Nîmes
Quand les petits chanteurs entrèrent dans Nîmes, quel ne fut pas leur saisissement devant les vestiges si bien conservés de l’époque romaine, le temple de Diane, la Maison Carrée et le théâtre antique. Ils touchèrent du doigt un éloignement majeur entre les histoires des deux pays. Bakule, en fin pédagogue, entama certainement la conversation avec ses enfants pour leur faire prendre conscience de cette différence de culture due à l’histoire de cette région.
Montpellier
Une cinquantaine de kilomètres sépare Nîmes la romaine de Montpellier la méridionale où les petits Bakule arrivèrent le 25 mai. Dans un des journaux locaux, on rappela l’implantation du chant choral dans les écoles tchécoslovaques et les succès rencontrés par la chorale Bakule lors de ses tournées antérieures. Le chroniqueur rappela également «le souvenir le plus vivace» gardé de la visite de la chorale des instituteurs moraves en 1925. Le protocole de cette visite déroula ses différentes phases en débutant par un accueil en gare de Montpellier par un comité constitué de délégués du Bureau Français d’Education et du SNI. La deuxième phase se passa dans la salle du Conseil municipal à l’Hôtel de Ville dans laquelle se pressaient le maire, Benjamin Milhaud (14) entouré de ses adjoints qui accueillirent les jeunes tchécoslovaques. Deux orateurs se relayèrent, tout d’abord le fils d’un professeur de théologie protestante qui décrivit «l’œuvre artistique, pédagogique et surtout internationale du professeur Bakule», puis le nouveau maire remercia « chaleureusement M. Bakule de sa visite qui ne cesse de revêtir un caractère international». Au tour de Bakule de répondre par l’entremise d’un jeune interprète. Comme de coutume, les choristes déployèrent leurs talents dans plusieurs chansons «qui furent vivement appréciées».
Au Grand-Théâtre, deux séances se succédèrent, toutes les deux en direction de la jeunesse, les élèves des écoles primaires et ensuite ceux des lycées. De ce public peu habitué à assister à un concert «on n’entendait aucun murmure et chacun écoutait religieusement l’harmonieuse exécution des jeunes prodiges». C’est dire si les chanteurs impressionnèrent leurs jeunes auditeurs. La journée n’était pas encore terminée pour les choristes puisque le soir, dans le même lieu, ils se produisirent pour une séance tout public qui débuta part une intervention d’un professeur montpelliérain pour expliquer «la grandeur du but poursuivi par M. Bakule : élever l’âme des simples et des déshérités par l’éducation et par la musique». L’essentiel de la soirée relevait de la science des jeunes interprètes qui chantèrent «une quinzaine de mélodies populaires» dont le journaliste du Petit Méridional admira «la justesse, la précision, de tous ces jeunes chanteurs réunis dont l’expression était intense et communicative». Le journaliste goûta particulièrement «les Noëls du début, gentiment harmonisés ; la chanson du vieux berger, celle de l’orphelin, dont les dernières strophes chantées avec un art supérieur arrachaient les larmes, les chansons d’amour, L’Anneau de Dvorak et les danses chantées (15)». Une fois encore le public vibra aux sons mélodieux des jeunes chanteurs.
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| Bakule et un couple de danseurs © Médiathèque du Père Castor, Meuzac |
Le lendemain, le même journal dans une revue de la semaine rappelait le passage «du fameux chœur Bakule qui, depuis quelques semaines, fait gémir la presse française. Ces jeunes chanteurs […] furent applaudis comme ils le méritaient (16)». Quittant les rivages de la Méditerranée qu’ils avaient approchés à trois reprises à Marseille, Toulon et Montpellier, la troupe tchécoslovaque se dirigea vers Toulouse emportant dans sa mémoire les nombreux applaudissements récoltés, les bonnes paroles reçues, les rencontres chaleureuses et de nouveaux paysages découverts,
Toulouse
Arrivés dans la cité rose dans l'après-midi du 26 mai, les enfants tchécoslovaques furent hébergés par des familles toulousaines. Le lendemain matin, première manifestation chorale devant leurs camarades des écoles de la ville. Les petits choristes occupèrent une partie de l'après-midi à une découverte de la cité. Les chanteurs furent reçus par une nombreuse assemblée de personnalités (17) à l’Hôtel de Ville, dans la Salle des Illustres à 17 heures. Dans un cérémonial auquel ils commençaient à s’habituer, ils entendirent les souhaits de bienvenue du maire, Etienne Billières, du responsable local du SNI, M. Girou auxquels ils répondirent, après avoir remis une lettre du maire de Prague à son homologue toulousain, par trois chansons (18) «qui ont charmé et conquis l’assistance tout entière». Même s’ils n’étaient pas dans une salle spécialement conçue pour une audition, la qualité des chanteurs surprit l’assemblée. «On croit entendre intimement mêlés à ces voix d’enfants d’une pureté et d’une facture supérieures des accords d’orgues, de violoncelles et de harpes invisibles». Difficile d’être plus laudatif. On apprend au passage que non content de recevoir de manière aussi officielle et solennelle les hôtes tchécoslovaques, le Maire et le conseil municipal ont apporté aux organisateurs de leur venue sur les bords de la Garonne «l’aide morale et matérielle (19)» la plus efficace possible.
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| Le Capitole carte postale des années 1920 |
Les petits chanteurs et l’équipe tchèque d’encadrement n’eurent pas le loisir de déguster très longtemps le faste de cette réception municipale et des louanges qui leur furent adressées, il fallait se préparer à la soirée qui les attendait au prestigieux Théâtre du Capitole. Mais rompus comme des professionnels à ces épreuves, ils s’y présentèrent en bonne condition. Les organisateurs locaux eurent l’occasion d’obtenir l’insertion d’un bel encart dans la revue Toulouse-Spectacles qui attira sans doute quelques spectateurs supplémentaires à cette soirée. Les promoteurs de la soirée eurent la riche idée de compter sur le professeur Jean Boyer, par ailleurs critique musical, pour introduire le concert en contant «la touchante odyssée de Bakule et de ses élèves ainsi que la diversité de l’œuvre entreprise». Poursuivant sa présentation, il expliqua «comment cet instituteur avait su soustraire à l’influence des faubourgs des enfants sans famille et transformer en artistes de pauvre petits disgraciés par la nature». Remplie d’un «public nombreux de mélomanes et de cœurs bienveillants» la salle applaudit à l’entrée sur scène des «trente-cinq fillettes vêtues de robes bleu sombre à col blanc et huit jeunes garçons». Disciplinés, les choristes se lancent dans des extraits de leur répertoire. «Lorsque s’exhale de leurs petites poitrines le chant du paysan tchèque, plein de mélancolie et de passion, on reste surpris de voir ces visages calmes et naïfs, s’éclairer et s’illuminer soudain, alors que les voix tour à tour prenantes, graves, douces, éclatantes, vous laissent dans le ravissement». Il faudrait encore relever dans les commentaires du chroniqueur la «justesse irréprochable» ou concernant un des Duos moraves de Dvorak «délicieusement chanté» par deux solistes, «la grâce mièvre» des danseurs dans leurs «costumes chatoyants». De la première partie de leur tournée, cette soirée au Capitole toulousain fut certainement l’une des plus brillantes et «d’une tenue irréprochable». Les petits Bakule emportèrent dans leur cœur l’un des plus vifs succès du début de leur voyage et une «véritable ovation (20)» salua leur maître Bakule.
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| Encart publié dans Toulouse-Spectacle |
Le lendemain, de retour au Capitole et sous la présidence du Recteur d'académie, nouvelle manifestation en direction «d'universitaires, professeurs, étudiants, collégiens, écolières, enfants et parents». Au début de l'après-midi, les chanteurs s'octroyèrent une pause qu'ils mirent à profit en visitant monuments et quartiers qu'ils n'avaient pas découverts la veille. Enfin, le soir, au Foyer du Peuple, ils donnèrent le dernier concert dans la ville du bord de la Garonne, une séance «réservée aux syndiqués confédérés (21)». Dans la revue de la quinzaine que Toulouse-Spectacles réalisait, encore quelques mots pour exprimer «une admiration particulière à cet excellent spectacle, où un grand éducateur a su nous montrer à quelle discipline morale conduit un art collectif animé et guidé par la volonté et le goût conjugués».
Bordeaux
Quittant la ville rose, ils arrivèrent à Bordeaux le 29 mai où ils restèrent deux jours. Il y a fort à parier que dans la cité girondine, on respecta à quelque nuance près le protocole établi pour recevoir dignement les choristes. Sans pouvoir, pour le moment, consulter la presse locale, on peut assurer, sans beaucoup de risque de se tromper, la hauteur de la prestation des chanteurs.
Premiers enseignements de cette tournée
Après l’étape parisienne fournie entre le 26 avril et le 4 mai, pendant une période de 25 jours les petits tchécoslovaques avalèrent en train les kilomètres et s’arrêtèrent dans onze villes du sud de la France. Quels enseignements provisoires peut-on en tirer ? Tout d’abord, dans chacune des villes, à l’exception de Marseille, l’importance de leur réception par les corps constitués. Non seulement le Maire de chaque cité les accueillit dans son Hôtel de ville au cours d’une séance de bienvenue quasi solennelle dans la plupart des cas ; souvent, on trouva associés à ces cérémonies le personnel politique national, sénateur et député du département. Doit être remarquée et même soulignée la présence des autorités académiques, souvent le recteur, l’inspecteur d’Académie, des inspecteurs primaires. Plusieurs chefs d’établissement, des plus modestes directeurs d’école aux plus titrés comme les proviseurs de lycée. Comment considérer ces présences ? Chacun pourrait penser qu’il était normal que des membres de l’enseignement du plus banal au plus haut placé dans la hiérarchie se devait d’accompagner la venue d’un enseignant étranger dans leur localité. Certainement. Cependant Bakule ne représentait pas le type habituel de l’enseignant. N’oublions pas que, dans son pays, il avait rompu avec l’enseignement officiel et ses dirigeants. Il s’inscrivait dans le mouvement de l’Education Nouvelle qui, certes, trouvait des ramifications dans d’assez nombreux pays, mais demeurait néanmoins ultra-minoritaire. Pour redorer le blason d’une profession, les supérieurs hiérarchiques reprenaient assez souvent les réussites engrangées par des pionniers, pourtant plus en rupture avec la norme que baignant dans celle-ci. Ainsi Bakule fut-il, en France, admiré, choyé presque, peut-être même vénéré, mais plus pour son action sociale et artistique que par sa pédagogie qui bouleversait les habitudes. Se pourrait-il que l’exemple du Ministre de l’Instruction publique recevant à Paris Bakulé et ses chanteurs ait libéré la conscience des responsables régionaux qui emboitèrent le pas à leur ministre ? N’y aurait-il pas de la part de certains d’entre eux un peu de duplicité qui les arrangeait bien finalement ?
Quant aux mérites artistiques de sa chorale, nul ne pouvait les contester. Et comme ils étaient dus en grande partie à son créateur et animateur, il était difficile à la fois d’admirer le chef de chœur et de contester (au moins publiquement) le pédagogue.
Si l’appui de municipalités au voyage de Bakule et de ses élèves s’était limitée à un excellent accueil dans les salles de l’Hôtel de Ville, on en serait resté à un événement médiatique célébré par la presse locale. Puisqu’on pouvait lire dans la plupart des quotidiens locaux des articles substantiels sur Bakule, on en aurait parlé dans les foyers, mais la tournée tchécoslovaque n’en aurait été que peu facilitée. Dans un bon nombre de cas, les Maires mirent gratuitement à disposition les salles municipales où se produisirent les chanteurs. On simplifia leur séjour en les logeant dans des locaux communaux adaptés quand ils existaient et un certain nombre d’actions furent financées par les villes.
Une dizaine d’années après le fin de la Grande Guerre, dans le corps enseignant, on ne pouvait pas continuer l'enseignement exactement comme avant la déflagration mondiale. De profonds débats traversaient le milieu des instituteurs et professeurs. Ce fut sans doute l’une des raisons qui conduisit les responsables nationaux du SNI à s’engager nettement envers Bakule alors que la majorité de leurs troupes restait dans l’expectative, sinon dans une attitude négative vis-à-vis de méthodes trop «révolutionnaires». Comme par ailleurs, Bakule présentait son tour de France comme une croisade pour la paix et l’amitié entre les enfants de tous les pays, une majorité des instituteurs et institutrices garda en priorité dans leur cœur plutôt cet aspect que celui d’une pédagogie qui leur posait question et donc répondit plutôt favorablement aux invites de leurs instances nationales.
Que Bakule ait trouvé une oreille attentive à ses engagements envers la jeunesse déshéritée auprès de politiques et de personnalités enseignantes de haut rang le confortait dans son attitude et dans son engagement social. Il est à peu près certain que sur cette dimension, la plupart des maires visités se retrouvèrent. Pour le reste, après l’accueil médiatique à Paris et sa banlieue, il devenait difficile aux maires de province contactés de rester sur leur réserve. Dans un domaine plus terre à terre, en remplissant presque toutes les salles où les choristes se produisaient, ces concerts amenaient des produits que Bakule réservait au fonctionnement de son Institut pragois. Cet aspect n’était pas à mésestimer.
Après un bon mois passé en France, à part quelques difficultés ici ou là, Bakule ne pouvait que se féliciter d’avoir entamé ce périple. Il ne pouvait également qu’être satisfait des contacts qu’il nouait dans les villes traversées et qui dépassait le cadre étroit du monde enseignant. Il devait, dans son cœur, aussi remercier tous les acteurs nationaux et locaux qui avaient œuvré concrètement pour la réussite du voyage de ses enfants.
A travers les onze villes traversées, les journalistes dans leur ensemble remarquèrent surtout ces chœurs :
Orphelin, Osiřelo dítě, chanson populaire de Bohême (22)
Vieux berger, Já son bača vilmi starý, complainte d’un vieux berger dans les montagnes de Slovaquie, arrangée pour chœur par Jan Nepomuk Polašek (un ancien élève de Janáček).
Annette mignonnette, Anička dušička, chanson de Slovaquie
Annette la meunière, Aničko mlynárova, chanson de Slovaquie
L’eau coule, elle coule, Teče voda, teče, chanson de Slovaquie
Il pleut, il pleut, Prší, prš, chanson de Slovaquie, harmonisée par Jan Nepomuk. Polašek
Dvořák, L’anneau, Prsten, extrait des Duos moraves,
J’ai encore à la maison, Eště mám doma, chanson d’un jeune homme de Domažlice (Bohême) avec prélude et finale sur la cornemuse, arrangement pour chœur de J. Jindřich
Noëls, Směs vánočních písní, pot-pourri de chants de Noël arrangé pour les chanteurs de Bakule par Jaroslav Křička,
La Dot ou Dédicace, Věno, chœur de Smetana.
Un concert habituel consistait en une quinzaine de chansons, non compris les deux ou trous danses accompagnées par les voix des choristes et parfois une pièce pour piano. Par rapport au répertoire complet de la chorale Bakule qui comprenait soixante-dix pièces, les dix morceaux cités par les journalistes qui assistèrent à un concert dans l’une des villes traversées ne représentent qu’un échantillon assez restreint du bagage choral des élèves de Bakule.
Joseph Colomb - juillet 2018
Je remercie très sincèrement Iris Clément, archiviste de la médiathèque du Père Castor à Meuzac (Haute-Vienne) pour m’avoir facilité l’accès aux archives françaises concernant František Bakule et pour m’avoir approvisionné en documents précieux.
Les autres articles de la série Bakule sont consultables ci-dessous :
5. 1929 - La tournée Bakule, en France du sud (le présent article)
6. 1929 - La tournée Bakule, en France de l'ouest
7. 1929 - La tournée Bakule, en France du nord et de l'est
8. 1929 - Les retombées de la tournée Bakule
9. Tournée française de Bakule - planning, trajet
10. Bakule, le cœur qui chante
11. Bakule essaime
6. 1929 - La tournée Bakule, en France de l'ouest
7. 1929 - La tournée Bakule, en France du nord et de l'est
8. 1929 - Les retombées de la tournée Bakule
9. Tournée française de Bakule - planning, trajet
10. Bakule, le cœur qui chante
11. Bakule essaime
Notes :
1. Si l’on veut bien admettre que la notion de sud de la France que j’utilise dépasse le cadre géographique au sens strict du terme, on me pardonnera d’y avoir englobé des territoires qui s’en approchent.
2. Louis Soulié (1871 - 1939) avocat de formation, il fonde le quotidien La Tribune républicaine. Maire de Saint-Etienne de 1919 à 1939 avec une interruption entre 1930 et 1935, il est sénateur de 1920 à 1932 siégeant dans les rangs de la Gauche démocratique.
3. La Tribune républicaine du 28 avril 1929.
4. La Loire républicaine du 8 mai 1929.
5. L’Avenir du Plateau Central du 9 mai 1929.
6. Le Progrès du 11 mai 1929.
7. Le Progrès du 12 mai 1929.
8. Céline Rousseau, La pédagogie dans l’œuvre du Père Castor. Principes, applications et héritage. Mémoire de master2, octobre 2012.
9. Le point culminant de la Tchécoslovaquie s’élève à seulement 1602 m d’altitude dans les Monts des Géants avec le sommet Sniejka.
10. Les Tablettes d’Avignon, du 18 mai 1929.
11. Cette salle avait été achetée par un des héritiers de la famille Noilly-Prat, fondatrice du célèbre vermouth marseillais. Cette vaste salle de concert accueillit des interprètes célèbres, à commencer par la basse Fédor Chaliapine.
12. Cette allusion confirme le sentiment (et la réalité) d’une mauvaise organisation à Marseille.
13. Notes de Paul Faucher, archives de la Médiathèque du Père Castor, Meuzac.
14. L’avocat Benjamin Milhaud fraîchement élu le 19 mai 1929 mit pourtant en œuvre les décisions de son prédécesseur en ce qui concerne l’accueil de Bakule et de ses élèves. Il ne conserva son titre qu’un seul mandat.
15. Le Petit Méridional du 26 mai 1929, papier d’Edouard Perrin.
16. id du 27 mai 1929.
17. En dehors de Paris, ce fut sans doute la première fois qu’un aréopage si fourni de personnalités fut présent à la réception des enfants Bakule. En plus du Maire, de ses adjoints et du conseil municipal, on trouvait un sénateur, le recteur et l’inspecteur d’Académie, deux inspecteurs primaires, le président du tribunal civil, un représentant de la Chambre de commerce, le substitut du procureur de la République et de nombreux membres de l’enseignement et des amis de l’école.
18. Voici les trois titres des œuvres chantées à l’Hôtel de Ville de Toulouse : Věno (La Dot ou Dédicace) un chœur de Smetana datant de 1880, L’eau coule, chanson populaire de Slovaquie, J’ai encore à la maison, chanson populaire tchèque.
19. Midi socialiste du 28 mai 1929 sous la signature de Pierre Fauroux.
20. Midi socialiste du 28 mai 1929, signature de Claude-Jean.
21. L'Express du Midi, 29 mai 1929
22. Pour voir le texte de ce chœur, suivre le lien.
21. L'Express du Midi, 29 mai 1929
22. Pour voir le texte de ce chœur, suivre le lien.






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