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1 août 2018

La tournée Bakule, étape parisienne 1929

Avril-mai 1929 
Etape parisienne de la chorale Bakule (4)

Début d'un triomphe

Au terme d’un trajet ferroviaire débuté à Prague et long de plus de 1200 km, une petite troupe enfantine débarqua à Paris sur les quais de la gare de l’Est le 25 avril 1929. Il était 14 heures à quelques minutes près. A leur descente des wagons, ils furent accueillis par un groupe réunissant Miloš Šafránek (1), attaché à la légation tchécoslovaque parisienne, des délégués du syndicat national des instituteurs, de la CGT, des éclaireurs unionistes et des éclaireurs de France, sans compter une délégation de la colonie tchèque (2) parisienne. Sur le quai, «Bakule marchait au milieu de ses élèves, vêtus de leurs costumes nationaux. Le pédagogue tchèque n’a amené avec lui que quarante-trois choristes : trente-cinq jeunes filles et huit jeunes garçons. Sous leurs toques de fourrure, leurs feutres à aigrettes, leurs châles aux couleurs violentes, ils ont un air sauvage et gracieux». En première page également, un pavé illustré d’une photographie du groupe d’enfants entourant son maître, détaillait ceux qui avaient revêtu des habits folkloriques « une quinzaine portait les pittoresques costumes des provinces tchèques, bonnets de toile de lin bordés de vives couleurs, toques de fourrure, feutres aux longues plumes , chemises aux manches bouffantes, tabliers surchargés de lourdes applications métalliques, culottes ajustées, hautes bottes de cuir verni (3)». Quoi de mieux pour attirer les regards des passants que ces accoutrements exotiques qui aiguisaient leur curiosité. Et comme on louangeait leur technique de chant, difficile de résister. Il ne restait plus qu’à louer des places dans un des théâtres qui accueillait la chorale tchèque.

Bakule (à gauche, de face)
et une partie de ses choristes
© Médiathèque du Père Castor, Meuzac
Réception digne de grandes vedettes dont Le Populaire (4) rendit compte par un article consistant accompagné d’une photographie en première page. A quelques pas de la gare, la petite troupe tchécoslovaque rejoignit l’école de filles de la rue de Belzunce où un nouvel accueil officiel leur était réservé puisque Georges Lapierre du syndicat national des instituteurs les salua tandis que l’inspecteur de l’enseignement primaire, M. Léaud leur apportait le soutien de la hiérarchie éducative. Intervint alors le premier concert sur le sol français dans un lieu inapproprié mais qui convint quand même, le préau de l’école. «Ceux qui ont pu assister à cette générale improvisée en sont revenus étonnés et charmés. Charmés par la souplesse, la grâce du chœur : étonnés par le travail qu’une pareille mise au point a dû coûter à Bakule (5)».

Dans ses bagages, l’éducateur avait apporté «des jouets, objets d’art, dessins, gravures dus aux travaux de mes jeunes artistes que j’ai laissés à Prague» comme il l’indiquait lui-même au journaliste. Tous ces objets furent exposés dans les locaux du bureau français d’éducation, 77 rue Denfer-Rochereau où chacun put les admirer durant le séjour dans la capitale des petits choristes. Il était temps ensuite de rejoindre Suresnes où les attendait le maire socialiste, Henri Sellier, pour les installer dans des locaux de la ville à moins que ce soit dans un lycée comme ce fut l’usage dans d’autres villes.

Du 25 avril au 5 mai, à partir de leur camp de base à Suresnes, les choristes se produisirent à plusieurs reprises dans la capitale et donnèrent des concerts dans plusieurs villes de la banlieue parisienne tandis que leur maître, au cours de ses conférences, répondait aux nombreuses questions que posait un public avide de connaître et de comprendre sa démarche pédagogique si particulière et ses expériences menées qui aboutissaient à des résultats spectaculaires. 

Bakule et ses élèves à Suresnes  © Médiathèque du Père Castor, Meuzac
Le lendemain de leur arrivée, les choristes étaient invités à la salle des fêtes du Journal pour un premier concert public. Le jour suivant, ils furent reçus au Bureau français d’éducation, l’un des organismes très actif dans la réussite de la tournée tchèque. Dans la même journée, le ministre de l’Instruction publique, Pierre Marraud les convia au ministère, signe tangible de l’importance  que les autorités politiques leur accordaient. Ils dégustèrent les gâteaux offerts en nombre. Après ce bon goûter, ils entonnèrent La Marseillaise «dont la violente expression était atténuée par la fraîcheur de ces voix juvéniles (6)» à laquelle répondit l’hymne tchécoslovaque. Au tour de la légation tchécoslovaque (7) d’honorer ses jeunes concitoyens dans ses locaux, avenue Charles-Floquet. Sans perdre de temps, ils se rendirent à Pantin (8) pour un concert en soirée. Le 28 avril, la Bourse du Travail  de Paris retentit des chants des petits choristes. Le 30 avril, d’abord la réception officielle à l’Hotel de ville de la capitale attira l’attention, si besoin était, sur la qualité des chanteurs et celle du pédagogue qui les guidait. Bien évidemment, la réception se termina par un mini-concert avant que le champagne ou autre boisson coule dans les verres et qu’on souhaite un bel accomplissement au voyage. Seconde consécration du jour, la soirée à la Sorbonne où les chanteurs se distinguèrent. Par deux fois, leur présence remplit la vaste salle du Trocadéro, le 29 avril et le 1er mai ; le jour chômé ne fut pas respecté par la troupe de chanteurs. Le lendemain, pour l’association Les Vacances, ils animèrent une représentation au Théâtre du Petit Monde. Le 3 mai, on les entendit salle du Conservatoire. Le prix des places s’étagea de 5 à 50 francs, soit pour le tarif le moins élevé le prix d’un kg de sucre ; pour le tarif le plus cher que probablement les habitants les plus aisés pouvaient se payer, on pouvait considérer que ces derniers agissaient par solidarité. Par l’intermédiaire de Miloš Šafránek, l’ambassade de Tchécoslovaquie réserva 39 places qu’elle paya à Paul Faucher qui devait tenir les cordons de la bourse du moins lors du séjour parisien (9). Une manière supplémentaire de manifester son soutien à Bakule et à ses élèves. Pourtant, la vie musicale continuait d’occuper les salles de spectacles. Par exemple le même soir, à la salle Pleyel, la claveciniste Wanda Landowska donna la première audition du Concert champêtre de Francis Poulenc sous la direction de Pierre Monteux à la tête de l’Orchestre symphonique de Paris. La concurrence était rude pour les enfants, mais ils la relevèrent avec brio.


Tout début mai, la chorale Bakule ne fut pas le seul ensemble de jeunes à fouler le pavé parisien. De Vienne, une maîtrise enfantine arriva dans la capitale et le 1er mai donna deux concerts, le matin à l’église Saint-Etienne-du-Mont et en soirée à la salle Gaveau. Quel répertoire chantait-elle, la revue Le Ménestrel ne l’indiquait pas. Cependant dans ses annonces de concert, elle offrit une petite place à cette maîtrise. Remarquons qu’elle ne fit aucune allusion à la chorale Bakule.

Affiche du concert du 3 mai ©  Médiathèque du Père Castor, Meuzac
Pour terminer leur séjour dans la capitale et ses environs, il semble que Bakule accorda une journée de repos aux voix de ses protégés, journée qu’ils avaient bien tous méritée, avant de sauter dans un train qui les emmena à Saint-Etienne, première étape de leur tour de France musical et pédagogique.

Avant de partir sur leurs traces à travers l’Hexagone, examinons comment furent reçues leurs différentes prestations parisiennes. Si les différents journaux nationaux dont le siège social des trouvait à Paris ne lésinèrent pas pour annoncer les dates de concert des petits tchécoslovaques, la plupart en restèrent là sauf le quotidien Comoedia qui consacra à leur arrivée un article en première page. Aux deux extrémités de l’échiquier politique, L’Humanité et L’Action française se distinguèrent négativement : aucun article, aucune ligne concernant Bakule ne parut dans l’un comme dans l’autre. Si le projet pédagogique de l’instituteur pragois heurtait de front les opinions du second quotidien d’où aucun écrit à propos des petits tchèques, on s’étonnera de l’absence de nouvelles dans le premier alors que des sections départementales de la CGT  apportèrent à Bakule leur appui au moment de sa venue dans leur région. En dehors du Journal et du Populaire qui rendirent compte quasi régulièrement des faits et gestes de la petite troupe tchèque, la plupart des autres quotidiens n’en touchèrent mot. 

Après la première prestation parisienne de la chorale Bakule dans les locaux du Journal, le chroniqueur du quotidien - qui ne signait que par ses initiales M Q - pouvait-il se montrer impartial ? Le titre de l’article quotidien annonçait la couleur «un magnifique succès à accueilli la première audition des petits élèves de Bakule». Le journaliste développait quelque peu «Ravissement d’entendre ces voix incomparables, tour à tour déchirantes, graves, douces, éclatantes, où l’art de la discipline se dissimule sous l’impeccable harmonie». Dans cette salle où il ne restait plus aucune place libre, «deux jeunes filles parmi les aînées du chœur, se font un grand succès personnel dans un charmant duo de Dvorak (10)» alors que «les applaudissements ne sont pas ménagés non plus aux petits danseurs (11)». 

Dans la chronique de T.S.F, le 26 avril 1929, Le Figaro annonçait une «diffusion du concert donné par les élèves de Bakule» à 15 heures sur les ondes P.T.T. En fait, il s’agissait des programmes radio du lendemain 27 avril. Question : de quel concert parlait-on ? Probablement de celui donné  la veille dans la salle des fêtes du Journal. Appelons à la rescousse les autres quotidiens nationaux. Difficile d’y découvrir un entérinement. La majorité de ces quotidiens qui publiaient les programmes de T.S.F occultaient souvent les émission de la journée ou se contentait d’un titre vague sans indication de durée ou de contenu. Par contre, les informations données par un journal - exemple pour cette journée du 27 avril à 14 heures 30 pour la station P.T.T - concert symphonique Pasdeloup  avec la participation de la cantatrice Lotte Schœne (Comoedia) contrastaient avec les annonces du Temps qui le programmait à 16 heures alors que deux concerts occupaient le temps d’antenne précédent, le premier à 14 heures, le second à 15 h 15 chacun constitué de courtes pièces pour piano, violon, violoncelle et trio avec piano. Aucune présence des chanteurs de Bakule. Qu’en conclure ? Que des erreurs parsemaient cette rubrique pour laquelle manifestement les rédacteurs n’apportaient pas de soin particulier. Si on se tourne vers d’autres quotidiens, y verrait-on plus clair ? Pratiquement seuls Le Matin et le Journal des débats politiques et littéraires annonçaient sur la station P.T.T. un concert tchèque semblant corroborer ce que Le Figaro signalait, tandis que Ouest-Eclair, après le cours de la Bourse à 15 heures citait textuellement "Diffusion du concert donné par les élèves du grand éducateur tchèque Bakule".  Quoi qu'il en soit, alors que les chanteurs avaient quitté la capitale depuis plusieurs jours, Paul Faucher, l’une des chevilles ouvrières de cette tournée Bakule, eut la chance (ou la força-t-il ?) de bénéficier d’un temps d’antenne, certes court, dix minutes, mais il l’utilisa pour placer une causerie sur le voyage de Bakule et de ses élèves dans l’Hexagone (12).

Pour les élèves de Bakule, le chant choral s’imposait comme la première manifestation de la qualité de la pédagogie de leur maître. Cependant les enfants de l’Institut n’avaient pas que le chant sur les lèvres. Dans leurs autres activités quotidiennes, ils exerçaient leurs talents naissants à de multiples pratiques. Si Bakule voulait se faire comprendre par de nombreux enseignants français et toute personne s’intéressant à l’éducation, il devait leur montrer l’efficacité de son travail. Le 27 avril, dans les locaux du Bureau français d’Education qui abritait également ceux du Foyer enfance et jeunesse, il avait déposé divers travaux de ses élèves pour une exposition inaugurée ce jour-là par Paul Léon, directeur général des Beaux-Arts, et par Mme Pavla Osuská, l’épouse de l’ambassadeur tchécoslovaque,. On y admira une panoplie de dessins et aquarelles s’échelonnant d’essais gauches à une belle maîtrise. Mais surtout «un jeune infirme, Sarkan, eut l’idée, avec un marteau de fabriquer un kangourou en volant au marteau de petites pattes, des grandes, puis une queue ; son camarade plus âgé, Ruda, transforma cette première ébauche en un véritable jouet international. C’est ainsi que fut réalisé cet amusant jouet qui comporte triple paysage de fond en couleurs, deux coulisses et huit personnages articulés, permettant de mimer chaque scène du conte de Kipling [la jeunesse de l’éléphant] (13)».

A l’hôtel de ville de la capitale, le 30 avril à 17 heures eut lieu la réception officielle de la quarantaine d’enfants et de leur maître, František Bakule par le président du conseil municipal et plusieurs élus. Il est vrai que le pédagogue tchèque, pour assurer à son séjour un côté diplomatique dépassant la pédagogie et la musique avait pris soin d’apporter des lettres que M. Baxa, maire de Prague, avait destinées à tous ses collègues français dont les enfants Bakule allaient visiter la ville. Des personnalités s’étaient déplacées pour cette réception : le directeur des Beaux-Arts et des Musées, le Président du Conseil Général de la Seine, Stefan Osuský, «ambassadeur» de la Tchécoslovaquie et son épouse Pavla Osuská, ancienne cantatrice à l’Opéra de Prague, le directeur de l’enseignement primaire au ministère de l’instruction publique, Mme Ernest Denis (14), Georges Lapierre du SNI, Paul Faucher, directeur du Bureau français d’éducation, Maurice Chevais (15), inspecteur de l’enseignement musical, etc. On prononça des discours circonstanciés. Tout d’abord, celui du Président du conseil municipal, Georges Lenormand, auquel succéda celui de George Lapierre qui, au nom de la Fédération internationale des Associations d’Instituteurs s’étendit longuement sur les réalisations de František Bakule, sur toutes ses difficultés et toutes ses réussites. En terminant, il fit preuve d’un optimisme volontaire qui hélas ne se concrétisa pas dans les années qui suivirent «tous les éducateurs souhaitent ardemment que ce premier contact entre enfants de deux peuples amis soit le premier anneau d’une longue chaîne que nous voulons établir entre tous les enfants du monde pour aboutir à la paix universelle». Bakule répondit à tous ces souhaits de bienvenue. Il revenait à Stefan Osuský de conclure «l’Institut du Professeur Bakule est l’expression d’un idéal […] et d’un sentiment qui s’adresse perpétuellement à notre conscience pour nous rappeler ce que nous sommes véritablement : les gardiens de notre prochain (16)». Le Conseil municipal parisien ne se limita pas à cette belle réception, mais dans un bel élan de fraternité franco-tchécoslovaque alloua une subvention de 5 000 francs à Bakule et à ses choristes (17).

Suivit l’intervention chantée des enfants qui débutèrent par La Marseillaise et l’Hymne tchécoslovaque puis «les petits chanteurs ont ensuite exécuté, avec une rare maîtrise, plusieurs chants de leur répertoire, que l’assistance toute entière, profondément intéressée et émue, a applaudi avec enthousiasme (18)». Un autre représentant de la presse décerna lui aussi des louanges à la phalange vocale tchèque «succès mérités d’ailleurs tant par la beauté des morceaux choisis que par la perfection de l’exécution (19)». 

Le chœur Bakule au Trocadéro ©  Médiathèque du Père Castor, Meuzac
Habitués à de rudes conditions de vie - n’oublions pas que la plupart de ces enfants venaient des faubourgs de Prague où ils étaient plus ou moins abandonnés à eux-mêmes avant que Bakule les recueille dans son Institut - les choristes eurent juste le temps de reprendre leur souffle avant de rejoindre la Sorbonne où «ils donnèrent une audition fort applaudie (20)». Curieusement, la presse parisienne qui avait couvert fort convenablement l’arrivée des petits tchèques dans la capitale et les toutes premières auditions qu’ils donnèrent, ne relata pas les concerts du Trocadéro sauf Comoedia et L’Œuvre. L’assistance, composée des élèves des écoles, ne leur parut-elle pas assez distinguée pour qu’on s’intéresse à elle ? Mystère. Par contre, les photographies prises au cours de ces représentations montrent que les spectateurs remplissaient allègrement la salle.  Et qu’en plus «deux mille ne purent trouver place dans l’immense vaisseau». Pourquoi ces jeunes élèves parisiens se seraient-ils montrés moins enthousiastes que leurs aînés alors que sur la scène se produisaient des enfants de leur âge ou à peine plus ?  Dans les faits, le chroniqueur de Comoedia releva que «les pénétrantes mélodies chantées sans accompagnement où sont narrés de beaux contes des temps anciens ravirent auditeurs, petits et grands et montrèrent en même temps, à quels remarquables résultats peut mener une intelligente et libre pédagogie (21)». Du long billet de L’Œuvre, l’émotion qui saisit la salle emplie de fillettes - les garçons auront leur séance le surlendemain - circulait entre les lignes du journal «comme par enchantement, un long silence accueillit [les chanteurs] : curiosité émouvante qui traduisait déjà la sympathie profonde et affectueuse» des petites spectatrices envers les enfants Bakule. Averties par leurs institutrices du long chemin parcouru par ces acteurs, de leur vie misérable dans les faubourgs de la capitale tchèque jusqu’à la révélation de leur dignité et de leurs talents par un enseignant exceptionnel, les fillettes eurent une écoute respectueuse pour le récital donné par leurs petits camarades tchèques. S’enchaînèrent «chœurs populaires anciens, prières et noëls enfantins du XVe siècle, complaintes de Bohême et par-dessus tout la poignante supplique de l’orphelin à la recherche de sa mère (22)». L’émotion céda la place au ravissement lorsque «évoluèrent danseuses et danseurs, en costumes originaux de Bohême et de Moldavie (23), accompagnés par les chanteurs, admirables remplaçants des instruments de musique», la chaleur des applaudissements s’accrut encore. Au moment où le spectacle prit fin «des milliers de bras s’agitaient pour répondre aux adieux que faisaient les enfants de Prague à ceux de Paris (24)». Une fois encore, un immense succès couronna la prestation de la chorale.

De même, lors de la soirée à la Bourse du Travail, rehaussée par la présence de Léon Jouhaux (25), il est difficilement pensable d’imaginer les spectateurs peu réceptifs. La presse ne s’en fit pas l’écho, même Le Populaire. Il est vrai que la campagne électorale municipale monopolisait toutes les énergies de ses chroniqueurs, plus militants que journalistes durant cette période.

Au cours de ce court laps de temps passé à se produire jour après jour dans une salle de la capitale et dans une autre alternant avec une salle de la banlieue parisienne, les petits Bakulé (26) captivèrent plusieurs milliers de spectateurs, petits et grands, admiratifs devant leur performance. Si les noms de Smetana et de Dvořák par l’intermédiaire d’un de leurs chœurs et de mélodies se glissèrent une ou plusieurs fois dans les programmes et touchèrent la gent journalistique, aucun chroniqueur ne décela la présence de Kaspar Rucky, œuvre chorale de Janáček. Cependant l’étape de la région parisienne ne représentait que le début du tour de France prévu. Le 5 mai, quittant la capitale, la troupe de chanteurs et leur maître de chœur prirent la direction du sud du pays. Leurs prochaines escales seront examinées dans un autre article.

A la fin d’avril, les événements touchant l’Europe centrale et en particulier deux pays slaves se bousculèrent dans la capitale française. Non seulement, les petits choristes de Bakule étonnèrent par leur maturité artistique, mais on commémora aussi le poète polonais Adam Mickiewicz qui vécut en France un certain nombre d’années. Le 28 avril, place de l’Alma, on inaugura le monument, œuvre du sculpteur Bourdelle, en hommage au poète polonais, en présence d’une assemblée regroupant des ministres et des personnalités polonaises, d’Ignace Paderewski, compositeur, pianiste et ancien homme d’état polonais ainsi que des ministres français et de Georges Lemarchand, président du conseil municipal parisien. L’amitié franco-polonaise, à travers cette manifestation, rejoignait l’amitié franco-tchécoslovaque que ravivait la présence dans la capitale de Bakule et de ses chanteurs.

Joseph Colomb - juillet 2018

Je remercie très sincèrement Iris Clément, archiviste de la médiathèque du Père Castor à Meuzac (Haute-Vienne) pour m’avoir facilité l’accès aux archives françaises concernant František Bakule et pour m’avoir approvisionné en documents précieux.

Les autres articles de la série Bakule sont consultables ci-dessous :


Notes :

1. Miloš Šafránek (1894 - 1982) diplomate spécialisé dans les questions musicales à l’ambassade tchèque à Paris. Il se maria avec la pianiste française Germaine Leroux. Šafránek fut le premier à rédiger un livre sur Bohuslav Martinů paru aux USA en 1944. 

2.  Je devrais écrire tchécoslovaque. Qu’on veuille bien me pardonner ce raccourci utilisé à plusieurs endroits de cet article.

3.  L’Œuvre du 26 avril 1929.

4.  Le Journal imita Le Populaire. Voir la note suivante (n° 5).

5.  Le Journal, 26 avril 1929, article en première page accompagné d’une photographie  !

6.  Comoedia du 27 avril 1929

7.  On n’appelait pas encore ambassade la délégation permanente de diplomates qui représentait son pays. Aujourd’hui ces locaux abritent l’ambassade de la République tchèque.

8.  A la suite de Pantin (concert à l’Université populaire), les petits Bakulé honorèrent les invitations des villes de Montreuil, de Saint-Denis, Levallois, Puteaux, L’Ile Saint-Denis démontrant d’ores et déjà une belle endurance et un beau courage à entonner leurs chants pendant un temps si resserré.

9.  Lettre de Šafránek à Paul Faucher du 2 mai 1929, archives de la Médiathèque du Père Castor.

10.  Au répertoire de la chorale et spécialement pour ces deux solistes, Bakule avait inscrit deux des Duos moraves de Dvořák, opus 32, B 62 : Skrommá (Modestie) et Prsten (L’anneau).

11.  Le Journal du 27 avril 1929.

12.  Station Tour Eiffel, le 9 mai à 18 h 35.

13.  Journal des débats du 28 avril 1929.

14.  La présence de la veuve d‘Ernest Denis (1849 - 1921) symbolisa les contacts que son mari avait pris avec des universitaires et hommes politiques tchèques. Avec Louis Léger, il contribua à faire connaître en France l’histoire et la culture tchèque. Après de nombreux séjours en Bohême et en Moravie, il fonda la revue La Nation tchèque.

15.  Maurice Chevais (1880 - 1943), inspecteur de l’enseignement musical scolaire parisien entre 1919 et 1940 était relativement proche de l’Ecole Nouvelle. Sa présence à la réception de la municipalité parisienne de Bakule est significative de son engagement pour tout ce qui pouvait faire avancer l’enseignement musical dans les écoles. Aux éditions Leduc parurent plusieurs cahiers de chant choral de Maurice Chevais ainsi que son livre Education musicale de l’Enfance en 1937. 

16.  Bulletin Municipal Officiel de la ville de Paris, mai 1929.

17.  A l’occasion de la vingt-et-unième édition de la Foire de Paris, le 15 juin 1929, alors que Bakule continuait son périple, Georges Lenormand, président du conseil municipal de Paris, recevait le Ministre du Commerce de la Tchécoslovaquie et M. Baxa, maire de Prague. Il ne pouvait s’empêcher d’évoquer le pédagogue et ses élèves «nos concitoyens ont eu le privilège d’applaudir la voix naïve, profonde et émouvante de la race vibrante qui trouve, dans les petits chanteurs du chœur Bakulé, une expression digne de son âme idéaliste et généreuse». (Bulletin Municipal Officiel de la ville de Paris, 15 juin 1929.

18.  Journal des débats, 1er mai 1929.

19.  L’Homme libre, 1er mai 1929.

20.  Le Petit Parisien, 1er mai 1929.

21.  Comoedia, 30 avril 1929.

22.  L’Orphelin, chanson populaire de Bohême. Voir le texte plus bas. 

23.  Cette coquille démontre une fois encore la méconnaissance des pays d’Europe centrale en France, même chez les instituteurs où, malgré de bonnes intentions, on prenait la Moldavie pour la Moravie. 

24.  L’Œuvre du 30 avril 1929, billet d’Emile Glay, instituteur, l'un des fondateurs du syndicat national des instituteurs et institutrices.

25.  Léon Jouhaux, secrétaire général de la CGT.

26.  Plusieurs fois dans la presse, on accola un accent aigu au e final  de l’instituteur pragois pour que la graphie de son nom corresponde à la prononciation de son nom.


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L’Orphelin
chanson populaire de Bohême, arrangée pour chœur par les chanteurs de Bakule

Un enfant devint orphelin
à l’âge d’un an et demi
Quand il commença à comprendre,
s’informa de sa mère :

- «Ah, papa, mon papa,
où avez-mis maman ?»

- «Ta mère dort profondément,
personne ne la réveillera plus.
Elle est couchée au cimetière,
tout près de la porte.»

Sitôt ces mots entendus,
l’enfant courut au cimetière,
gratta avec une épingle,
creusa avec son petit doigt.
Quand il eut fini de creuser,
il pleura tristement :

- «Ah, maman, ma petite maman,
dites-moi une parole.»

- «Mon enfant, je ne peux pas,
j’ai de la terre sur la tête
et une pierre sur le cœur,
elle brûle comme une flamme.
Va, enfant, rentre à la maison,
tu y as une autre maman.»

«Hélas ! elle n’est pas si douce
que vous étiez, vous.

Quand elle doit donner du pain,
elle le tourne trois fois.
Quand c’était vous qui m’en donniez,
vous me mettiez du beurre dessus.

Quand elle peigne ma petite tête,
il coule des filets de sang.
Quand c’était vous qui me peigniez,
vous ne cessiez de m’embrasser.

Quand elle me lave mes pieds,
elle les cogne au bois du baquet.
Quand c’est vous qui les laviez,
vous les couvriez de baisers.

Quand elle lave ma chemise,
elle ne fait que me maudire.
Quand c’était vous qui la laviez,
vous le faisiez en chantant.»

- «Rentre à la maison, mon enfant,
demain au point du jour
je viendrai te chercher.»

- «Ah ! papa, mon petit papa !
voilà que je vois ma maman.
Ma petite maman chérie,
toute jolie, toute en blanc !»

- «Eh quoi, enfant, que fais-tu ?
tu sais bien que tu n’as plus de maman !
Tu vois bien qu’il n’y a plus personne ici,
ta vision est un vain fantôme.»

- «Ah ! papa, mon petit papa !
préparez-moi un petit cercueil.
Ma petite âme à Dieu,
et mon cœur à la tombe.
A la tombe - auprès de ma mère,
que son cœur bondisse de joie !»

Il fut malade un jour,
s’éteignit le second jour,
fut enterré le troisième jour.

(archives de la Médiathèque du Père Castor, Meuzac)

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