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25 mai 2018

Janáček et Fibich à Saint-Victor sur Loire

Festival de Saint-Victor 2018

Janáček et Fibich à Saint-Victor sur Loire


En septembre dernier, j’avais attiré l’attention des lecteurs réguliers et occasionnels de ce site de l’existence d’un petit festival de musique dans le village ligérien de Saint-Victor sur Loire, petit par sa durée (4 jours), mais grand par la qualité des interprètes qui l’animent. 




Après moult discussions entre les musiciens, le programme du prochain festival a été dévoilé. Parallèlement, l’équipe de bénévoles très active chargée de l’organisation prépare efficacement les festivités. Du jeudi 23 au dimanche 26 août 2018, la musique se déversera généreusement et mélodieusement dans l’auditorium accolé au château de ce village.


Au pied du château, l'auditorium où se déroule le festival BWd12

Chaque soirée se verra structurée autour d’un thème ou d’une idée forte. Et comme les musiciens de ce festival n’envisagent pas la musique comme on la présente habituellement lors de saisons ou au cours de la plupart des festivals, ils (et elles) n’hésitent pas à bousculer les codes coutumiers ménageant des surprises aux auditeurs qui les suivent depuis quelques années ou qui les découvrent. Ainsi, la première séance est-elle placée sous le signe de la cuisine avec comme plat principal une truite, celle de Schubert naturellement, mitonnée sous forme de quintette, tandis que que le concert se poursuivra au champagne sous l’aspect d’une toccata due à l’Américain William Gillock et se terminera par des desserts sans qu’on en dévoile à l’avance les ingrédients. Suivra une soirée consacrée à la « Boulangerie » sans que cet intitulé soit irrévérencieux envers la grande Nadia Boulanger qui forma un nombre incalculable de musiciens venant d’horizons et de pays divers dont la Polonaise Grazina Bacewicz, les Américains Georges Gershwin, Aaron Copland et Ellliott Carter ainsi que l’Argentin Astor Piazzola et notre compatriote Jean Françaix. Mademoiselle comme on l’appelait était liée dans sa jeunesse à Gabriel Fauré. Tous ces compositeurs seront présents à cette seconde soirée. Pour le troisième concert, les musiciens se rappelleront qu’ils se sont unis sous le sigle des œuvres de Bach. Ils l’honoreront ainsi que quelques-uns de ses contemporains et d’autres compositeurs plus près de notre époque qui se déclarèrent redevables des leçons du grand Jean-Sébastien. Enfin pour clore le festival, «La Ferme des animaux» d’Orwell sera convoquée pour un défilé musical comprenant musiciens russes, Vivaldi et deux compositeurs tchèques, Janáček et Fibich.


Evidemment, sur ce site, ces deux compositeurs nous interpellent. Tout d’abord Leoš Janáček. Rappelons qu’il y a six ans, à Saint-Victor sur Loire, les musiciens avaient, au cours d’une même soirée, joué son Concertino et Pohadka. Cette année, ils se pencheront sur sa juvénile Suite pour cordes (JW VI/2) (1). Agé de 23 ans, il débutait dans le métier de compositeur après avoir pris la succession de son maître Pavel Krizkovsky à la tête du chœur du monastère des Augustins à Brno en 1872 et après son année d’études à l’Ecole d’orgue de Prague. Il avait déjà composé quelques chœurs et exécuté quelques devoirs d’étudiant à Prague. Mais surtout il y avait rencontré son aîné Antonín Dvořák. Les deux hommes s’étaient liés d’amitié ; l’aîné devenant un modèle provisoire pour son cadet. Quelque temps après ce premier contact avec Dvořák et après avoir pris connaissance de ses partitions du moment, Janáček se lança dans la composition d’une Suite pour orchestre sous un double patronage, celui de son récent ami et celui des maîtres anciens du XVIIIe siècle qui façonnèrent quantité de suite de danses.  La Suite du jeune Leoš comprenait six pièces dont une Allemande, une Sarabande et un Air exécutées uniquement par des instruments à cordes, voire par un simple quintette ou même un quatuor. A la fin de sa vie, lorsqu’il fit graver la partition chez Pazdírek, il supprima les noms des danses et les remplaça par la simple mention d’adagio et andante. Dans son quatrième mouvement, il utilisa une pièce écrite deux ans auparavant, Znělka pour 4 violons (JW VII/2). Dans ces années 1875 - 1877, il découvrait la musique de Dvořák et en particulier sa Sérénade pour cordes op 22 (B . 52) qui datait de 1875. Son admiration pour son ainé déclencha-t-elle une envie de se mesurer à lui par l’intermédiaire de cette Suite pour cordes ? Peut-être. Jusque là, le jeune homme de 24 ans  ne s’était fait connaître à Brno que par les concerts qu’il donnait à la tête de la chorale Svatopluk et aussi comme compositeur à travers les premiers chœurs qu’il écrivit justement pour la société chorale Svatopluk qu’elle interpréta sous sa direction, Orání (IV/1) à quatre reprises entre 1873 et 1876, Válečna 2 (IV/3) à deux reprises en 1873 et 1874, Nestálost lásky (IV/4) là encore à deux reprises en 1873 et 1874, Osamělá bez těchy (IV/7) par deux fois en 1874, Láska opravdivá (IV/8) en 1876, Zpěvná duma (IV/10) en 1876 et enfin Slavnostní sbor (IV/12) à deux reprises en juillet et octobre 1877 (2). Par ailleurs, peu à peu, son intervention dans la vie musicale de Brno prit un peu plus d’ampleur. Au début de l’année 1876, il fut élu chef du chœur de la Beseda brněnská et bientôt il abandonna le chœur Svatopluk, trop amateur à son goût. En participant en tant que pianiste à des concerts de musique de chambre, il élargit son champ d’action d’autant qu’il dirigea aussi, même occasionnellement, le chœur de la société Vesna. En 1877, il commençait à être bien identifié dans le registre choral par ses concitoyens mélomanes.  Voulait-il les marquer par un ouvrage d’une autre envergure qu’un simple chœur ? Sans doute. Mais ce qu’il désirait maintenant c’était de commencer à s’affirmer en tant que compositeur. Une pièce pour orchestre, fut-il réduit aux seules cordes, lui en donnerait l’occasion, pensait-il. Ce fut donc une autre raison de la composition de cette Suite pour cordes. En l’écoutant, on est bien loin de ressentir la surprise et l’émotion que l’on ressent à l’audition des chefs d’œuvres de la maturité. En 1877, Janáček ne se posait pas encore la question de manière précise de son langage musical. Il appliquait les leçons apprises durant ses années d’apprentissages au monastère des Augustins, à l’école d’orgue de Prague et celles qu’il avait recueillies auprès de Frantisek Skuhersky à Prague. Il lui fallait continuer son étude de la composition en écrivant des œuvres plus variées que les chœurs auxquels il s’était adonné jusque là.

Le 2 décembre 1877, il dirigea cette Suite pour cordes dans un concert au cours duquel il donna quatre des Duos moraves de Dvořák qu’il avait harmonisés pour plusieurs voix. La connexion avec l’auteur de la future Symphonie du Nouveau Monde était évidente et la Suite pour cordes y participait. De plus, il y ajouta une pièce de Smetana Le Chœur des fermiers. Ainsi les trois compositeurs qui, beaucoup plus tard, formeront la trilogie tchèque saluée par de nombreux commentateurs, étaient déjà réunis dans l’esprit du cadet espérant se hausser bientôt au niveau de ses deux anciens.

Même si Janáček avait dirigé la Sérénade pour cordes de Dvořák au cours d’un concert le 12 avril à Brno, même s’il avait sans doute envisagé de se mesurer avec cette belle œuvre, sa Suite pour cordes s’inspirait moins de celle de Dvořák que celle de maîtres anciens de l’époque baroque, surtout dans ses trois premiers mouvements. Peut-être l’influence de Dvořák se ressent-elle un peu plus dans le dernier mouvement ainsi que le souligne John Tyrrell (3)? Telle quelle cette Suite se présente à notre écoute actuelle comme une œuvre bien écrite, un pastiche savant du style du XVIIIe siècle, flattant l’auditeur, mais finalement un peu sage. Du Janáček  avant le vrai Janáček (4). En résumé, un excellent devoir d’un étudiant très doué qui n’osait pas encore quitter l’exemple de ses maîtres. Il fallait sans doute en passer par là avant de voler de ses propres ailes. Ce qui n’arriva à Janáček qu’une vingtaine d’années plus tard, lorsque patiemment il aura emmagasiné toutes les expériences découlant de ses collectes de musique populaire et peut-être encore plus saisi toute l’originalité de l’élocution des personnes qu’il rencontrait dans la rue, au cours de ses promenades ou qu’il surprenait à l’improviste, élocution qu’il traduisait en portées notées hâtivement sur un de ses carnets. Peu à peu, il prit conscience que la langue tchèque lui indiquait une voie. Première manifestation de ce langage musical personnel forgé au fil de ses lectures, de ses observations, de ses réflexions, la cantate Amarus composée en 1897, exactement vingt ans plus tard que la Suite pour cordes. Si cette Suite ne transpire pas le Janáček  si original dans son écriture mature, y entend-on des effluves tchèques (ou moraves) ? Pas vraiment. Bien sûr son maître Pavel Křižkovský l’avait guidé dans l’exploration livresque du chant populaire à travers les recueils de František Susil, mais le jeune compositeur, bien qu’intéressé à ces musiques moraves (5), ne les reliait pas encore à sa veine créatrice.

Dans la vie musicale tchèque, dans son histoire, Zdeněk Fibich (1850 - 1900) occupa une place ambigüe. Disparu en 1900, il ne survécut que de 16 ans à Smetana. Mais, dès ses premières études, le néfaste professeur et musicologue Zdeněk Nejedlý, après lui avoir consacré une monographie l’année de sa disparition, le sacra grand continuateur de la voie smetanienne, combattant Dvořák, accusé de cosmopolitisme. Fibich n’en aurait pas tant demandé. Aurait-il mérité tant d’honneur ? Compositeur prolifique au regard de sa durée de vie, il gagnerait à être connu alors qu’en Europe occidentale ses opéras n’ont pas franchi les portes des maisons lyriques, pas plus que ses pièces symphoniques ne se sont inscrites aux programmes de nos orchestres et que sa musique de chambre est, elle aussi, restée dans l’ombre. Pourtant, elle recèle quelques excellentes surprises. A commencer par son Quintette pour piano, clarinette, cor, violon et violoncelle. Une autre version autorisée par le compositeur s’adresse aux cordes soutenues par le piano. La première a été retenue par les musiciens de BWd12. Sa coupe comporte quatre mouvements. Son premier mouvement, allegro, de forme sonate fait se succéder dans l’entrain une association d’airs passant d’un instrument à un autre leur donnant une couleur particulière. Un air frais et enjoué parcourt ces mélodies qui s’enrichissent des timbres des instruments à vents. Ce thème mélodieux, gai, printanier, élégant, répété comme un chant d’oiseau, régale l’âme. Romantique, un largo succède à l’allegro initial, bercé par la clarinette et les gerbes de notes délicates du piano. Tout est ravissement, calme, à peine troublé par le cor qui parfois élève la voix tandis que le piano martèle un rythme, mais le calme revient malgré quelques appels du cor. Le thème de départ réapparaît dans la douceur. Une légère nostalgie règne quelques instants sans atténuer le caractère général du mouvement. Place au scherzo au caractère bondissant entretenu par le piano. Un air agreste est lancé par le cor auquel les autres instruments tiennent compagnie avec retenue. Ré-exposition du thème euphorique. Un autre motif qu’aurait pu écrire Brahms intervient. Après plusieurs hésitations, le premier thème conclut ce scherzo presque tout entier placé sous la joie de vivre. Cette allégresse imprègne le finale mené à bonne allure qui s’abandonne à un certain lyrisme ici et là auquel la clarinette prend part.  Suinte-t-il de toute part d’airs tchèques, ce quintette ? Apparemment pas. Pourquoi donc Nejedlý propulsa-t-il son auteur sur le devant de la scène tchèque au cours des vingt premières années du XXe siècle et même au-delà ? Sa maîtrise de la forme incontestable, mais par dessus tout, une musique optimiste, tout au moins dans ce quintette, correspondaient bien aux critères qu’il avait tirés de l’étude plus ou moins manipulée des œuvres de Smetana, «père de la musique tchèque» selon son affirmation. Ces qualités autorisaient donc le musicologue à désigner Fibich, digne continuateur de Smetana. Quant à nous, auditeurs actuels et loin par le temps des arrangements avec la vérité de Nejedlý, il nous suffit de goûter sans arrière-pensées la qualité de sa musique, même si elle ne débouche pas sur des horizons nouveaux comme ceux que Janáček ouvrait en grand depuis sa composition de Jenůfa et que Dvořák avait approchés, entre autres, dans ses poèmes symphoniques (L’Ondin, etc.).

Mélomanes, vous qui surveillez les programmes de quantité de festivals de l’été, rendez-vous sur le site de BWd12 qui organise la manifestation se tenant dans le village moyenâgeux de Saint-Victor sur Loire. Le contenu des concerts d’août 2018 y est détaillé. Pour réserver des places, n’oubliez pas la date du 25 juin, jour de l’ouverture de la billetterie.

Joseph Colomb - mai 2018

Notes :

1. De son vivant, Janáček n’avait pas tenu un catalogue classé et numéroté de ses œuvres. Près de 70 ans après sa mort, les musicologues britanniques Nigel Simeone et John Tyrrell et la musicologue tchèque Alena Němcová dressèrent un catalogue précis de toutes ses œuvres tant musicales qu’écrites. Voir Bibliographie.

2. traduction des titres de ces chœurs : Orání (Labourage), Válečna (Chant de guerre), Nestálost lásky (Inconstance de l’amour), Osamělá bez těchy (Seul sans confort),  Láska opravdivá (L’amour véritable), Zpěvná duma (Elégie vocale), Slavnostní sbor (Chœur festif),.

3. aux pages 116 et 117 de son remarquable livre Janáček years of a life, the lonely blackbird, Faber and Faber, 2006.

4. Milan Kundera dénomme cette période de la vie de Janáček la « préhistoire » pour bien faire comprendre la distance existante entre cette époque et celle des années glorieuses, les dix dernières années de sa vie (Les testaments trahis, page 217 de l’édition Folio).

5. Lors de ses premières années passées dans son village natal, Hukvaldy, il avait été en contact avec les musiques populaires de la Lachie. Un peu plus tard, au cours de vacances estivales chez son oncle, curé à Vnovory, il entendit d’autres chants et danses de cette région Slovácko. Toute cette musique, il l’enregistra dans sa mémoire, comme un trésor. Mais il ne s’en servit pas dans ses premières compositions.

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