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29 mars 2018

France Musique connaît-elle vraiment Dvořák ?

France Musique connaît-elle vraiment Dvořák ?

Sus aux « fake news »

Franceinfo et France Culture s’allient contre les « fake news », nous dit Le Monde. Bravo ! Mais il serait regrettable que cette tâche salutaire soit entachée de suspicion. Aussi imagine-t-on les « décodeurs » s'empresser de vérifier si d'aventure il n'y aurait pas quelque ménage à faire du côté de Radio France. L'intégrité et le scrupule ne commandent-ils pas en premier lieu, selon l'adage consacré, de balayer devant sa porte ?

J’ai décidé d’apporter ma modeste pierre à cet effort. La pente mystérieuse de mes passions m’ayant amené à accumuler, avec l’âge, un certain nombre d’enseignements sur la vie et l'œuvre d’Antonín Dvořák, j’ai tapé son nom sur le moteur de recherche de France Musique. La page consacrée à la biographie du compositeur s’est alors affichée (1). En fin d’article sont cités dix repères chronologiques. Quatre d’entre eux ont retenu mon attention :
1873 : Dvorak (sic) rencontre à Vienne Johannes Brahms qui devient son ami.
1879 : 1er de neuf voyages en Angleterre.
1876 : composition des Danses slaves, qui contribuent à sa renommée.
1904 : Rusalka, avant-dernier opéra de Dvořák, création le 25 mars à Prague.
Étranges dates, qui ne s'accordent guère avec ce que la connaissance commune du compositeur nous enseigne : selon plusieurs sources reconnues il n’a pas rencontré Brahms avant décembre 1878 (2), son premier voyage outre-Manche date de mars 1884 (3), ses premières Danses slaves sont écrites en 1878 (4) et l'opéra Rusalka est créé en 1901 (5). Les différences, on le constate, ne sont pas minces.

À partir de ce constat factuel, une alternative s’offre au lecteur :
  • soit considérer que France Musique a eu accès à des éléments nouveaux qui modifient notre connaissance de la vie et de l’œuvre de Dvořák – la recherche musicologique n’est-elle pas après tout une perpétuelle remise en cause de connaissances tenues jusqu’alors pour crédibles ?
  • soit se résoudre à penser que France Musique est dans l’erreur.
Les sources utilisées – et en l’occurrence qu’il serait indispensable de connaître au vu du caractère inédit de ces révélations – ne sont pas mentionnées dans l’article. La logique veut dès lors que l’on privilégie la seconde hypothèse : France Musique se trompe. Ce taux d’erreur de 40 % a de quoi faire dresser les cheveux sur la tête : si de simples dates, connues du moindre historien de la musique un tant soit peu averti, sont fausses, alors il est légitime de s’interroger sur la valeur des autres informations données par France Musique.

Athéna pensive, Musée de l'Acropole (DR)
Athéna pensive, Musée de l'Acropole (DR)

France Musique connaît-elle vraiment Dvořák ?

Le site de la Radio interpelle ses lecteurs : mais connaissez-vous vraiment ce « musicien tchèque tout simple » auteur de la célèbre Symphonie n°9 « du Nouveau Monde » ? Inversons la question et voyons si France Musique, qui entend nous instruire, connaît vraiment Dvořák.

La courte biographie annonce que le compositeur a « dirigé le Conservatoire national de New York pendant 4 ans » : faux, il en a été le directeur pendant 3 saisons (de l’automne 1892 à avril 1895).

Plus fort encore, cette page assure que le Stabat Mater est commencé le jour de la mort de sa fille « Joséfina » et que cet ouvrage le « propulse sur la scène internationale » grâce à sa « première à Londres ». Beau tir groupé : le Stabat Mater est créé à Prague le 23/12/1880 et l'œuvre a été commencée le 19/02/1876, près de six mois après le décès de la petite Josefa (et non Joséfina). On se demande bien où de telles informations, en parfait désaccord avec la réalité historique, ont bien pu être dénichées.

Et ce n’est pas fini ! À propos des Danses slaves, le site de la radio précise le contexte : « Brahms vient de composer des Danses hongroises, Grieg des Danses norvégiennes. » Des Danses norvégiennes écrites en 1881 ou en 1902, mais certainement pas juste avant les Danses slaves (6).

Les dates historiques extra-musicales ne sont pas non plus le fort de France-Musique (lire ici) :
A l’époque, les peuples sous domination de l’Empire austro-hongrois réclament leur indépendance qui passe aussi par la culture et par la langue. [...] Mais quand le jeune Dvořák arrive à Prague en 1857, à peine âgé de 16 ans, tout le monde parle allemand.
D’où il ressort que l’Empire austro-hongrois aurait existé en 1857 – dix années avant la date que nos chères têtes blondes apprennent au collège en classe de 4e.

L’amour de la vérité nous pousse à reconnaître qu’il n’y a, en revanche, aucune date fausse en fin de l’article 10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur le compositeur. On y lit qu’en avril, le compositeur est promu Docteur honoris causa de l’université tchèque de Prague, et que dix ans après avoir accepté une chaire de composition au Conservatoire de Prague, il en devient le directeur. En avril de quelle année ? Pas précisé ; et dix années après quelle date ? L’information fait défaut. Bref ; pas de date, pas d’erreur (7).

L'hypothèse Josefina

L’histoire aurait tiré des larmes à Madame Bovary :
Le jeune Antonín, musicien sans le sou, aime la jolie Josefina. Amour, hélas, non partagé. La musique est son refuge : le recueil de mélodies réunies sous le titre de Cyprès est le confident de ses passions et les deux premières symphonies traduisent les tempêtes et emportements qui s'emparent de son âme. Antonín finit par épouser la sœur de Josefina, sans jamais oublier celle qui fit chanter son cœur. Bien des années plus tard, devenu un compositeur respecté et alors installé dans la lointaine Amérique, il apprend que Josefina est atteint d'un mal funeste. Il choisit de citer dans la premier mouvement de son Concerto pour violoncelle le lied Lasst mich allein, que sa belle-sœur chérissait. Mais le sort n'a cure des tourments amoureux. La belle Josefina s'éteint alors qu'Antonín n'est pas encore revenu en Europe, privant les deux êtres d'une ultime rencontre. Ravagé par le chagrin, le musicien modifie la partition de son cher Concerto pour partager une dernière méditation dans la coda conclusive en citant une nouvelle fois Lasst mich allein, ce chant porteur d'un autre destin qui jamais ne fut.
France Musique, comme d'innombrables commentaires dans de multiples langues, se fait l'écho de ce drame poignant.

Comment avons-nous eu connaissance de cette tragédie toute romantique ? Aucune des lettres que nous ayons conservées datant du vivant de Dvořák ou de Josefina Kounicová (née Čermákova) ne parle d'une telle passion. Nul témoignage d'époque ne vient la corroborer. Pas le moindre élément de première main ne vient étayer la thèse d'une inspiration passionnée des Cyprès, des deux premières Symphonies et des révisions du Concerto op. 104.

Il faut en vérité attendre un quart de siècle après la disparition du compositeur pour que la belle histoire d'amour commence à être connue. Otakar Šourek, Josef Bohuslav Foerster et Jan Květ disent alors l'avoir recueillie auprès de Josef Suk, le gendre de Dvořák. Suk lui-même ne s'est jamais exprimé publiquement à ce sujet. C'est également par son intermédiaire que l'anecdote des révisions du Concerto pour violoncelle serait connue (8).

Toutes les données que nous possédons sur l'éventuelle histoire d'amour, et ses conséquences musicales, proviennent donc, au mieux, de témoignages de troisième main : Suk aurait su quelque chose, l'on ignore par qui, l'aurait confié en 1929 à d'autres personnes qui à leur tour ont en fait connaître les détails au grand public. Faute d'éléments plus précis, la plus grande prudence s'impose, et ceux qui tiennent malgré tout à commenter « l'hypothèse Josefina » gagneraient en crédibilité en employant le conditionnel.

L'essence de l'identité tchèque (ou slave) : de l'illusion aux faits

Dvořák, grand représentant de la musique tchèque ? s’interroge la radio. Drôle de question, que l’on pensait ingénument tranchée il y a environ 140 ans dans le passé. La présence de l’adjectif « tchèque », qualifiant ici non l’homme mais sa musique, a quelque chose de saugrenu : se demande-t-on si Victor Hugo est un grand représentant de la littérature française ? Ou Pablo Picasso, de la peinture espagnole ? L’on pensait largement partagée cette conviction selon laquelle les grands artistes appartiennent au « patrimoine mondial de l’humanité », par-delà les considérations locales ou nationales.

Mais voilà : la réduction à la nation est pourtant un trait constant des articles de France Musique. L’art de Dvořák aurait sans le moindre doute « capté l'essence de l'identité tchèque », si bien qu'il aurait bâti, avec Smetana, « un style musical national empreint du folklore populaire slave ». Ne trouvait-il pas « dans la musique populaire l’expression la plus pure du génie du peuple slave » ?

Quant à la Symphonie du Nouveau Monde, l'article Tout savoir sur les symphonies de Dvořák (!), tout en concédant y trouver « un écho aux musiques noires et indiennes de la fin du XIXe siècle », nous affirme qu'il s'agit pourtant d'une musique slave :
« … C’est une musique tchèque où parle le pays natal mais sans mon expérience américaine je n’aurais jamais pu la créer », Antonín Dvořák (cité par Guy Erismann)
Mais Dvořák est nostalgique et c’est bien une musique slave qu’on entend à l’écoute de la symphonie. La Bohême se manifeste à chaque recoin, que ce soit par des rythmes populaires et enjoués ou par de poignantes mélodies.
Avant de revenir sur ce slavisme présenté sans appel, il n’est peut-être pas inutile de s’arrêter sur la citation de Guy Erismann. La source n’est pas mentionnée, mais on retrouve cette phrase attribuée à Dvořák page 296 de son dernier livre sur le compositeur (9). D’où vient-elle ? On ne le sait pas. Sa correspondance, un article de presse, des propos rapportés ? J’avoue avoir échoué à identifier son origine. Erismann ne donne aucune référence qui permette au lecteur un peu curieux de vérifier cette citation. C’est d’ailleurs un trait marquant de son livre : l’absence étrange et même inquiétante de références vérifiables. La biographie, qui tient sur une page, nous donne quelques enseignements instructifs : à l’exception de l’ouvrage d’Annie Thirion, daté de 2003 (10), et de ses propres livres, toutes ses sources musicales sont anciennes d’au moins une décennie. La plus récente d'entre elles est un ouvrage généraliste, un Guide édité par Fayard. Pour Dvořák proprement dit, aux exceptions mentionnées, les références d’Erismann remontent, au bas mot, à 1993.

Voici donc un livre, visiblement pris comme modèle par France Musique, qui ignorait en 2004 les travaux de Michael Beckerman, David Beveridge, Leon Botstein, Klaus Döge, Joseph Horowitz, Peter Petersen, Jan Smaczny, pour citer quelques-uns des chercheurs qui s’efforcent de documenter l'œuvre du compositeur et renouvellent avec bonheur notre compréhension de son legs. Même le Catalogue Thématique de Burghauser utilisé par Erismann était son édition de 1960, alors qu’une version plus récente et incomparablement plus exacte était disponible depuis 1996 : au lecteur de décider, à partir de ces éléments, si le livre de Guy Erismann est la référence que l’on nous prône.

Ceci étant posé, l'œuvre de Dvořák est-il fatalement inspiré par les musiques slaves ou tchèques ? La question peut surprendre. Or elle se pose : plusieurs chercheurs actuels – et pas les moindres – ne trouvent aucune inspiration de cet ordre dans plusieurs opus célèbres, dont Rusalka (11).

Dvořák, sans aucun doute, a su exploiter le goût de son époque pour le fait national : ses Duos Moraves, ses Danses slaves et son Concerto pour violon en sont des illustrations lumineuses. Ne s’agissait-il pas plutôt de mettre en scène une « illusion » de ce que musique populaire pouvait signifier pour le grand public ? Au sujet des Duos Moraves, Michael Beckerman écrit (12) :
Il inventa un style, en combinant des éléments de chants populaires avec sa propre vision idiosyncratique de ce que la « musique morave » devait être. (...) Si Dvořák avait effectivement utilisé de véritables mélodies moraves, ses duos auraient certainement coulé comme une pierre. Il savait, en dépit de sa supposée naïveté, que la musique est une illusion. (...) Le talent qu'avait Dvořák pour créer de telles illusions contribua grandement à son succès.
L’identité, l’essence, le « folklore populaire » que nous entendons chez Dvořák seraient plutôt une invention du compositeur, destinée à servir une « illusion ». L’obsession de la nation était un trait majeur des sociétés de la seconde partie du XIXe siècle. Il est curieux que les commentateurs actuels ne mettent pas en relation cette obsession avec la manie qui consistait à vouloir découvrir des traits nationaux dans les productions artistiques, quitte à en inventer de toute pièce. Les préjugés engendrés par cette vision ont bien souvent résisté au temps, pour survivre jusqu'à nos jours.

Certaines pages de Dvořák, cependant, sonnaient manifestement si peu « slaves » ou « tchèques » qu'un tel rapprochement relevait de l'impossible. Au sujet de la Romance op. 11, accueillie avec une certaine tiédeur par le public praguois, D. Beveridge remarque (13) :
Ce‭ ‬que‭ ‬le‭ ‬public‭ ‬de‭ ‬l‭’‬époque‭ ‬attendait‭ ‬- ‬et‭ ‬pas‭ ‬uniquement‭ ‬en‭ ‬Bohême ‬-‭ ‬d‭’‬un‭ ‬compositeur‭ ‬tchèque‭ ‬était ‬qu‭’‬il‭ ‬composât‭ ‬une‭ ‬musique‭ ‬identifiable‭ ‬comme‭ ‬tchèque,‭ ‬ou‭ ‬à‭ ‬défaut‭ ‬slave‭ ; ‬or‭ ‬la‭ ‬Sicilienne‭ ‬et‭ ‬les‭ ‬interludes‭ ‬wagnériens‭ ‬de‭ ‬cette‭ ‬Romance ‬répondaient‭ ‬difficilement‭ ‬à‭ ‬cette‭ ‬attente.‭ ‬Aujourd‭'‬hui‭ ‬seulement‭ ‬sommes-nous‭ ‬peut-être‭ ‬en‭ ‬mesure‭ ‬de‭ ‬pleinement‭ ‬apprécier‭ ‬ses‭ ‬beautés‭ ‬et‭ ‬sa‭ ‬fusion‭ ‬parfaite‭ ‬d‭’‬éléments‭ ‬non‭ ‬slaves‭ ‬et‭ ‬à‭ ‬première‭ ‬vue‭ ‬disparates.
Dvořák savait donc mettre en veilleuse une « illusion nationale » qu'il maîtrisait fort bien pour écrire une musique sans la moindre connotation folklorisante, et non moins remarquable.

Mais il ne s’agit pas d’inverser la charge de la preuve : pourquoi ceux qui persistent à entendre chez Dvořák des traits infailliblement « tchèques » ou « slaves », même dans sa dernière symphonie (14), n’argumentent pour ainsi dire jamais en ce sens ? On peut comprendre cette prudence : parler d’une « essence slave » reviendrait à trouver un caractère musical commun chez Tomašék, Glinka, Chopin, Moniuszko, Smetana, Tchaïkovski, Dvořák, Rimsky-Korsakov et bien d’autres encore ; mais cela ne suffirait pas, car il faudrait aussi démontrer que ce même trait intangible est absent de l'œuvre des romantiques non slaves, qu'ils soient allemands, autrichiens, baltes, français, hongrois, italiens, roumains ou scandinaves. Dans cette attente et jusqu'à la preuve du contraire, le discours ne sert pas la vérité, mais les poncifs les plus éculés autour d’une prétendue « âme slave ».

Mon propos n'est pas de prendre parti pour ceux qui relativisent le caractère « slave » ou « tchèque » chez Dvořák : je me contente de me faire l’écho d’opinions aujourd’hui courantes parmi plusieurs musicologues reconnus. Que l’on adhère ou non à leurs arguments, la simple honnêteté intellectuelle voudrait que l’on prenne en compte les développements récents de la recherche musicologique, et que l’on aille voir plus loin que ce que nous disent des sources plus anciennes et à la légitimité peut-être contestable.

Le plus remarquable, cependant, est que discuter de la « pureté nationale » de l’inspiration n’a en définitive pas la moindre importance pour juger de la qualité d’une musique. Cette question intéresse à n’en pas douter certains idéologues, mais pas les mélomanes. Discerner des accents typiquement « moraves », « tchèques » ou « slaves » d'une œuvre ne nous la rendrait pas pour autant plus aimable à nos oreilles ; n’en entendrait-on pas, que rien ne viendrait changer notre jugement à son égard. Milan Kundera l’a formulé dans l’Art du roman : « les contextes nationaux, régionaux ne servent à rien quand il s'agit de saisir le sens et la valeur d'une œuvre. »

Smetana, l'authentique ?

Dans le même ordre d’idées, le comparatif avec Smetana nous renvoie à une époque maudite exacerbée par Nejedlý et sa clique. (15) Bedřich Smetana, le nationaliste, indemne d’une quelconque contamination germanique, s’opposerait à Dvořák, quasi ravalé au rang de collaborateur servile avec l’empire autrichien.

On aimerait que ceux qui propagent de telles fadaises écoutent, au moins une fois dans leur vie, la Symphonie Triomphale de Smetana, qui s’achève dans la péroraison monumentale, tout en cuivres, cymbales et percussions, du très officiel hymne impérial autrichien, aujourd'hui repris dans Deutschland über alles (16) ; et qu’ils nous disent si, de près ou de loin, on trouve une telle glorification de l’Empire de François-Joseph dans la moindre page de Dvořák, même quand ce compositeur, réduit à l’état de famine, s'était résolu à soumettre ses œuvres au gouvernement impérial, espérant toucher une bourse qui puisse éloigner la misère (17). L’on aimerait aussi qu’ils s’intéressent au refus poli mais sans appel formulé par Dvořák au ministre de la Guerre autrichien, qui lui a personnellement demandé de composer une musique de circonstance pour le jubilé de l’Empereur (18). On leur serait si reconnaissant de les voir s'interroger sur la citation, furtive mais bien réelle, de La Marseillaise au premier acte de l’opéra Jakobín – un hymne formellement interdit à cette époque (19).

L’opposition Smetana-Dvořák, artificiellement entretenue par des coteries peu recommandables, tourne souvent à vide, tant les deux hommes sont différents. Smetana est-il le « père de la musique tchèque » ? Curieux « père » qui n’aurait montré la voie ni dans la symphonie (20), ni dans le concerto, ni dans le quatuor ; qui n'aurait pas davantage exercé son art dans la sonate, la sérénade, la suite instrumentale et aurait négligé cantates et oratorios. En l’année 1874, quand Smetana commence la longue écriture de Má vlast, Dvořák a déjà écrit six quatuors à cordes, quatre symphonies, trois quintettes, deux opéras, autant de trios et de sonates pour violon et piano, un concerto, un octuor, une messe, une cantate et plusieurs recueils de lieder. Des pages que Smetana connaissait au moins en partie pour avoir étudié la première version de l’opéra le Roi et le Charbonnier, dans lequel il trouvait certaines idées « merveilleuses » (21) ; et bien entendu pour avoir dirigé en public l'ouverture de cet opéra, la 3e Symphonie et le Scherzo de la 4e (22).

Est-il alors possible que Dvořák ait inspiré Smetana ? Le grand chef Jiří Bělohlávek formule cette hypothèse dans un entretien avec Marek Eben, au sujet de la 3e Symphonie :
Jiří Bělohlávek : Dvořák écrivit une symphonie en trois mouvements. C’était à cette époque quelque chose sans aucun équivalent. Et pour servir son dessein d’écrire une pièce concise, il choisit de faire entendre un même thème dans tous les mouvements. (...) Le motif [initial] revient dans les autres mouvements, après, naturellement, avoir été développé dans le premier mouvement, ce qui parachève cette unité thématique.
Marek Eben : Comme l’ont fait d’autres compositeurs, par exemple Bedřich Smetana dans Má vlast.
Jiří Bělohlávek : En effet. Mais Smetana a commencé l’écriture de Má vlast à peu près six mois après la création de la 3e Symphonie de Dvořák. Qui sait si Smetana, en pleine célébration du jubilé de son cinquantenaire, n’a pas pu apprendre quelque chose d’un Dvořák âgé de 25 ans ? Je pense toutefois que l’influence entre les deux compositeurs est réciproque (23).
La question d’une influence mutuelle est donc clairement posée, loin d’un rapport « à sens unique » trop communément évoqué. Si Smetana achève en 1855 un beau Trio puis ouvre la voie de l’opéra tchèque moderne, il est difficile d’en faire un précurseur pour les autres formes musicales : il met la touche finale à Má vlast en 1879 (c’est à-dire après le premier cahier de Danses slaves de Dvořák) et ses deux quatuors sont achevés en 1876 et 1883. Aussi, la suggestion de Guy Erismann pour qui « Dvořák ne serait probablement pas devenu l’auteur de la Symphonie du Nouveau Monde sans cet aîné précurseur », benoîtement reprise par France Musique, pourrait être parfaitement inversée : Smetana aurait-il pu devenir l’auteur de Má vlast sans son cadet talentueux ?

Il ne s’agit pas de diminuer les mérites de Smetana. L’apport de ce compositeur à la musique – pas seulement tchèque ou slave – est remarquable. Ses quatuors sont deux fleurons de la littérature pour musique de chambre, ses opéras les plus réussis, hormis la Fiancée vendue, sont malheureusement sous-estimés, et Má vlast représente une œuvre utopique peut-être sans équivalent dans tout le Romantisme. On ne défend guère Smetana en l’affublant de titres pompeux ou en le gonflant de prestiges chimériques qu’une simple analyse suffit à récuser : sa mémoire mérite, pour le moins, qu’on ne l’enferme pas, comme ont essayé de le faire ses redoutables « défenseurs », dans un costume qui n’est pas le sien. Il faut au contraire s’émerveiller de la Prague des années 1874-1884, cette cité-laboratoire où tour à tour deux grands maîtres furent capables d’offrir au monde musical une effusion enivrante, exacerbée par la plus noble des émulations.

Une mission à accomplir : au boulot !

On peut enfin noter le peu de soin apporté à la rédaction du site de France Musique. Les signes diacritiques sont tantôt présents, tantôt omis (« Dvorak ») au sein d’un même article. L’on écrit « Bohème » un pays dont l’orthographe correcte est « Bohême ». L'intelligence du lecteur est soumise à rude épreuve avec un galimatias comme
Bedřich Smetana voit son premier opéra *Les Brandebourgeois en Bohême * exécuté et - au même moment - l’orchestre de l’Opéra de Prague, lieu de rencontre pour les deux pionniers de la musique moderne en Bohême.
C'est décidément à se demander si quelqu’un relit les articles avant publication.

Ce festival de solécismes, d’erreurs factuelles et d’à-peu-près foisonnants (dont on pourrait poursuivre l’inventaire) ne serait pas si grave si on le trouvait sur la page d’un amateur enthousiaste, mais manquant de temps - ou de moyens - pour vérifier chacune des assertions qu'il rapporte. Après tout, l’une des plus belles conquêtes de la liberté est de permettre à tout un chacun de proférer des bêtises sans être inquiété. Ce n’est pas ici le cas : nous lisons en l’occurrence le site très officiel d’une radio d’état, financée en grande partie par l'argent du contribuable, et pourtant investie d’une mission claire. Pour la rendre possible, lit-on sur son site,
Radio France possède un savoir faire (sic) qui lui permet d’aborder avec sérieux et rigueur tous les sujets.
Hélas ! Le simple exposé des faits démontre que ce bel engagement n'est que fiction. Et il ne s'agit dans cet article « que » de Dvořák. On frémit à la simple idée que les défauts relevés ici puissent se retrouver dans de mêmes proportions au gré des autres pages de la grande radio.

L'égard pour le bien commun, le respect de la vérité historique, le scrupule dans l'exposé des faits et l'amour de la musique sont-ils si décatis pour que l'honnête homme se voie à ce point offensé par des gens qui, on l'imagine, ne lui veulent pourtant que du bien ?

On veut le croire. Pour que cette promesse devienne réalité, de grâce, mesdames, messieurs de la radio, écoutez ce seul mot venu du cœur d'un fidèle auditeur : au boulot !

Alain Chotil-Fani, mars 2018


Sur le même thème

Bio de Dvořák : le Larousse hanté par les spectres de Marx
Quelques idées (pas forcément reçues) sur Antonín Dvořák

Notes

Les sites internet mentionnés ci-dessous ont été consultés le 25 mars 2018. Les traductions en langue française sont de mon fait.

(1) « Antonín Dvořák », non signé, https://www.francemusique.fr/personne/antonin-dvorak-5

Les autres articles discutés sont :

« Antonín Dvořák : 10 (petites) choses que vous ne savez (peut-être) pas sur le compositeur », Juliette Masselis, https://www.francemusique.fr/musique-classique/10-petites-choses-que-vous-ne-savez-peut-etre-pas-sur-antonin-dvorak-234

« Tout savoir sur les symphonies de Dvořák », Charlotte Landru-Chandès, https://www.francemusique.fr/musique-classique/tout-savoir-sur-les-symphonies-de-dvorak-59314

« Dvořák, grand représentant de la musique tchèque ? », Charlotte Landru-Chandès, https://www.francemusique.fr/musique-classique/dvorak-grand-representant-de-la-musique-tcheque-36623

« Opéra et identité nationale : le cas Dvořák », Juliette Masselis, https://www.francemusique.fr/opera/opera-et-identite-nationale-le-cas-dvorak-100

(2) « Dvořák and Brahms : A Chronicle, An Interpretation », BEVERIDGE David, « Dvořák and his world », PRINCETON, Princeton University Press, 1993, p. 68

(3) BURGHAUSER Jarmil, CLAPHAM John, « Thematický Katalog », PRAHA, Bärenreiter Editio Supraphon, 1996. [TK] dans la suite de ces notes.
Voir aussi « JOURNEYS UNDERTAKEN BY ANTONIN DVORAK », http://antonin-dvorak.cz/en/life/journeys

(4) [TK]

(5) [TK]. Sauf mention contraire, le « Thematický Katalog » cité note 3 sert de référence pour les informations que je donne dans cet article.

(6) Voir par exemple La Société Grieg de Belgique. Grieg a aussi écrit 25 danses et mélodies populaires norvégiennes pour piano op. 17, mais cela nous ramène en 1869, bien loin d'une date autour des Danses slaves.
On pourrait également chicaner sur le fait que Brahms ait composé des danses hongroises : il disait n'en avoir été qu'un arrangeur, et ceci explique pourquoi aucun numéro d'opus n'est attaché à ces cahiers. Voir l'article sur les Danses slaves ou cette page de la Philharmonie de Paris.

(7) Selon [TK] : Dvořák prend son poste de composition au Conservatoire de Prague en janvier 1891, est honoré d'un diplôme de l'Université de Prague le 17 mars (pas avril) de cette même année et en devient officiellement directeur le 6 juillet 1901.

(8) Informations tirées d'un courrier privé du Dr. Beveridge. Voir aussi sur ce site :
Quelques idées (pas forcément reçues) sur Antonín Dvořák
Dvořák, Anna, Miss Daisy et Rusalka
Dvořák in Love, un roman de Josef Škvorecký
L’entente parfaite de Kvapil et Dvořák dans Rusalka : le contexte, le résultat artistique et la réaction du monde de l'opéra

(9) ERISMANN Guy, « ANTONÍN DVOŘÁK, le génie d’un peuple », PARIS, Fayard, 2004

(10) THIRION Annie, « Antonín Dvořák : sa vie, son œuvre », préface de Jarmil Burghauser, éditions Annie Thirion, septembre 2003

(11) Dans son article de 2017 sur Rusalka, D. Beveridge écrit :
Les critiques tchèques de Rusalka inclinèrent à mettre en exergue ce qu'ils considéraient comme les qualités distinctement tchèques du livret et de la musique. Une telle position doit être considérée avec prudence. Le sentiment national s’exprimait avec vigueur pendant la période créatrice de Dvořák, si bien que les critiques tchèques étaient prompts à marquer du sceau "Fait en Bohême" toutes les œuvres qui pouvaient, selon eux, être une source de fierté pour leur nation.
Ce même auteur mettait en doute, en 2016, la moindre influence slave sur les Rhapsodies de l'opus 45, en dépit de leur intitulé :
Dvořák esquissa la première de ses trois Rhapsodies slaves, sans nul doute après avoir noté le goût international pour les étiquettes "Morave", "Tchèque" ou, plus généralement, "Slave". Les Rhapsodies de Dvořák trouvent clairement leurs devancières parmi celles de Liszt, à la différence que Liszt utilisa des mélodies déjà existantes entendues en Hongrie alors que Dvořák les inventa de toutes pièces, et les développa dans une certaine mesure pour les réunir en un tout cohérent. Plusieurs commentateurs se sont efforcés de documenter le caractère "slave" de ces pièces, en pointant des similitudes, vraisemblablement fortuites et sans signification, avec certaines mélodies tchèques. (...) Plus que de coutume chez Dvořák, elles regorgent de mélodies qui suggèrent la spontanéité, étayées par des rythmes pleins de vitalité que nous pouvons associer sans peine à des danses populaires (pas uniquement slaves).
(12) BECKERMAN Michael, « New Worlds of Dvořák », NEW YORK, W.W Norton and Company, First Edition 2003, page 16.

(13) Article de D. Beveridge, 2015 : Romance op. 11 de Dvořák‭ : première édition de la partition originale

(14) Pour les influences de l'Amérique sur la dernière symphonie de Dvořák, lire l'ouvrage de M. Beckerman cité note 12, et les pages de MusicaBohemica qui abordent ce point :
Quelques idées (pas forcément reçues) sur Antonín Dvořák
Un air d'Amérique (14b) : Leonard Bernstein - les années DECCA

D'autres études sont référencées sur la page Symphonie du Nouveau Monde.

(15) Zdeněk Nejedlý (1878-1962), musicologue, activiste et homme politique tchèque. Sa haine de Dvořák et de son héritage pesa lourdement sur l'orientation de la musicologie tchèque du XXe siècle et contamina de nombreuses études étrangères, en particulier françaises. Voir Le destin brisé de Vítězslav Novák et l'article de Joseph Colomb Smetana par Nejedlý.

(16) Smetana (1824-1884) écrit la Symphonie Triomphale en 1854 pour célébrer les noces de François-Joseph et de Sissi. Il la dirige pour ses débuts de chef d'orchestre le 26 février 1855 dans la salle du Konvikt de Prague, puis cinq années plus tard à Göteborg. Smetana n'a jamais renié cette partition qu'il révisait encore dans ses dernières années, lui donnant le nouveau titre de Symphonie Festive (Slavnostní symfonie). Adolf Čech la dirige à Prague en 1882. Voir aussi note 20.

Source : SADIE Stanley, « The New Grove, Dictionary of Music and Musicians », BASINGSTOKE HAMPSHIRE, second edition, Macmillan Publishers Limited 2001.

(17) Sur la situation de Dvořák en 1874, voir l'étude de D. Beveridge (2015) sur les lieux de vie et voyages de Dvořák 1873-1877 (1) :
Le salaire, misérable, ne s'élevait qu'à environ un quart de ce qu'il gagnait auparavant dans l'orchestre. Plus tard, Josef Suk a rapporté qu'après son mariage, Dvořák était dans une situation financière si désespérée pendant les mois d'été – période sans leçons privées – qu'il envisagea même de voler des petits pains à l'étalage pour nourrir sa famille. Une aide majeure arriva en février 1875 avec la première des cinq subventions annuelles pour artistes pauvres mais doués que Dvořák reçut du gouvernement autrichien.
(18) Le compositeur, sollicité par le ministre austro-hongrois de la Guerre Zeno Graf Welser von Welserheimb pour écrire une marche en l’honneur du jubilé de François-Joseph Ier (1898), décline poliment la commande. Il est trop occupé, lui écrit-il, par le grand oratorio qu’il est en train de composer pour l’Angleterre et son nouvel opéra. Deux œuvres dont on n’entendra plus jamais parler : Dvořák, pragmatique, les a inventées en guise d’échappatoire (extrait du livre que j'ai coécrit avec Eric Baude « Antonín Dvořák, un musicien par-delà les frontières », Buchet-Chastel, Paris, 2007).

Source : KUNA Milan, BRADOVÁ Ludmila, CUBR Antonín, HALLOVÁ Marketa, SLAVÍKOVÁ Jitka, « Antonín Dvořák, korespondence a dokumenty », Korespondence odeslana, Korespondence prijata 1871-1904, PRAHA, Bärenreiter Editio Supraphon Praha, 1987-2004

(19) La citation de La Marseillaise dans la première version de l'opéra Le jacobin B. 159 (1888) est par exemple documentée par GERSMANN Gudrun dans son livre « Frankreich, 1871-1914: die Dritte Republik und die Französische Revolution », Franz Steiner Verlag, 2002, pp. 75-76.

On note au passage une nouvelle boulette de France Musique, qui prétend que Dvořák aurait été « conciliant en toute circonstance » et se serait démarqué de ses confrères compositeurs « par son grand sens du consensus ».

(20) Il s'agit d'une musique de circonstance, sans postérité, qui ne peut guère être considérée comme annonciatrice des symphonies de Dvořák. Une musique non dénuée de qualités, en particulier le Scherzo, seul mouvement où l'hymne impérial autrichien n'est pas cité. Dans ses Mémoires musicales, Ladislav Dolanský évoque la réaction de Dvořák après avoir entendu répéter la Symphonie Triomphale :
Dvořák était la modestie même. Je ne l'ai jamais entendu se glorifier aux dépens d'un autre compositeur, ou avoir des mots méprisants envers l'un d'entre eux. Bien au contraire, il savait trouver auprès de chacun d'eux, même le moins important, des qualités qu'il appréciait.
En 1893, alors que la Symphonie de Smetana était en répétition pour les XXVe Concerts Populaires, Dvořák se précipita vers Velebín Urbánek et j'entendis lui dire : « Je reviens de la répétition de la Symphonie de Smetana. Bon sang, je ne pourrais jamais rien écrire de tel que ce Scherzo, même si je devais vivre cent ans ».
Le mot est rapporté par Otakar Šourek en 1954 dans « ANTONÍN DVOŘÁK - LETTERS AND REMINISCENCES », page 129. La date de 1893 est évidemment fausse, Dvořák étant alors installé aux États-Unis et V. Urbánek décédé l'année précédente. Il est possible que Dolanský ait confondu avec la préparation du concert de 1882, cité note 16.

Les trois premiers poèmes symphoniques de Smetana, Richard III (1858), Le Camp de Wallenstein (1859) et Hakon Jarl (1862) sont quant à eux composés en Suède. Seul le deuxième est lié aux Pays tchèques, par son évocation de la Guerre de Trente Ans.

(21) Smetana sur l'opéra Le Roi et le charbonnier, première version, B. 21 : « Il s'agit d'une œuvre sérieuse, pleine d'idées merveilleuses, mais je ne crois pas que nous pourrons la jouer. » Cité par HONOLKA Kurt, « Antonín Dvořák », Rowohlt Taschenbuch Verla, 1974, page 27.

Les interprètes s'opposèrent en effet à une partition jugée trop exigeante. Dvořák reprit le même livret pour composer un autre opéra du même titre, mais avec une musique complètement nouvelle (numéro de catalogue B. 42)

(22) Smetana dirige en première audition plusieurs pages de Dvořák :
  • L'ouverture de l'opéra Le Roi et le charbonnier, première version, B. 21, le 14/04/1872
  • La troisième Symphonie en mi bémol majeur, B. 34, le 29/03/1874
  • Le Scherzo de la quatrième Symphonie en ré mineur, B. 41, le 25/05/1874
Le premier volet de Má vlast est commencé après ces dates, en septembre 1874 (voir par exemple https://www.hyperion-records.co.uk/dc.asp?dc=D_LSO0516)

(23) Commentaire disponible dans le coffret des symphonies de Dvořák en DVD (Philharmonie Tchèque, dir. Jiří Bělohlávek), réf. Unitel Classica 2072828, DVD de la 3e Symphonie. Traduction française réalisée à partir des sous-titres en langue anglaise.

Bělohlávek se trompe de quelques années en déclarant que Dvořák était âgé de 25 ans à l'époque de la création de sa 3e Symphonie : le compositeur avait en réalité 32 ans.


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