Le Requiem de Dvořák
DAVID R. BEVERIDGE
Les amateurs de musique ont une image du compositeur Antonín
Dvořák (1841–1904) plus déformée que de coutume en raison de
diverses idées fausses. Ses compatriotes tchèques, désireux de défendre
les qualités propres à l’art tchèque de leur époque, après des siècles de
germanisation forcée sous la domination des Habsbourg, ont eu
tendance à mettre en avant la « tchéquitude » de sa musique comme
étant sa caractéristique la plus remarquable (voire à imaginer une « tchéquitude » qu’elle ne recèle peut-être pas réellement). Cette attitude
a volontiers été adoptée par les chercheurs étrangers (essentiellement
allemands) de la discipline musicologique naissante, qui tendaient à
faire de la musique « universelle » le domaine réservé des Allemands,
des Italiens et des Français, les autres peuples fournissant une musique
« nationale » intéressante pour sa couleur locale. Portés par leurs
préoccupations patriotiques, les Tchèques de cette époque en vinrent
également à souligner l’importance capitale des contributions de
Dvořák dans les différents genres de la musique « absolue », ce qui
comblait un trou laissé dans le patrimoine musical de la nation par son
prédécesseur le plus significatif, Smetana. Entre-temps, la découverte
que Dvořák avait une formation très limitée en dehors du domaine
musical et aucune prédisposition pour l’expression littéraire (comme il
le reconnaissait volontiers) a étayé l’hypothèse de son manque d’intérêt
pour la composition d’œuvres impliquant du texte. De plus, ses origines
rurales et sa nette préférence pour la campagne plutôt que pour la ville,
associées à diverses rumeurs sur son caractère, ont contribué à donner
de lui une image de paysan simplet, insouciant, guère enclin à une
contemplation profonde et peu sujet à la mélancolie.
Des dizaines d’œuvres de Dvořák démentent toutes ces suppositions. S’il n’avait rien composé d’autre, il suffirait d’en écouter une seule
avec un esprit d’ouverture et de suivre étroitement la relation entre les
mots et la musique : sa mise en musique de la messe des morts
catholique romaine, son Requiem de 1890. Cette œuvre donne une
expression puissante à un large éventail d’émotions, par une
magnifique écriture vocale qui suit étroitement le propos du texte, et sa
prière est clairement plus universelle que nationale.
Ce n’est pas un hasard si le Requiem est l’une des trois grandes œuvres
chorales (avec Les Chemises de Noces et Sainte Ludmila) que Dvořák a
écrites en réponse à une commande des Anglais – une nation qui, plus
que les Tchèques et leurs voisins immédiats, les Allemands, était à
même de percevoir sans aucun préjugé l’envergure de sa musique. Mais
il aurait probablement composé un Requiem même sans commande des
Anglais, ou de qui que ce soit : dès 1875 et 1876, après avoir entendu la
Messa da Requiem de Verdi et Ein deutsches Requiem de Brahms,
Dvořák veut s’essayer à une œuvre du même genre. Il s’y emploie
d’abord avec un texte liturgique un peu plus court, dont la concurrence
avec de précédentes mises en musique est (légèrement) moins
intimidante, et compose ainsi un Stabat Mater en 1876–1877. Le
prodigieux succès de cette œuvre (en particulier en Angleterre) amène
son ami V. J. Novotný à le taquiner en 1884 : la prochaine étape
logique sera une peinture musicale du Jugement dernier (la partie la
plus célèbre de la Messe des morts). Dvořák lui répond : « Je n’y suis
pas encore prêt [...] ; tout doit mûrir en moi [...] mais une chose est sûre : un jour, je composerai effectivement un Requiem. » En 1889, à la
réception d’une lettre de Birmingham lui demandant d’écrire une
grande œuvre chorale pour le festival de musique qui s’y tiendra deux
ans plus tard, il hésite encore mais décide finalement que le moment est
venu : il se lance dans la composition de son Requiem le jour du
Nouvel an 1890, termine la partition dix mois plus tard, le 31 octobre,
et en dirige la première mondiale à Birmingham le 9 octobre 1891. On
ignore si Dvořák pensait alors à un défunt précis, mais son existence
avait indéniablement comporté son lot de décès douloureux : ses trois
premiers enfants étaient tous morts en bas âge (de deux jours à trois
ans) entre 1875 et 1877, sa mère âgée de soixante-deux ans en 1882,
son proche ami Jindřich Wassmann, vingt-sept ans, en 1886, son frère cadet František en 1888, et plus récemment, le 27 juillet 1889, sa « chère belle-sœur » (comme il l’indique dans une lettre à un ami) de
trente-et-un ans, Marie Štěpánková. Quoi qu’il en soit, de nombreux
passages de son Requiem expriment le chagrin avec une telle intensité
qu’il est difficile de contester tout lien à son expérience personnelle.
Au début, une introduction de dix mesures aux cordes donne à entendre
une plainte angoissée, étouffée mais puissante. À l’instar du plain-chant
grégorien, c’est une ligne simple, sans accompagnement, et les deux
premières phrases suivent effectivement le dessin de la psalmodie qui
ouvre la Messe des morts, « Requiem aeternam » [Donne-leur le repos
éternel], jusqu’à commencer par la même note, fa. Mais Dvořák instille
à ce plain-chant dénué d’affects une puissante charge émotionnelle en
en modifiant les hauteurs de son (chromatisme et intervalle douloureux
de tierce diminuée) et le rythme (le milieu de chaque phrase rompant
avec la régularité de la pulsation). En termes d’intervalles, la première
phrase trouve un précédent dans le deuxième « Kyrie » de la Messe en
si de Bach – une œuvre dont Dvořák avait déjà reconnu l’influence sur
son oratorio Sainte Ludmila, comme en atteste une note dans la
partition. (Et il semble confirmer ce lien dans le Requiem en utilisant ce
motif un peu plus loin dans le numéro d’ouverture, pour le mot « Kyrie ».) Mais ce motif avait de toute évidence une signification plus large
pour Dvořák, au-delà de son Requiem : cette première phrase, rythme
compris, apparaît ostensiblement plus d’un an auparavant dans le
postlude au piano d’une mélodie profane (« Ici dans la forêt, au bord du
fleuve », B 160/6) évoquant la mort.
Revenant à de nombreuses reprises au cours de l’œuvre, la musique de
l’introduction du Requiem est l’un des nombreux facteurs à conférer
une extraordinaire impression d’unité à cette composition de nonante
minutes. Très souvent, on n’en entend que la première phrase
(assimilable à un leitmotiv), parfois avec des effets très contrastés et
surprenants comme au retour terrifiant du « Dies irae » [Jour de colère]
dans le n° 4, lors du cri d’agonie ouvrant le n° 8, « Lacrymosa dies illa » [Jour de larmes que ce jour-là], ou encore de l’espoir naissant du « Benedictus, qui venit » [Béni soit Celui qui vient] du n° 11. D’autre
part, à la fin du n° 8, Dvořák n’emploie que la partie finale de l’introduction, qui donne ainsi une conclusion sombre à la première des
deux grandes sections de l’œuvre. Ce n’est qu’au n° 13 conclusif, l’« Agnus Dei », que l’on réentend l’introduction dans son intégralité : les
deux premières phrases, parées d’une nouvelle harmonie déchirante, au
début, puis les dernières mesures, altérées pour une conclusion tonale, à
la toute fin de l’œuvre.
Ainsi que le suggère la remarque de Novotný, les compositeurs ayant
mis en musique le Requiem avant Dvořák avaient eu tendance à mettre
en avant le « Dies irae » (une longue « séquence » que Dvořák a
répartie sur les numéros 3 à 8) et ses implorations pour échapper à la
damnation éternelle lorsque les morts seront convoqués pour le
Jugement dernier. Mozart, dont la mise en musique du Requiem figurait
également parmi celles qu’admirait Dvořák, avait trouvé une
expression puissante pour cette partie du texte. Berlioz (dont la Messe
des morts aurait agacé Dvořák, en raison de l’orchestration et des
textures étranges de certains passages) a donné une expression
retentissante au « Tuba mirum » – la trompette résonnant au milieu des
tombes – avec quatre ensembles de cuivres et seize timbales. Verdi en a
plus ou moins fait de même et donné lui aussi le dernier mot à la crainte
de la damnation dans sa Messa da Requiem, qu’il termine par un texte
tiré non pas de la Messe des morts, mais du rite d’inhumation, « Libera
me » [Libère-moi, Seigneur, de la mort éternelle en ce jour redoutable].
Dvořák a également exprimé avec une grande force les répercussions
potentiellement sinistres du Jugement dernier, quoiqu’en recourant
dans l’ensemble à des moyens un peu plus subtils. Son introduction
contenue au « Tuba mirum » du n° 4, avec des accords parfaits
augmentés ponctuant le « leitmotiv », produit à sa manière un effet plus
effrayant que la masse des cuivres et percussions chez Berlioz et Verdi.
Mais avec Dvořák, fervent catholique, ce qui prévaut, c’est la
confiance dans la justice du verdict et dans un Dieu miséricordieux. À
sa reprise à la fin du n° 4, le texte du « Tuba mirum » est empreint
d’une humeur joyeuse, qui se mue en une paisible affirmation (voix
d’hommes a cappella). Dans le n° 9, l’offertoire « Jesu Christe, Rex
gloriae », Dvořák pare d’une intense ferveur la supplication centrale, « délivre les âmes de tous les fidèles défunts des peines de l’enfer », en lui adjoignant une musique révérencieuse mais éclatante de l’appel au
Christ qui ouvre ce texte, louant sa majesté (Seigneur Jésus-Christ, Roi
de gloire), et referme la section par un rappel de cette musique
inspirante conduisant à « la sainte lumière », avant d’entamer une fugue
jubilatoire pour célébrer l’accomplissement de la promesse jadis faite à
Abraham. Rien ne pourrait être plus grisant que, un peu plus loin, la
joie authentique du « Hosanna » au n° 11.
Le n° 12 nous replonge dans le chagrin causé par la mort d’êtres chers.
Il s’épanouit jusqu’à un climax dans la première section du n° 13, avec
sa supplique « Agneau de Dieu... donne-leur le repos éternel ». Mais
Dvořák est pleinement confiant, et tout au long de ce numéro, il
transmet à l’auditeur réceptif, par le seul pouvoir de sa musique, ce
sentiment de confiance dans le fait que cette prière sera exaucée.
Mais c’est le chagrin qui a le dernier mot. Sur la fin de sa vie, alors
qu’il se promène avec son étudiant Josef Michl et admire la beauté de
la nature au printemps, Dvořák explique : « Pourtant, nous ne pouvons
être complètement heureux ; tel est le destin de tout homme. » Il révèle
à un autre de ses élèves, son futur gendre Josef Suk, qu’il n’avait pu
choisir entre une fin réconfortante ou une fin tragique pour son
Requiem. Il a donc opté pour... les deux ! Les voix terminent a cappella
par une prière en si bémol majeur indiciblement tendre et pourtant
profondément confiante, résonnant comme une prédiction : « Que la
lumière brille à jamais sur eux. » Mais le postlude orchestral revient à
la tonalité sombre de si bémol mineur, refermant l’œuvre comme elle a
commencé. Ce Dvořák « insouciant » à la foi « simple » s’en remettait
en effet à la miséricorde de Dieu et croyait qu’il ne fallait pas craindre
la mort – sans pour autant nier le chagrin causé par le départ d’êtres
chers.
En minimisant quelque peu la crainte de la damnation éternelle, que ce
soit dans sa musique ou dans son choix de textes, Dvořák adopte une
attitude très moderne, anticipant à sa manière l’entreprise du Concile Vatican II qui, quatre-vingts ans plus tard, en 1969–1970, amputera la
liturgie du « Dies irae » et du « Libera me » mis en musique par Verdi,
au motif qu’ils reflètent la trop grande importance que le Moyen Âge
avait accordée au jugement, à la crainte et au désespoir. Le langage musical de Dvořák affiche aussi une certaine modernité ; il recourt
ainsi aux procédés harmoniques les plus audacieux de Wagner (créant
par exemple dans le « Benedictus » une sorte de transfiguration
religieuse de la musique de la Johannisnacht des Meistersinger, comme
l’a observé Hartmut Schick), tandis que, en véritable représentant du
romantisme tardif, il accorde une attention extrême à l’orchestration.
Arrêtons-nous par exemple sur le tout début de l’œuvre, écrit pour
violons et violoncelles con sordino ; ceux-ci ne jouent pas à l’octave
comme on s’y attendrait en raison de la différence de tessiture de ces
instruments, mais à l’unisson (les violons dans le grave, les violoncelles
dans l’aigu), et l’on prescrit même aux violons la corde (sul G [sur le
sol]) qu’ils doivent utiliser. Mais par ailleurs, de nombreux passages
évoquent les traditions ancestrales de l’Église. On entend des allusions
au plain-chant grégorien même là où il n’y a aucun lien avec un chant
en particulier (comme à l’entrée des voix au n° 9). Le thème de la
fugue du « Quam olim Abrahae » [que tu as autrefois promise à
Abraham] du n° 9 arbore, peut-être plus que par simple coïncidence,
des similitudes remarquables avec la chanson médiévale tchèque «
Vesele zpívejme, Boha Otce chvalme » [Chantons gaiment et prions
Dieu le Père] – et c’est là la marque la plus crédible d’un aspect
spécifiquement tchèque ou slave que l’on puisse trouver dans le
Requiem. De temps à autre, on entend des harmonies modales pré-baroques, comme dans la première phrase du chœur au n° 13. Dvořák a
également rendu un subtil hommage à une messe des morts célèbre à
l’époque, composée quelque cinquante ans plus tôt : le n° 12 (« Pie
Jesu ») semble à bien des égards (trop pour que ce soit le fruit du
hasard) modelé sur le mouvement correspondant du Requiem en ré
mineur de Luigi Cherubini. Et l’ouverture du « Confutatis » (n° 7) a des
allures d’hommage au passage correspondant du Requiem de Mozart.
Pourtant, personne ne songe à parler de plagiat : la musique de Dvořák
lui est bien propre et suscite ses propres effets. Et, avec ce multiple
recours aux styles les plus variés, son Requiem semble coulé dans un
même moule : tout se conjugue pour former une expression textuelle et
musicale cohérente et convaincante.
Au cours du XXe siècle, l’idée que le point fort de Dvořák était la
musique instrumentale s’est largement répandue. Il semblerait que l’extrême popularité de certaines de ses œuvres, comme la Symphonie du nouveau monde, les Danses slaves, et le Quatuor américain, a tout
balayé sur son passage, et les historiens de la musique, se simplifiant la
tâche, ont souvent succombé à la tentation d’« étiqueter » un
compositeur spécialiste de l’un ou l’autre domaine. Mais ces dernières
décennies, les amateurs de musique ont redécouvert – ou plutôt (pour
ce qui est de la génération actuelle) découvert – l’immense valeur des
œuvres vocales de Dvořák. Dans le cas du Requiem, on peut se
demander si les nombreuses critiques enthousiastes de la première à
Birmingham n’étaient pas, après tout, méritées, couvrant d’éloges cette
œuvre, qualifiée de « véritable chef-d’œuvre », « peut-être le plus grand
requiem jamais composé », et faisant de Dvořák « le plus grand
compositeur religieux de l’époque [...] dans la sublime expression du
sentiment exalté. »
— Traduction : Émilie Syssau (La Monnaie)
Texte publié avec l'aimable autorisation de l'auteur et de Mme Mergeay, la Monnaie, Bruxelles. Cette notice a été rédigée à l'occasion du récital du 17 novembre dernier (https://www.lamonnaie.be/fr/program/433-dvorak-requiem) :
Direction musicale
HARTMUT HAENCHEN
Chef des chœurs
MARTINO FAGGIANI
Soprano
VERONIKA DZHIOEVA
Mezzo
ANNA LARSSON
Tenore
CHRISTIAN ELSNER
Basso
FRANZ-JOSEF SELIG
Orchestre symphonique et chœurs de la Monnaie
Vlaams Radio Koor
Académie des chœurs de la Monnaie s.l.d. de Benoît Giaux
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