Dvořák, Anna, Miss Daisy et Rusalka
Un an jour pour jour, je publiais ici la nouvelle d'un projet de film sur la vie d'Antonín Dvořák, "A Song for Anna". Depuis cette date, la situation n'a pas bougé. Aucun film n'a encore été tourné, et rien ne dit qu'il le sera un jour.
Si le tournage devait avoir lieu, il n'est pas certain que les connaisseurs adhèrent à un scénario qui, si l'on en croit les rares commentaires de la presse anglo-saxonne, fait une large part aux spéculations.
« Beresford s'inspirera du scénario original de Ronald Parker sur la vie tumultueuse et les amours du compositeur tchèque, qui devait culminer dans l'Amérique des années 1890 lorsqu'il défendit la musique afro-américaine et les premiers pas du ragtime, et composa sa "Symphonie du Nouveau Monde." Dvořák était miné par le doute et épousa la sœur de la femme qu'il aimait, contraint désormais à partager avec elle une existence douce-amère », peut-on lire dans Variety.
J'ai plusieurs fois évoqué cette histoire du prétendu amour pour la belle-sœur Josefina, qui n'est apparue que bien après le décès de compositeur, par une source restée inconnue. Rien n'indique que Dvořák ait été malheureux avec sa femme Anna : le matériel à notre disposition nous incite plutôt à penser exactement l'inverse.
Plus intéressante est l'histoire du doute (dans le sens de confiance en soi). L'image lisse d'un musicien sans problème, ou comme l'écrit D. Beveridge "d'un paysan simplet, insouciant, guère enclin à une contemplation profonde et peu sujet à la mélancolie", longtemps défendue par les inconditionnels du musicien, se révèle à l'analyse délicate à défendre. Plusieurs témoignages laissent croire que Dvořák était sujet à l’agoraphobie et certains commentateurs, comme M. Beckerman, ont souligné le penchant certain du compositeur pour la boisson, provoquant à cette occasion une violente controverse dans les Pays Tchèques. Qui connaît un peu sa musique sait combien de passages funèbres émaillent ses partitions : même dans les pages les plus joyeuses, la camarde hante l'œuvre de Dvořák. De la part d'un musicien si authentique, une telle obsession ne saurait être le fuit d'un procédé racoleur, et révèle sans aucun doute quelque chose de plus profond.
Il y a peu de chance pour que le synopsis aille au-delà de la romance supposée. Il n'annonce nullement une biographie scrupuleuse (ou, pour reprendre l'horrible terme consacré, un "biopic") mais une œuvre de fiction. Le fait n'est pas dérangeant en soi, dès lors que le film est annoncé comme tel. C'était après tout le sujet d'Amadeus de Miloš Forman, où nous découvrons, non pas la vie de Mozart, mais les souvenirs de Mozart évoqués par le vieux Salieri, avec toutes les erreurs et invraisemblances que ce témoignage comporte.
Y aura-t-il un film sur Dvořák ? J'ai posé la question à Bruce Beresford.
"Le volet financier n'est pas bouclé. Il existe une réticence certaine envers les films sur la musique classique", regrette le réalisateur. Le projet n'est donc pour l'heure pas abandonné, mais bloqué dans l'attente de fonds.
Driving Miss Daisy : Song to the Moon (Rusalka, Acte I)
Miss Daisy et son chauffeur : Ode à la Lune, de l'acte I de Rusalka de Dvořák
J'ai profité de ce contact pour demander au metteur en scène pourquoi l'on entend, dans une belle scène de Miss Daisy et son chauffeur (Driving Miss Daisy), l'Ode à la Lune de Rusalka. Ce point m'a toujours étonné. Le film est sorti fin 1989, à une époque où l'Ode à la Lune n'était connue que d'une poignée de connaisseurs. Le conte de fées lyrique n'avait encore été que très occasionnellement présenté par des maisons d'opéra occidentales, comme le Sadler's Wells Theatre de Londres en 1959 ou le San Diego Opera en 1975. Dans les années 1980, on le trouve à l'affiche à Marseille (1982) et à Londres l'année suivante (English National Opera). Très loin, on le voit, d'une reconnaissance internationale. B. Beresford m'a répondu :
Je connaissais déjà l'opéra Rusalka de Dvořák, et j'ai voulu que Miss Daisy écoute l'Ode à la Lune à la radio. C'est un passage magnifique et je voulais à tout prix éviter l'emploi d'une aria plus célèbre. Les gens du studio (Warner) n'aimaient pas cet air, et m'ont demandé de le remplacer par une chanson country de style western ! J'ai tenu bon et, heureusement, ils n'ont plus insisté pour que je change d'avis.
On ne peut que se réjouir d'une telle ténacité, tant l'air de Rusalka s'accorde avec les plans contemplatifs et nostalgiques du film. Il est permis de se demander si le succès populaire et critique de Driving Miss Daisy n'a pas contribué à attirer l'attention du monde musical sur une œuvre si méconnue, appelée à s'imposer dans les années suivantes sur les plus grandes scènes. On l'entend en 1991, deux ans après Miss Daisy, dans une coproduction des Opéras de Seattle et de Houston, et en 1993, le Metropolitan Opera de New York l'inscrit à son répertoire pour une série de représentations mémorables déjà reprises quatre fois.
Nul ne sait encore si "A Song for Anna" verra le jour et, le cas échéant, si l'expérience en valait la peine. Nous pouvons déjà remercier M. Beresford pour avoir su imposer Dvořák à des esprits obtus et fait découvrir l'Ode à la Lune à un vaste public.
Alain Chotil-Fani, 10 février 2018
Liens (consultés le 10/02/2018)
Site officiel de Bruce Beresford : http://www.bruceberesford.org/
Sa fiche IMDB : http://www.imdb.com/name/nm0000915/?ref_=nv_sr_1
Sur sa page consacrée au film Miss Daisy et son chauffeur, le site Turner Classic Movies (http://www.tcm.com/tcmdb/title/73676/Driving-Miss-Daisy/) indique le nom de Gabriela Beňačková pour l'air de Rusalka, accompagnée par la Philharmonie Tchèque. Il est vraisemblable que le chef en ait été le regretté Václav Neumann, qui avait enregistré avec ces mêmes interprètes l'opéra intégral au début des années 1980 pour Supraphon.
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