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2 janvier 2018

Janáček et la Grande Encyclopédie Larousse

Janáček  dans la Grande Encyclopédie Larousse de 1972

A partir des années 1960, dans le monde de l’édition, fleurirent des encyclopédies sur des sujets divers. En 1968 parut L’Encyclopédie Universalis dotée de nombreux volumes qui examinaient l’ensemble du savoir auquel tout honnête homme et femme était censé s’intéresser. Le succès fut immédiat. Dans les bibliothèques publiques et sur les rayons des meubles dans les appartements dont les occupants pouvaient se payer cette encyclopédie on vit trôner ces gros livres. Les éditeurs installés depuis longtemps dans les activités d’édition, notamment celles de dictionnaires de toutes sortes, ne restèrent pas inactifs face à ce nouvel acteur. C’est ainsi que la maison Larousse décida à son tour d’entrer dans cette aventure.

Une des pages de titre intérieur de la Grande Encyclopédique Larousse de 1972

Prenant exemple sur sa concurrente, elle divisa le savoir dispensé en vingt épais volumes de sa Grande Encyclopédie. Aucun des domaines dans lesquels on mettait le savoir à disposition des lecteurs n’était négligé. La musique ne faisait pas exception à la règle. Il suffit d’examiner le volume 11 et de se porter à la lettre J pour arriver à l’article traitant de Janáček. Immédiatement, la signature reposant sur les seules initiales de l’auteur nous interpelle. H. H. Inutile de chercher longtemps. A l’époque, en 1972, Il s’agit d’un des plus éminents spécialistes du compositeur morave, s’exprimant en français, Harry Halbreich. Bien que citoyen belge, il resta en contact avec la musique française de son temps et tendit l’oreille du côté de la Tchécoslovaquie où il établit un catalogue complet des œuvres de Bohuslav Martinů. Passionné par la musique de ses contemporains, il rédigea de forts volumes sur Arthur Honegger et Olivier Messiaen qui avaient été ses professeurs.

Dans la Grande Encyclopédie Larousse, Halbreich réserva plus d’une demi page à Janáček, soit 2 colonnes et demie. Etait-ce conséquent ? Non si on compare à la surface occupée par Stravinsky avec un peu plus de 7 colonnes, Schoenberg avec une colonne de moins que le compositeur du Sacre du printemps, Bartók avec 6 colonnes ou encore Messiaen et ses 5 colonnes. Mais la place réservée à Janáček égalait celle tenue par Alban Berg, Dvořák, Charles Ives et même Mahler. Ainsi, en 1972, alors que dans l’Hexagone, les concerts où apparaissait son nom n’étaient pas nombreux, un éditeur, le comité de rédaction de cette encyclopédie et le rédacteur de l’article installaient en bonne place le compositeur morave. Jusqu’à présent, Janáček n’était perçu qu’à travers son appartenance à la culture de son pays. Comment d’autres compositeurs tchèques qui jouirent au début du XXe siècle dans leur pays d’une estime plus forte que celle du maître de Brno étaient-ils appréhendés dans les années 1970 par des regards français ? En dehors de Smetana et de Martinů, pour lesquels une place honorable fut réservée, les rédacteurs ignorèrent aussi bien Novák que Foerster, Ostrčil, Fibich et Suk, y compris Kovařovic (1) et le musicologue et homme politique Nejedlý (2), ces deux derniers qui combattirent longtemps Janáček avant de s’incliner pour le premier tandis que le second n’abdiqua jamais son hostilité à cet esprit libre qu’il ne pouvait (et voulait ?) comprendre. Une revanche posthume pour Janáček et qui, curieusement, venait de France ! Ajoutons pour plus d’objectivité que cette Encyclopédie jetait un regard qui privilégiait les personnalités françaises, tout au moins en ce qui concernait la musique. Ainsi, suite à la place accordée à Berlioz et à Debussy (une douzaine de colonnes chacun), à d’autres compositeurs de la fin du XIXe et de la première moitié du XXe siècle, Ravel, Roussel, Fauré, Franck, par exemple, étaient bien servis et d’Indy, Honegger et Poulenc également.

Dès lors, le contenu de l’article se montrait-il à la hauteur de la reconnaissance de Janáček et de son rang dans la musique du début du XXe siècle ? En un peu plus d’une demi-page, était-il possible d’embrasser l’ensemble des problématiques que pose un tel compositeur ? Sans dresser une classique biographie, Harry Halbreich réussit la gageure de brosser un rapide portrait du compositeur que la brièveté de sa description ne dénaturait pas sa personnalité, de citer les influences qui s’exercèrent sur son art, de montrer l’avance qu’il prit sur ses suivants («étude des chants populaires de son pays, bien avant Bartók […] l’oreille subtile se passionnait pour les moindres bruits de la nature, pour les chants d’oiseaux bien avant Messiaen»), de pointer les découvertes qu’il fit, sa passion pour «les inflexions du langage parlé». Le tableau du musicien se précisait lorsqu’il notait «ce tempérament abrupt, impulsif, passionné s’exprime par une thématique hachée, puissamment découpée» auquel il ajoutait «Les répétitions obstinées de courts motifs mélodiques, les brusques contrastes de rythme et d’intensité, la fraîcheur et la concision de l’inspiration sont d’un libertaire qui avait émancipé la dissonance, parallèlement à la réforme debussyste, dès le tournant du siècle». En quelques traits, une musique originale se précisait. Cette «personnalité qui fut longue à s’affirmer» connut, après le succès de Jenůfa à Prague en 1916,  sa «période la plus féconde, accumulant les chefs-d’œuvre, déployant une énergie prodigieuse, représentant l’avant-garde musicale de son pays dans les festivals internationaux». La place réservée au chroniqueur ne lui permettait pas de passer en revue tous les chefs-d’œuvre du compositeur. Malgré tout, il citait les opéras Jenůfa et Kát’a Kabanová, ouvrages de son «être généreux et attentif à la souffrance humaine» ainsi que Le Petit Renard rusé (3) à «l’humour poétique le plus exquis» et décelait une «ardente spiritualité» dans Mémoires de la maison des morts, son dernier opéra. Ce «dramaturge-né» utilisait «une orchestration acérée, toute en arêtes vives, exploitant les registres extrêmes en oppositions brutales» qui soulignait «la verdeur de l’invention musicale». Comme s’il préfigurait l’échec de la future création parisienne (4) de Jenůfa en version française (en 1980), Halbreich attirait l’attention sur le respect de la langue natale du compositeur dans ses opéras «que toute traduction dénature». Enfin, il regrettait après d’autres que la France méconnaisse «la haute portée» de l’œuvre de ce compositeur «l’un des plus puissamment originaux du début du XXe siècle».

On peut toujours ergoter au détour d’une phrase de l’emploi d’un détail un peu impropre. N’empêche, un article d’une telle qualité offrait à ses lecteurs, non seulement une porte d’entrée dans le monde musical de Janáček, mais une analyse certes ramassée, mais d’une pertinence rare dans la musicologie française des années 1970. Seuls, s’étaient montrés aussi perspicaces Marc Pincherle, Jacques Lonchampt et Martine Cadieu. Actuellement, à la suite de la lecture de cette page de la Grande Encyclopédie, on ne peut émettre que deux regrets. Un, qu’Harry Halbreich, dans la foulée, n’ait pas écrit le livre qui s’imposait pour présenter dans toutes ses facettes ce compositeur hors des écoles de son temps et sans les représentations dévoyées que le pouvoir politique et esthétique développait dans son propre pays. Deux, que Larousse n’ait pas puisé dans ces colonnes pour rédiger un texte autrement convainquant que celui déposé dans la récente encyclopédie Larousse sur internet (voir Janáček à l’aune de l’encyclopédie Larousse).

Pour compléter le portrait du compositeur et de sa musique, comme dans tous les articles de cette Grande Encyclopédie traitant des compositeurs, le lecteur attentif et désirant en savoir un peu plus pour aiguiller son écoute éventuelle trouvait un catalogue résumé de ses ouvrages et une bibliographie. Malheureusement, en 1972, parmi les dix ouvrages cités, seuls trois s’adressaient directement aux lecteurs français (le livre de Daniel Muller datant de 1930, celui de Jaroslav Šeda de 1954 ou 1961, celui de Milena Černohorská de 1966), les sept autres écrits en allemand, en tchèque ou en anglais. Dommage pour ceux qui ne comprenaient pas ces langues ! Cinquante ans plus tard, on repère quelque progrès dans l’édition française s’intéressant à Janáček avec le volume d’Erismann en 1980 et surtout avec le livre essentiel que Daniela Langer donna en 2009, Janáček, Ecrits, Editions Fayard. On me permettra de rappeler le volume que j’ai écrit Janáček en France, Editions de l’île bleue, 2014 sans parler des deux beaux volumes en langue anglaise de John Tyrrell.

Dans une précédente étude, j’avais exploré la façon dont un certain nombre d’encyclopédies musicales avaient appréhendé Janáček. Par exemple, dans l’Encyclopédie de La Pléiade en 1963, on ne saisissait sa musique qu’à travers son opéra Jenůfa ce qui réduisait considérablement l’impact de cet écrit. Quelques dix ans plus tard, Harry Halbreich réussissait à établir un inventaire plus complet, d’une sobriété due à la place réduite dont il disposait mais malgré tout dans une vision précise et compréhensive de la place que le compositeur tint dans l’histoire de la musique du début du XXe siècle.

Joseph Colomb - décembre 2017

Notes : 



1. Karel Kovařovic, compositeur, chef d’orchestre, s’opposa pendant une douzaine d’années à Janáček, refusant de monter Jenůfa à l’Opéra National de Prague avant de céder en 1916. Il jouissait d’une bonne notoriété due au succès de certains de ses opéras, en particulier Psohlavci (Têtes de chiens) et Na Starém bělidle (A la vieille blanchisserie) composés à la fin du XIXe siècle et créés à l’Opéra National de Prague en 1898 et 2001.


2. Zdeněk Nejedlý (1878 - 1962), musicologue, directeur de la revue Smetana, combattit Dvořák et les compositeurs qui se réclamaient plus ou moins de lui dont Janáček. En 1948, il devint ministre de la culture et de l’éducation sous le régime communiste, aidant les thèses de Jdanov sur l’art à s’implanter dans son pays.

3. Cet opéra (La Petite Renarde rusée) n’avait été donné qu’en 1957 au Théâtre des Nations dans une version en langue allemande. On n’avait pas encore détecté le vrai sexe de l’animal, une renarde héroïne de cet opéra hors-norme.


4. En 1972, Jenůfa n’avait été monté dans l’Hexagone qu’à Strasbourg en 1962, création française) et à Rouen au moment de l’édition de cette Grande Encyclopédie. Par ailleurs, à 3 reprises, la radio avait diffusée une version de concert en 1947, 1952 et 1958.

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