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18 décembre 2017

La musique tchèque qui m'enchante

 A plusieurs reprises, des lecteurs du site, des mélomanes nous ont proposé une tribune dans laquelle ils ont exprimé leur intérêt envers la musique tchèque ou ont exposé leur cheminement personnel à travers ces œuvres. C’est donc très volontiers que nous accueillons le texte d’un mélomane haut-ligérien pour qui la musique accompagne quotidiennement la vie.

La musique tchèque telle qu’elle m’enchante

Lors de mes études à l’adolescence, quatre fois par jour, je passais, pour aller à l’École Nationale Étienne Mimard de Saint-Etienne, devant le disquaire de l’Avenue de la Libération. Je léchais la vitrine et voyais sur l’entablement des pochettes de disques bien rangées. Je la surveillais, car de temps en temps en fonction des nouveautés ou des saisons, le commerçant changeait la présentation. Combien de fois n’ai-je pas rêvé face à tant de titres sur des pochettes glacées et alléchantes ? Je pense que c’est là que je me suis instruit des noms des compositeurs et de leurs œuvres silencieuses, faute d’un tourne-disque. Beethoven, Tchaïkovski, Don Giovanni, Franck, Dvóřák. Ce dernier m’interpelait plus que les autres, la pochette représentait le Canyon du Colorado, au bord du parapet, un indien à cheval. J’avais une envie terrible de connaitre le contenu, les mélodies, les images, l’histoire virtuelle enfermés dans la cire. Je n’avais pas beaucoup d’argent de poche, il me fallait économiser ou me faire offrir ce trésor caché peut-être dans le fond du canyon qui portait un joli nom : la Symphonie du Nouveau Monde. Nouveau monde, quelle rencontre ! L’envie de le découvrir grandissait.

La Radio que nous écoutions à la maison, mes parents et moi, était avare de « Grande Musique ». Les variétés à la mode, les magazines, les feuilletons et les nouvelles occupaient les ondes, entrecoupées de publicités abondantes. Avec un peu d’écoute répétée et de mémoire, tout le monde était capable de chantonner en se rasant ou en faisant la cuisine. Ce bruit de fond n’entretenait pas toujours le discours familial. Les mieux nantis possédaient un poste avec sur le dessus un lecteur de disques, parfois à multi-vitesses, d’où l’existence de ces boutiques où les enregistrements étaient encore muets dans leurs pochettes de papier. Le commerçant bienveillant sonorisait le magasin, souvent avec la dernière « scie à la mode ». Ce fut le premier accueil quand enfin j’ai pu, beaucoup plus tard, car il me fallait d’abord acheter un appareil de lecture, satisfaire ma curiosité et combler mes attentes.

En fait, c’est à l’occasion d’un Noël, en grappillant quelques étrennes, que j’ai pu m’offrir enfin l’électrophone tant désiré, ainsi que quelques galettes de vinyles. C’est dans un grand magasin que j’ai pu trouver ma vie, tout était plus à la portée de ma bourse.



pochette de la Symphonie du Nouveau Monde
Quel appel cette Symphonie N°5, dite du Nouveau Monde ! (le catalogue des œuvres de Dvóřák ne comportait au début des années 60 que 5 symphonies).  Ce furent ensuite les Danses slaves op 46 et 72(1) qui suivirent dans la version de Mario Rossi. Je les appris rapidement par cœur et dans l’ordre. Elles m’ont tenu compagnie à chaque tour de garde quand je faisais mon service militaire à Montélimar, la nuit, juché dans le mirador, c’était pour moi une façon de combler le silence, alors je les sifflais les unes derrière les autres. Je n’ai jamais su si les voisins proches aimaient cet oiseau qui perturbait leur sommeil. Je voulais en connaitre plus sur ce compositeur, aussi, je me rendis chez la disquaire du coin. Elle fut surprise par ma demande, chercha dans son catalogue professionnel ce qui existait sur Dvořák. A mon grand étonnement et au sien, il ne devait pas y avoir grand monde qui posait ce type de question, elle me précisa que le catalogue Supraphon répertoriait l’existence de 9 symphonies, diverses autres œuvres telles que des quatuors, concertos, etc. Le ciel de mes envies s’agrandissait. Je lui commandais immédiatement la Symphonie N°1, « Les cloches de Zlonice ». Elle émit quelques réserves, d’une part sur la disponibilité, d’autre part sur les délais. Je serais patient. Il m’arriva bientôt. Quelle fut ma surprise de découvrir la photo de ce compositeur. Ce furent alors des commandes successives et je vis Dvořák vieillir sur les pochettes (2) au fur et à mesure. Toutes ses symphonies, dans la même collection, étaient exécutées par l’Orchestre symphonique de Prague (pour les quatre premières symphonies), sous la direction de différents chefs célèbres avec cette phalange tels que Václav Neumann, Václav Smetáček, et l’Orchestre Philharmonique Tchèque, (pour les autres symphonies) sous la direction de Karel Šejna et Václav Talich.  Le dernier disque pour la 9ième ne faisait pas partie de la même collection ; à cause de sa réputation et des ventes, il fut réédité. (Pendant longtemps, cet enregistrement avec Talich fut considéré comme « la » référence, devant Karajan). Pour des raisons de service militaire, à savoir mon départ en Algérie, je dus arrêter mes achats que je repris plus tard, instruit par la monographie (3) de Guy Erismann dans la collection Seghers, où il faisait apparaitre la nomenclature des œuvres éditées, c’était en 1966.

le livre de Guy Erismann paru en 1965 aux Editions Seghers
 J’ai, je le pense, le pouvoir des mots et du langage écrit, je n’ai pas, hélas, le pouvoir de la musique, je ne sais ni la lire, ni l’écrire, je la découvre, l’apprécie, la décortique au gré de mon imaginaire, elle m’émeut, me câline, m’active, me sensibilise, m’amène aux frissons ou m’évoque la crainte. Cet imaginaire sera dorénavant ma vision d’une œuvre. Je vois souvent des images, des lieux, des situations que je retrouve à chaque écoute, même séparée par un temps assez long. Je me sens habité par elle. Je ne fais pas une analyse de musicologue car j’en suis bien incapable, mais je ressens toute la poétique, le désarroi, la joie, la tristesse d’un compositeur

Mes premières amours furent donc pour Dvóřák. Je lui fis quelques infidélités avec La Pastorale  de Beethoven et quelques musiques baroques italiennes dans l’air du temps. Je chérissais et je chéris toujours sa musique. Dans les catalogues de disques, je suis toujours à la recherche d’œuvres non encore éditées ou dont les interprétations seraient des perles rares. Mon tout premier concert public de musique « vivante » fut composé de plusieurs œuvres, dont la « Nouveau Monde », avec l’Orchestre philharmonique de Sofia sous la direction de Vassil Stefanov (4), à Saint-Etienne. Je n’avais pas assez d’yeux et d’oreilles pour repérer les instruments que je découvrais, dans le déroulement des phrases musicales. Cette expérience me donna envie de fréquenter les salles de concert.

Depuis, j’essaie de ne pas rater une séance dont le programme comporte une œuvre de ce compositeur. Trois concerts me furent inoubliables. Le premier avec le quatuor dit « américain » op 96 par le Quatuor Parrenin (5), le second, le quintette avec piano op 81 qui débute sur une phrase de violoncelle, une prière, même si l’on n’est pas religieux, dont le second mouvement est une suite de Dumky nostalgiques, le troisième sautillant comme des lutins où le pianiste doit faire preuve de performance, et le dernier mouvement qui nous emmène dans un tourbillon nostalgique et brillant que l’on retrouve dans le dernier mouvement de la 8ième Symphonie. Celui qui me marqua le plus fut le troisième concert, avec le Trio  Dumky (6), et ce dans le cadre du festival, dont le nom est BWd12, organisé par une association de Saint-Victor sur Loire, avec des musiciens de grand talent. L’environnement y fut aussi pour quelque chose, l’église de la Chartreuse de Sainte-Croix en Jarez (7), dans la Loire, acoustique sensible et merveilleuse où chaque note était perceptible dans le  toucher des larmes de cristal du piano avec la réponse retenue du violon, comme pour rendre grâce face à tant de beauté, une voix presque humaine. En y repensant, j’ai encore les échos dans mes oreilles, les yeux humides, créés par le phrasé subtil de toute cette mélancolie.   

Au début des années 1960, on considérait Smetana comme le père de la musique tchèque, sans apporter de nuances à cette affirmation, j’en conclus après d’autres et un peu hâtivement que Dvořák avait été son élève et donc qu’il me fallait mieux connaître son maître ; l’écoute de La Moldau (8), « La Vltava »  me fut inévitable. Je ressentais, chez ces compositeurs, une influence folklorique de la musique de leur contrée, de leur pays, cet engouement, cette lumière, cette légèreté, cet enthousiasme, teintée parfois de nostalgie. Elle ne ressemblait pas à celle de Mozart et de Beethoven, elle était descriptive, intimiste, glorifiant un pays souffrant sous le joug de l’empire austro-hongrois, de langue allemande.

A cette époque, je ne prévoyais pas que mon grand intérêt irait aussi vers un autre compositeur de naissance tchèque Gustav Mahler. Curieusement, l’un voulut être indépendant de la langue allemande en restant fidèle à sa Bohême, l’autre, né dans le pays qui deviendra en 1918 la république tchécoslovaque,  passa une bonne partie de sa vie en Autriche (et auparavant en Allemagne), permutant ainsi leurs idiomes.

Je crois que je ne connaitrai jamais la Tchécoslovaquie, et c’est dommage. Je ne la perçois qu’à travers des reportages grappillés ça et là ; heureusement, il y a cette musique et elle est riche. Je ne peux passer sous silence, Zelenka, Antonín Reicha, pédagogue important pour la musique française, avant d’ouvrir la porte à la nouvelle école créée par Smetana et dans son sillage, Dvóřák, Suk, Fibich, Novák, Janáček, Martinů, pour ne citer que les principaux.

Chez moi, dans ma bibliothèque, il n’y a plus assez de place sur les rayons réservés à cette musique d’Europe centrale. Ma dernière grande découverte, plus approfondie, est allée vers Janáček, j’étais et je suis « pauvre », et presque dans l’ignorance de ce compositeur. Une rencontre, au cours d’un festival organisé par l’association citée plus haut, a voulu que je fasse la connaissance d’un passionné. Il m’a poussé à la recherche et à la lecture. Alors, sans courir, je me documente. Il me reste encore beaucoup de matière à découvrir, surtout les opéras. Sa musique est curieuse, dans le sens d’aller voir plus loin. On ne se précipite pas, on la hume, on la goûte, on la savoure, on la découvre mais sans atteindre jamais toutes les subtilités. Ses sonorités complexes, ses arpèges, me font penser à certains de ses contemporains comme Korngold, Goldmark, Dohnanyi. Je ne veux pas, malgré tout, le ranger à côté de Bartók à la musique plus percussive. A cet instant de mon exploration de sa musique, Janáček est pour moi un homme qui n’est jamais sorti de l’enfance, qui a supporté de grandes souffrances, avec tout de même quelques échappatoires nostalgiques, peintures de son pays, tel que je me l’imagine. C’est ainsi, lors de ma première écoute et rencontre que Janacek me toucha par son discours, je me retrouvais dans l’expression du souvenir, de la petite enfance esseulée. Elle ne m’était pas inconnue, emplie des accents pleins d’images, d’instants que j’aurais pus vivre ou que j’ai vécus, elle était mienne. Sur « le sentier broussailleux », je revois la campagne de mon adolescence, les chemins pierreux bordés de haies sonores, j’entends le bruissement de la caresse du vent sur le pré, je rencontre l’oratoire où périssent quelques fleurs des champs dans une boite de fer blanc.

Peut-être changerai-je d’avis après le visionnement ou l’écoute de ses opéras. J’avance pas à pas, en précisant que je connaissais déjà  Dans les Brumes  et  Sur un sentier broussailleux, qui me confortent dans ma vision actuelle de ce compositeur. Je précise et je le répète , je ne suis que mélomane, non pas musicien, ne sachant même pas décrypter une partition. La Musique (avec un Grand M) est pour moi une autre façon de respirer, de vivre. 


Raymond Servant - décembre 2017

 
pochettes des 3 premières symphonies dans l'édition Supraphon

pochette des symphonies n° 4 à 6 dans l'édition Supraphon
pochettes des symphonies 7 à 9 dans l'édition Supraphon

Notes : 

1. Un catalogue dressé par Jarmil Burghauser remet de l’ordre dans celui des éditeurs de Dvóřák. Les Danses slaves portent dans le catalogue Burghauser les numéros B 78 et B 145.


2. Voir ci-dessus les pochettes de ces disques, chacune représentant le compositeur à une époque de sa vie.

3.  En 1965, la connaissance de la musique de Dvorak restait encore très partielle. Le rideau de fer ne facilitait pas la consultation des sources conservées en Tchécoslovaquie qui, de plus, nécessitaient une bonne pratique de la langue tchèque. Très peu nombreux se comptaient les musicologues français pour pouvoir expertiser les archives du compositeur de la Symphonie du Nouveau Monde. Si ce livre d’Erismann en 1965 offrait une porte d’entrée dans l’univers musical de Dvorak, il ne peut plus, actuellement, prétendre à donner suffisamment d’informations substantielles et vérifiées.


4. Vassil Stefanov (1913 - 1991) fut le chef permanent de l’Orchestre symphonique de la radio bulgare de 1948 à 1980.


5. Le Quatuor Parrenin, symbole de la qualité des cordes françaises à son époque, fut actif de 1944 à 1990. Il s’est illustré dans tout le répertoire pour quatuor à cordes et singulièrement dans le domaine contemporain (Ecole de Vienne, Bartók et de très nombreux compositeurs vivants dont il créa de nombreuses œuvres).


6. Dans le catalogue Burghauser, le Quatuor américain, op 96 devient B 179 et le Trio Dumky op 90 devient B 166.


7. Sainte-Croix-en-Jarez, commune du département de la Loire. Les habitations du bourg occupent les bâtiments d’une ancienne chartreuse. Dans la petite église existe un festival de musique de chambre, depuis 1985, actuellement au mois de septembre.


8. Pendant longtemps, en dehors de la Tchécoslovaquie, ce poème symphonique fut connu sous son titre allemand. N’oublions pas que la Tchécoslovaquie ne naquit qu’en 1918 et par conséquent la langue tchèque ne s’imposa qu’à partir de cette date. D’autre part, pour les occidentaux, le titre allemand Moldau était nettement plus facile à retenir et à prononcer que le titre tchèque Vltava.

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