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29 novembre 2017

Jenůfa en Espagne

Nous sommes très heureux de publier une étude du chef d’orchestre espagnol Robert Ferrer sur la pénétration de la musique de Janáček et plus précisément de Jenůfa en Espagne. Cet article représente le point de départ d’un examen plus vaste englobant la diffusion espagnole d’autres opéras et d’autres œuvres du compositeur morave. Qu’il soit remercié pour ce geste. Pour assurer une plus large diffusion de son écrit, Robert Ferrer en propose aussi un résumé en langue anglaise et un autre en langue allemande.
 

La réception de l´opéra Jenůfa de Leoš Janáček en Espagne

La réception des œuvres de Leoš Janáček ailleurs que dans son propre pays est une des questions non résolue pour la recherche musicologique actuelle autour du compositeur morave. Il y a quelques études récentes et achevées, ainsi que des apports théoriques sur la réception des œuvres de Janáček au Royaume-Uni (on se doit de rappeler les articles essentiels de John Tyrrell et d'autres éminents musicologues), en Allemagne ou en France. Le dernier livre d’étude de la réception fut Janáček en France de Joseph Colomb (1), un complet et intéressant apport en langue française publié en 2014, mais jusqu'à maintenant il n'y eut pas beaucoup d’investigations focalisées sur la présence des œuvres du compositeur en Espagne.

Les grandes interprétations des œuvres symphoniques, musique de chambre et opéras de Leoš Janáček se déroulèrent seulement dans les principales villes d’Espagne depuis la seconde moitié du  XXe siècle. Cet article se concentre seulement et exclusivement sur la réception de l’opéra Jenůfa à travers l’analyse et la composition des représentations dans les villes espagnoles suivantes :  Barcelone, Madrid, Bilbao, Málaga et Torrent. Dans cet article on découvrira quelques critiques, les interprètes et particularités de chaque production et aussi d’autres ressources documentaires qui formeront un bon commencement pour le débat théorique sur le sujet.

La première de Jenůfa en Espagne eut lieu à Barcelone en 1965. La Societé Nationale Tchécoslovaque visita Barcelone en offrant trois représentations de cet opéra au Gran Teatre del Liceu avec une distribution éminente. Les principaux solistes furent Jitka Paulová (Stařenka Buryjovka), Vilém Přibyl (Laca), Vladimír Krejčík (Števa), Naděžda Kniplová (Kostelnička), Libuše Domanínská (Jenůfa), dirigés par František Jílek (2) dans la mise en scène de Miloš Wasserbauer. Cette production fut donnée à Brno en 1961. Elle fut exportée non seulement à Barcelone, mais aussi à Leipzig en 1965 et à Francfort en 1967. Trois des principaux interprètes, Vilém Přibyl, Vladimír Krejčík et Naděžda Kniplová (Gabriela Beňačková remplaçant Libuše Domanínská) ainsi que le chef d’orchestre František Jílek  enregistrèrent cet opéra pour Supraphon en 1977 et 1978.


 
Page intérieure du livret original de Jenůfa. Barcelone, 1965.

Vingt-cinq ans plus tard, le même Opéra prépara une nouvelle production de Jenůfa. La distribution fut  rehaussée par la présence de Leonie Rysanek dans le rôle de Kostelnička et par le grand chef d’orchestre tchèque Václav Neumann dirigeant les deux premières représentations. Actuellement on peut trouver dans Youtube un extrait de cette représentation avec une stupéfiante Rysanek dans le rôle de la Kostelnička, chantant le morceau appelé «Co chvíla (3)» du deuxième acte de l’opéra (4).

Le 8 février 1993 la même production fut donnée au Teatro de la Zarzuela de Madrid, seulement avec deux modifications dans la distribution : le rôle de Jenůfa fut chanté par la soprano tchèque Natália Romanová (soliste du Thêatre Janáček de Brno) et le chef d’ orchestre fut David Parry. À la fois la presse internationale et la presse espagnole parlèrent des représentations comme la meilleure prestation de la saison lyrique en cours.

«Le 8 février, nous avons été invités à une autre fête inhabituelle : Jenůfa, dans l’utile production de Mario Gas pour le Liceu. Bien dirigée par David Parry (qui, hélas, utilisa l’orchestration de Kovařovic), ce bel opéra a été amélioré par  l’interprétation exceptionnelle des principaux chanteurs. Jan Blinkhof (Laca) et Natalia Romanova (Jenůfa) furent excellents, mais on doit distinguer la Kostelnička de Leonie Rysanek qui campait une figure théâtrale impressionnante, avec sa voix profonde et sombre mais richement expressive dotant son rôle de la dimension pathétique et tragique que l’œuvre requiert (5)».

Ensuite, au XXIe siècle on peut remarquer au moins deux grandes productions de Jenůfa. La première comprit neuf représentations au Gran Teatre del Liceu de Barcelone en 2005 et vint de la Hamburgische Staatsoper. Cette production fut enregistrée en DVD et est disponible sur le label Arthaus Musik (6). Le critique Raymond Tuttle rédigea une note sur la mise en scène de Tambosi ; l’analyse de cet enregistrement parut sur le site Classical Net.



« La production d’Olivier Tambosi dans la lignée du cinéaste Ingmar Bergman, empruntée à Hambourg, est un peu maladroite. Les vêtements pittoresques moraves ont été évincés en faveur d’un style sobre de costumes plus courant. Les rochers ont été utilisés pour symboliser à la fois le bébé de Jenufa et la force morale de sa communauté villageoise morave. A l’acte I,  le rocher surgit de la scène, comme s’il cassait le plancher. A l’acte II, c’est un rocher géant au milieu de la maison de la belle-mère. (Jenůfa et elle n’ont aucun meuble ou autres biens, semble-t-il, mais elles possèdent un rocher !). Au dernier acte, le rocher est éclaté en de plus petits fragments, qui sont dispersés sur la scène. Quand on découvre le crime de la belle-mère, les villageois se préparent évidemment à la lapider. Tambosi favorise aussi un style expressionniste, poussant l’action dans l’exagération, particulièrement dans l'Acte II. Jenůfa est essentiellement un opéra vériste (7) et ainsi la mise en scène de Tambosi délivre parfois une fausse note.
Mais, ah, les chanteurs ! Ils ne délivrent, eux, pas la moindre fausse note (8)».


Nina Stemme (Jenůfa) et Eva Marton (Kostelnička) dans le deuxième acte de l´opéra.
Photo: Jörg Landsberg - Gran Teatre del Liceu de Barcelone (2005).
Quatre ans plus tard, en 2009, le Teatro Real de Madrid accueillit douze représentations d’une nouvelle production (9) de Jenůfa, cette fois en coproduction avec le Teatro alla Scala di Milano et basée sur une production originale du Théâtre du Châtelet de Paris. On peut jeter un coup d´œil à la critique de cette production comprenant une réflexion intéressante sur la réception des opéras de Janáček en Espagne. 
« La première représentation de Jenufa ce vendredi confirme que cet ouvrage du compositeur tchèque trop souvent oublié, est devenu incontournable pour les grandes compagnies d’opéra dans le monde par l’intensité de ses drames avec des personnages bien marqués psychologiquement et grâce à l’indiscutable beauté de son langage musical. Et le profond silence que le public observait, ce public, passionné par la profondeur et la tension de la représentation, qui semblait oublier de respirer, ce silence est un signe évident que dans la saison actuelle un opéra de Janacek deviendra un rival puissant pour les titres très connus et attendus programmés à Madrid. Car Jenůfa, dans la nouvelle production du Teatro Real, en co-production avec la Scala de Milan, a convaincu même les plus sceptiques et nous a enseigné qu’il s‘agit un opéra étonnamment moderne avec un rythme impulsif, fuyant le mélodrame pour être fortement réaliste, avec une tension qui est présente à travers toute l’œuvre et dans les moments contemplatifs aussi bien que dans les mélodies les plus lyriques (10)».

 
Amanda Roocroft (Jenůfa) dans le premier acte de l’opéra.
Photo: Marco Brescia (Teatro alla Scalla di Milano) - Teatro Real de Madrid (2009).

 Enfin, d’autres petites villes espagnoles comme Bilbao (en 2003), Torrent (près de Valence) et Málaga (toutes les deux en 2009) reçurent différentes productions européennes de l’opéra Jenůfa. Que sait-on de l’origine de ces productions ? Nous pouvons identifier surtout des productions internationales importées, mais aussi quelques Jenůfa qui  furent mises en scène avec de bons résultats en tant que productions locales. On doit se rappeler ici de la première Jenůfa espagnole qui voyagea de Brno à Barcelone avec la Societé Nationale Tchécoslovaque. En 1990, la première d’une nouvelle production entièrement espagnole fut donnée à Barcelone et offerte trois ans plus tard au Teatro de la Zarzuela de Madrid. Et au XXIe siècle on doit retenir la réception de cinq productions suivantes :
1. Staatsoper Wien à Bilbao (2003) ;
2. Hamburgische Staatsoper à Barcelone (2005) ;
3. une nouvelle production du Teatro Real de Madrid (2009), en coproduction avec le Teatro alla Scala di Milano et basée sur une production originale du Théâtre du Châtelet de Paris ;
4. Opéra de Chambre de Varsovie à Torrent (2009) ; 
5. Théâtre National Morave-Silesien de Ostrava à Málaga (2009).

En conclusion provisoire, la réception des œuvres de Janáček en Espagne est un nouveau et intéressant sujet qui nécessitera une recherche approfondie. Cet article est centré en particulier sur la réception de l’opéra Jenůfa à travers les représentations données depuis une cinquantaine d’années à Barcelone, Madrid et dans d’autres petites villes espagnoles, mais c’est seulement un premier pas avant une complète et exhaustive recherche sur le sujet.

Robert Ferrer (Université Masaryk de Brno) - Brno, 6 novembre 2017


Article original publié en anglais dans les actes de la 33ème Conférence musicologique "Janáčkiana" 2016 de Ostrava
 
Sources :

AGNES ZWIERKO / Kostelnička - JENUFA 2009 [online]. Youtube [vid. 30.09.2016]. Disponible sur: https://www.youtube.com/watch?v=R3WmRI8HzKA.

ALLISON, John (rédacteur en chef). Spain Full season.  Opera, December 1993, pp. 1458-1460. ISSN: 0030-3526.

COLOMB, Joseph. Janacek en France : de l'indifférence à la reconnaissance ; la réception française de la musique de Janáček. Clichy: Les éditions de l’île bleue, 2014. Musique. ISBN 2917992158.

HUERTA, Alicia. Jenůfa, el estreno de la gran tragedia de Janacek conmueve intensamente al público del Real. En : El Imparcial [online]. Editorial Imparcial de Occidente SA, 2009 [vid. 2016_09_30]. Disponible sur: http://www.elimparcial.es/noticia/53164/cultura/

Leonie Rysanek dans le rôle de Kostelnička extrait de l’opéra Jenůfa [online]. Youtube [vid. 30.09.2016]. Disponible sur: https://www.youtube.com/watch?v=RDM9a5quZxQ

TUTTLE, Raymond: Leoš Janáček - Jenůfa. dans Classical Net [online]. Classical Net, 2007 [vid. 2016_09_30]. Disponible sur: http://www.classical.net/music/recs/reviews/t/tdk00041dvda.php

Notes :



1. COLOMB, Joseph. Janacek en France : de l'indifférence à la reconnaissance ; la réception française de la musique de Janáček. Clichy : Les éditions de l’île bleue, 2014. Musique. ISBN 2917992158.


2. František Jílek (1913 - 1993) Après ses études en Moravie et ses débuts de chef d’orchestre à Ostrava, à partir de 1952, il s’est fixé à Brno, sa ville natale, où il a dirigé jusqu’à sa mort, d’abord au Théâtre national de Brno, ensuite l’Orchestre philharmonique de sa ville. Son enregistrement de Jenůfa (Supraphon) a reçu un prix du disque en France.

3 Scène 5 de l’acte II. Kostelnička se saisit de l’enfant de Jenůfa «le seul obstacle et la honte pour toute la vie» pour le noyer dans la rivière.

4. Leonie Rysanek dans le rôle de Kostelnička dans l’opéra Jenůfa [online]. Youtube [vid. 30.09.2016]. Disponible sur: https://www.youtube.com/watch?v=RDM9a5quZxQ. On peut voir aussi sur Youtube une autre version du même morceau chanté par Agnes Zwierko dans la production de Málaga de 2009 : AGNES ZWIERKO / Kostelnička - JENUFA 2009 [online]. Youtube [vid. 30.09.2016]. Disponible sur: https://www.youtube.com/watch?v=R3WmRI8HzKA.

5. ALLISON, John (rédacteur en chef). Spain Full season. dans : Opera, Décembre 1993, pp. 1458-1460. ISSN: 0030-3526.

6. Distribution : Nina Stemme (Jenůfa), Eva Marton (Kostelnička), Jorma Silvasti (Laca) et Pär Lindskog (Steva), Peter Schneider, chef d’orchestre.
7. Si les protagonistes de Jenůfa sont bien ancrés dans le réel, le style musical de Janáček est bien loin de celui de Puccini, Mascagno et Leoncavallo et à ce titre, taxer Jenůfa d’opéra vériste relève pour le moins d’un contresens.

8. TUTTLE, Raymond. Leoš Janáček - Jenůfa. En: Classical Net [online]. Classical Net, 2007 [vid. 2016_09_30]. Disponible sur: http://www.classical.net/music/recs/reviews/t/tdk00041dvda.php.

9. Distribution : Amanda Roocroft dans le rôle de Jenfa, Deborah Polaski dans celui de Kostelnička, Miroslav Dvorsky, dans Laca et Nicolai Schukoff dans Steva. Ivor Bolton dirigeait l’orchestre du Théâre royal de Madrid tandis que Stéphane Braunschveig assurait la mise en scène.

10. HUERTA, Alicia. Jenůfa, el estreno de la gran tragedia de Janacek conmueve intensamente al público del Real. En: El Imparcial [online]. Editorial Imparcial de Occidente SA, 2009 [vid. 2016_09_30]. Disponible sur: http://www.elimparcial.es/noticia/53164/cultura/. Traduction libre de l’auteur à partir du compte-rendu original en espagnol.

 


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The Reception of Leoš Janáček's Opera Jenůfa in Spain
Summary

The reception of Leoš Janáček´s works in foreign countries is one of the most outstanding matters for current musicological research on the Moravian composer. It exists some recent and complete studies and academic contributions on the reception of Janáček´s works in England, Germany or France, but until now not so much research was focused on the presence of composer´s works in Spain. The great performances of the symphonic, chamber and operatic works by Leoš Janáček took place just in the main Spanish cities fundamentally during the second half of the 20th century. For example, the opera Jenůfa was premiered in Barcelona as late as in 1965. This paper is focused on the analysis and contextualization of the reception of contemporary performances of Janáček´s most popular opera in Madrid, Barcelona and other smaller Spanish cities to discover the critics, performers and other documentary resources that will point a true beginning of the academic discussion on this issue.


Der Empfang von Leoš Janáčeks Oper Jenůfa in Spanien
Zusammenfassung

Der Empfang von Leoš Janáčeks arbeitet im Ausland ist eine der herausragendsten wichtig für die aktuellen musikologischen Forschung auf dem mährischen Komponisten. Es existiert einige aktuelle und vollständige Studien und wissenschaftliche Beiträge für die Aufnahme von Janáčeks Werke in England, Deutschland oder Frankreich, aber bis jetzt nicht so viel Forschung über die Anwesenheit von Komponisten arbeitet in Spanien konzentriert. Die großen Leistungen der symphonischen, Kammer- und Opernwerke von Leoš Janáček fand nur in den wichtigsten spanischen Städten grundsätzlich in der zweiten Hälfte des 20. Jahrhunderts. Zum Beispiel wurde die Oper Jenůfa in Barcelona uraufgeführt erst im Jahr 1965. In diesem Beitrag auf die Analyse und Kontextualisierung der Empfang der zeitgenössischen Aufführungen von Janáčeks beliebtesten Oper in Madrid, Barcelona und anderen kleineren Städten Spaniens die zu entdecken konzentriert Kritiker, Künstler und andere dokumentarische Ressourcen, die ein den tatsächlichen Beginn der wissenschaftlichen Diskussion zu diesem Thema verweisen.

Traductions de l’auteur


Robert Ferrer

Né en Espagne à Faura, province de Valence, en 1984, le chef d’orchestre Robert Ferrer a fait ses études au Conservatoire de musique à Valence. Il a étudié aussi la direction d’orchestre auprès de Sylvain Cambreling, Zsolt Nagy, Jiří Bělohlávek, Tomáš Koutník et Lubomír Mátl. Actuellement à Brno, en République tchèque, il se perfectionne dans la direction d’orchestre et dans la musicologie.

Il a dirigé plusieurs orchestres à Valence et à Madrid et dans d’autres villes espagnoles, mais aussi à Belfort, à Thessalonique, à Prague, à Brno. A Valence, il créa l’ensemble Col Legno. Il a appartenu à l’Académie musicale de Valence, à l’Association de la musique électroacoustique d’Espagne et à la Société de musicologique espagnole.

Après avoir enregistré plusieurs disques de compositeurs espagnols, il devient chef assistant du Théâtre National de Brno, pour la saison 2017/2018, et projette des concerts avec l’Orchestre philharmonique morave d’Olomouc, l’Orchestre philharmonique Janáček d’Ostrava, le Chœur philharmonique tchèque de Brno, l’Orchestre philharmonique de Malte, entre autres.

Concernant Janáček, Robert Ferrer a dirigé le Concertino (VII/11) à plusieurs reprises avec des pianistes différents, mais aussi Říkadla (V/17) dans sa version définitive, l’ouverture Žárlivost (VI/10) et le 5 avril 2017 à Brno a assuré la première tchèque de la toute première œuvre symphonique de Janáček, Musique en la mémoire de Förchtgott-Tovačovský (VI/1).

E-mail : ferrerrobert@hotmail.com

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