L'Enfant du violoneux, poème ou ballade symphonique
Connu par ses opéras (Jenůfa, Kát'a Kabanová, La Petite Renarde rusée, L'Affaire Makropoulos, De la maison des morts), Janáček composa plusieurs ouvrages orchestraux parmi lesquels la Sinfonietta et Taras Bulba ont eu le plus de succès au concert et au disque. En consultant le catalogue des œuvres du compositeur morave dressé par John Tyrrell, Alena Němcová et Nigel Simeone, on dénombre 18 pièces de la juvénile Musique en la mémoire de Förgott-Tovakovsky (1875) à la tardive Sinfonietta (1926).
Dans cet article je m'attacherai à un ouvrage inspiré d'un poème de Svatopluk Čech sur lequel Janáček travailla à partir de la fin d'année 1912, Šumářovo dítě, que l'on traduit le plus souvent par L'Enfant du violoneux ou parfois par L'Enfant du ménétrier (VI/14 du catalogue cité ci-dessus). Un poème symphonique peu souvent présent dans les salles de concert de l'Hexagone.
Lorsque Janáček composait cette ballade, quelle était sa situation ? Approchant la soixantaine, il restait, aux yeux de ses compatriotes, un compositeur de second ordre, un provincial à qui on reconnaissait volontiers certaines capacités dans le domaine de la chanson populaire. Pour le reste, le public de la capitale des pays tchèques n'avait entendu, en 1906, que quelques chœurs (1) submergés par la profusion de chœurs d'une multitude d'autres compositeurs dont certains connaissaient le succès depuis longtemps, Smetana, Dvořák, bien sûr et Novák, Suk et Foerster de manière un peu moins éclatante. La même année 1906, les Pragois mélomanes purent découvrir les deux mouvements de la Sonate pour piano récemment créée à Brno par Ludmila Tučková. Au mois de novembre, le 14, František Neumann à la tête de la Philharmonie Tchèque créa Jalousie, la pièce que Janáček avait primitivement destinée à l'ouverture de son opéra Jenůfa, tandis que quatre jours plus tard, Adolf Piskáček et la chorale Hlahol donnèrent en première audition pragoise Otče Náš dans sa nouvelle réalisation. L'ouvrage essuya de mauvaises critiques… Les Pragois entendirent la cantate Amarus en 1912. Enfin, le 25 mars 1914, les Instituteurs de Prague et leur chef František Spilka donnèrent la première pragoise du chœur Les 70 000, avec une reprise le 4 avril. Quant à Rákós Rákóczy, ce ballet monté sur la scène de l'opéra en 1891, qui s'en souvenait quinze ou vingt ans plus tard ? Les milieux musicaux éclairés de la capitale du pays de Bohême avaient bien entendu parler de son dernier opéra, Jenůfa, qui avait trouvé un écho dans la seule ville de Brno où son auteur animait une modeste Ecole d'orgue. Quant à l'étranger et la France en particulier, il avait bien été en contact avec trois de ses œuvres chorales à l'occasion de la tournée des Instituteurs moraves en 1908 à Paris, mais personne ne remarqua l'originalité et la profondeur de l'expression musicale de Maryčka Magdónova. Noyé au milieu de plusieurs chœurs d'autres compositeurs tchèques, cette composition ne s'était pas imposée ; on avait surtout applaudi la discipline des choristes et leurs excellentes prestations.
Pourtant, le compositeur morave n'avait pas ménagé ses efforts pour obtenir que Jenůfa soit monté à Prague. En désespoir de cause, il avait nourri l'espoir que son opéra suivant Osud (Le Destin) lui ouvrirait les portes de la reconnaissance pragoise. En vain. Vilém Zemánek, à la suite de la première pragoise de la cantate Amarus qu'il avait conduite le 6 octobre 1912 - dont l'existence remontait à 1897… - le chef de la Philharmonie Tchèque, obtint de Janáček qu'il lui réserve la première audition d'un nouvel ouvrage symphonique. Pris par l'enfantement difficile de son sixième opéra, Les Excursions de M. Broucek dont il écrivait alors la première partie, Janáček se laissa séduire par la ballade de Svatopluk Čech, Šumářovo dítě et en composa la traduction musicale.
Au printemps 1913, la composition terminée, il l'expédia à Zemánek pour qu'il l'étudie pendant les vacances. Le chef d'orchestre en promit l'inscription à un concert de la saison suivante. Il invita un peu plus tard le compositeur à venir diriger les répétitions. Dans l’attente de la création de sa pièce orchestrale, Janáček rédigea un texte de présentation de son œuvre. Le compositeur préjugeant mal des forces de l'orchestre ne proposa que deux répétitions. Il sortit de la première (15 mars 1914) fort déçu que les musiciens d'orchestre ne saisissent pas l'originalité de sa pièce et qu'en plus ils aient si peu travaillé la partition ; il jugea alors plus prudent d'en reporter l'exécution à la saison suivante. Le déclenchement de la guerre de août 1914 en décida autrement…
Cependant, instruit par les difficultés rencontrées au cours de la répétition d'orchestre, et sans doute insatisfait de sa version actuelle, Janáček repensa l'orchestration de sa ballade. Il en rédigea donc une nouvelle version. Pour fêter dignement son soixantième anniversaire en 1914, le Club des Amis de l'Art de Brno - que le compositeur avait présidé un temps - édita la dernière œuvre symphonique du compositeur.
La nouvelle version fut envoyée à Zemánek assortie de la dédicace de l'auteur, comme il s'y était engagé. Mais à cause de la situation politique, les chances d'une exécution furent repoussées dans des temps plus lointains. D'autant plus qu'Otakar Ostrčil, chef d'un orchestre amateur pragois se montra intéressé par la nouvelle pièce symphonique et qu'il se proposa de l'interpréter. Les négociations s'engagèrent avec ce nouvel acteur à qui Janáček adressa cette lettre le 23 novembre 1914.
Cher Monsieur,
Monsieur A.Rektorys (2) me fait part d'une agréable nouvelle : vous seriez d'accord de produire Šumařovo dítě par l’Association orchestrale. (3) J'en suis heureux, et je suis sûr que l'oeuvre sera présentée comme il se doit.
L'ambiance de l'oeuvre est simple et elle ne sera comprise que dans le flot rapide des vrais tempi.
Le docteur Zemanek a promis de l'exécuter vers la fin de la saison de printemps, mais après la nouvelle de monsieur Rektorys, je n'ai plus fait suite à sa proposition.
Je vous prie, ainsi que l'Association orchestrale de donner un peu d'amour et beaucoup de dévouement à l'étude de cette oeuvre, que je vous demande respectueusement de produire.
Votre dévoué Leoš Janáček
En possession de la partition, celui-ci ne tarda pas à s'apercevoir que ses difficultés étaient au-dessus des possibilités de ses musiciens amateurs.
Entre-temps, une divine surprise attendait Janáček. Karel Kovařovic, le chef du Théâtre National de Prague, après nombre de refus, venait de céder aux recommandations conjuguées de Gustav Schmoranz, le Directeur du Théâtre et de Marie Vesela-Calma, la zélée cantatrice qui avait usée de toute la force de sa persuasion pour lui chanter quelques airs de Jenůfa et le convaincre de monter enfin cette pièce. Cet opéra fut créé à Prague en mai 1916 apportant enfin la consécration publique à son compositeur. Du même coup, la création à Prague de L'Enfant du violoneux prendrait une nouvelle dimension et apporterait à son auteur la confirmation de son triomphe. Le compositeur morave apprit à ne pas douter des intentions d'Otakar Ostrčil. Lorsque les circonstances se présentèrent, la création se précisa. Ostrčil profita d'une invitation de la Philharmonie tchèque à la diriger pour inscrire L'Enfant du violoneux au programme d'un concert de cette illustre phalange. Janáček toujours soucieux d’améliorer son expression musicale adressa à Ostrčil ses dernières recommandations le 6 novembre 1917, quelques jours avant la création : (4)
J'ai pensé qu'il serait plus efficace de confier au célesta le motif de l'endormissement pour que ses parties se lient mieux, et d'une teinte la plus fine possible. Qu'en pensez-vous? Si vous êtes d'accord, faites écrire pour cet instrument un octave plus bas que les flûtes.[…] Je viendrai à la répétition de mardi. […] J'aurai plaisir de vous voir et j'attends avec impatience de découvrir votre travail.
Cette création se produisit le 14 novembre 1917 à Prague au cours d’un concert offrant à ses auditeurs la Symphonie n° 2 d’Otakar Jeremiaš, l’ouverture Komenský de Zdeněk Fibich et Printemps et désir de Josef Bohuslav Forster. De retour chez lui à Brno, Janáček remercia le chef d’orchestre Otakar Ostrčil le félicitant d’avoir assuré le succès de son ouvrage.
Très cher ami,
Je me remets de cette tension "pragoise."
J'ai remarqué l'importance de l'exécution de l'Enfant du violoneux. Par votre excellent travail vous avez aidé à amener cette oeuvre à la victoire.
Il n'était pas facile de réussir et jouer sous la pression des autres oeuvres exécutées. Vous m'étiez sympathique dès le premier moment, maintenant je vous aime : vous avez pénétré dans mon âme très profondément, car l'oeuvre se trouvait dans cette même profondeur. Il n'était pas facile de la comprendre. […] Très respectueusement votre dévoué Leoš Janáček. (5)
Le public présent apprécia cette ballade. Mais une partie de la critique continua à développer ses griefs contre le compositeur morave comme par exemple Vladimir Helfert dans un article de la revue Národ (6).
«Le tableau L’Enfant du violoneux est la première œuvre purement orchestrale de Janáček qui vient d’être exécutée chez nous. […] On parle du primitivisme de Janáček dans lequel on croit discerner le signe principal de la singularité de sa musique, de l’originalité de l’expression».
Janáček avait publié dans la revue Národ, à la demande de la direction, un article sur «Le berceau de la chanson populaire primitive tchèque». Helfert jouait sur le terme «primitivisme» pour l’appliquer directement aux compositions de Janáček, en opposition au travail réfléchi d’un musicien qui a étudié sérieusement la technique musicale. Le succès public pragois de Jenůfa ne datait que d’un an. Si nombre de compositeurs avait aussi applaudi l’opéra de Janáček, d’autres acteurs de la vie musicale, à la suite du musicologue et professeur Zdeněk Nejedlý, fervent smetanien et adversaire de Dvořák (et par conséquent de Janáček) avaient émis de vives réserves, et même des condamnations. Vladimir Helfert en digne élève de Nejedlý, appliqua ces principes à propos de L’Enfant du violoneux.
«L’Enfant du violoneux, cependant, démontre qu’en règle générale, derrière le prétendu primitivisme se cache un double extrême : soit la sophistication qui sous une forme raffinée, subtile, détermine la nature des compositions d’un Debussy, soit - la pauvreté du talent musical. Et c’est cette dernière qui ressort des compositions de Janáček ; aucun de ses travaux existants, du moins, n’a pu apporter la preuve du contraire.»
Comme indiqué précédemment, à Prague, peu d’ouvrages de Janáček avaient été joués. En conséquence, la connaissance directe que pouvait avoir Helfert de l’œuvre du compositeur morave se fondait sur une base bien maigre. Concernant Jenůfa, Helfert emboîtait le pas à son maître Nejedlý. Il ignorait son succès public et se conduisait comme si cet opéra n’existait pas.
«Je ne crois pas qu’un musicien pur-sang, en pleine possession d’un riche fonds musical et lyrique, serait à même de réprimer ses idées musicales foisonnantes au nom d‘un primitivisme préalablement fixé comme but. Cela s’exclut mutuellement. La façon dont Janáček traite un thème est très peu musicale. Ce qui est frappant chez lui, c’st son incapacité à déduire du thème, à force d’un travail créateur, une idée nouvelle et à laisser s’épanouir, à laisser surgir un nouvel espace poétique. Il utilise volontiers de petits motifs primitifs de peu de valeur qu’il répète avec une étrange parcimonie au point de littéralement vous halluciner. Ceci donne lieu, il est vrai, à une durée du flux musical, mais non à une forme qui fût préméditée dans une réflexion créatrice et qui serait orientée vers une conclusion.»
Helfert stigmatisait Janáček par son manque d’envergure (primitivisme, petits motifs primitifs). Décidément ce compositeur morave manquait de métier, pouvait en déduire le lecteur. On devine en creux, chez le commentateur, une critique acerbe de Janáček, abîmé par son repli identitaire morave et refusant de s’abreuver à la grande tradition tchèque incarnée par Smetana.
«L’Enfant du violoneux est une œuvre dépourvue de forme en ce qu’elle ne réalise pas la nécessaire fusion entre l’édifice musical et le contenu poétique. Sa musique coule, il est vrai, sans relâche, or il ne s’agit là que du simple rallongement d’un flux ininterrompu où manque toute nécessité intérieure qui pousserait le compositeur à mettre fin à sa pièce plus tôt ou plus tard.»
Helfert appuyait sur l’absence de construction formelle qu’il décelait dans L’Enfant du violoneux découlant, une fois de plus, de l’absence de formation sérieuse et d’un amateurisme compositionnel. En somme, il ne suffisait pas de jeter sur le papier à musique, quelques idées, de plus pauvres et primitives, pour former une œuvre musicale. Si Helfert ne fustigeait pas clairement que la fréquentation des musiques paysannes, sans un examen réfléchi de ces dernières, avait engourdi l’esprit du compositeur en l’éloignant de tâches plus profondes et sérieuses, dans son constat, il rejoignait son maître Nejedlý qui pointait le dilettantisme de Janáček. De plus, ce dernier ne faisait rien pour se faire admettre auprès de ces grands esprits de Prague. Ses écrits apparaissaient aussi sibyllins à leurs yeux que sa musique. Dernière banderille décochée par Helfert, celle consistant à enfoncer le clou sur la prétendue absence de rigueur dans la composition chez le compositeur morave.
«Des bizarreries introduites à dessein dans l’instrumentation et dans la notation ne sauraient abuser qui dans la musique révère l’art de la rigueur et de la logique.»
Après un tel article, la bataille n’était pas encore gagnée pour Janáček. En fait, malgré des approbations de plus en plus nombreuses d’un certain nombre de ses collègues compositeurs et de musiciens, Janáček ne sera jamais profondément compris par le milieu musical tchèque, ses conceptions musicales se trouvant vraiment trop éloignées de celles de la plupart des autres compositeurs tchèques de son temps. En réaction à cet article, le compositeur écrivit une lettre de protestation à la direction de la revue Národ. Il leur demandait, de plus, de ne pas lui envoyer les numéros restants à son abonnement qu’il abandonnait à un autre lecteur.
Avant de revenir à l’œuvre de Janáček, il convient de jeter un regard sur le comportement de Vladimir Helfert (1886 - 1945) au fil des années vis-à-vis du compositeur morave. Helfert étudia auprès de Hostinsky et de Nejedlý qui le convainquit de la justesse de ses thèses. L’élève embrassa la doctrine de son maître. Cependant, lorsqu’il fut nommé à l’Université de Brno en 1919, il perçut des avis différents de ses collègues moraves ce qui le poussa à reconsidérer sa position vis-à-vis de la musique de Janáček et à l’étudier sans à priori. Bientôt, ayant compris la profondeur de son langage, il devint un fervent supporter du compositeur de Jenůfa, s’attirant évidemment les foudres de son ancien maître. Il entreprit de rédiger une vaste étude sur les compositions de Janáček qu’il planifia en plusieurs volumes dont il publia le premier à la veille de la déclaration de la seconde guerre mondiale. Il ne put continuer sa rédaction lors de son incarcération par les Nazis, tout d’abord à la forteresse du Špilberk à Brno, puis à la prison pragoise de Pankrác et enfin à Terezín. Il mourut des suites de ses années de prison sans avoir pu terminer sa vaste tâche.
Ostrčil, pourtant élève de Nejedlý, prit malgré tout partie pour Janáček en créant donc L’Enfant du violoneux en 1917, puis l’opéra Les voyages de M. Broucek en 1920 et les premières pragoises de trois autres de ses opéras, Kát’a Kabanová, La Petite Renarde rusée et L’Affaire Makropoulos.
Que raconte L’Enfant du violoneux ? Tout d’abord, cette histoire s’inscrit dans la lignée des contes qu’écrivit Karel Jaromír Erben et qu’il publia au milieu du siècle précédent notamment dans son Kytice z pověsti národních (Bouquet de poèmes nationaux) qui inspira déjà Dvořák. Quand on sait les liens qui unissaient Janáček à son aîné, on comprend qu’il ait tenté une approche un peu similaire. Cette ballade conte une histoire tragique, un conte fantastique où la mort rôde, force mystérieuse frappant les êtres modestes. Qu'on en juge. Un vieux et pauvre violoneux meurt laissant orphelin son jeune enfant malade héritant du violon paternel. Une vieille femme élève seule alors cet enfant. Un songe prémonitoire introduit la chute de la ballade. Cette vieille femme rêve que le vieillard violoneux revient sur terre et l'exhorte à le suivre, avec son enfant, en des lieux plus hospitaliers. A son réveil, le violon s'est volatilisé et le maire du village, puissant potentat, découvre la vieille femme berçant l'enfant décédé. Trajectoires humaines déchirantes. Accomplissement terrible. La mort grande gagnante. Il faudrait pourtant pouvoir consulter intégralement le texte de Čech dans une traduction française pour en goûter toutes les nuances et dépasser la sécheresse de ce simple résumé…
Heureusement, il nous reste la musique qui amène interrogations et ravissement par son écoute. A partir de ce conte de Čech dont le compositeur se servit en l’adaptant à ses propres visées, comme toujours, Janáček alla à l’essentiel et ne se dissimula pas derrière un verbiage musical un peu gratuit, aussi bien structuré soit-il. Douze à treize minutes lui suffisent pour peindre le drame. Poème symphonique ? Si l’on veut. Cependant, il ne s’agit pas d’une fresque descriptive avec des motifs bien distincts les uns des autres qui accompagnent le déroulement d’une histoire. Janáček installe un climat par l’utilisation de courtes cellules mélodiques et rythmiques pour dépeindre par petites touches l’angoisse qui étreint ses personnages et décrire la menace qui les effraye. Bien plus qu’une description objective, il suggère les différents sentiments qui assaillent quasiment sans relâche ses héros, comme une houle. Il entremêle dans un lacis de motifs un thème menaçant (A) le répétant de manière insistante, passant sans transition d’une atmosphère apaisée à une ambiance angoissante, le violon planant sur tout cela dans une plainte compatissante. Un air populaire, comme une danse lente, (B) passe furtivement, contrecarré par le thème menaçant qui intervient de plus en plus fortement. On repère ce qui pourrait être considéré comme des leitmotiv. Leur utilisation s’éloigne pourtant de leur habituel emploi. Ils s’imposent dans le discours musical sans raccord de l’un à l’autre. Janáček, maître de son langage, s’exprime ici, à la fois de manière personnelle et en même temps en suivant les pas de son aîné Antonín Dvořák, dans les poèmes symphoniques de la fin des années 1890, L’Ondin, La Sorcière de midi, Le Pigeon des bois, Le Rouet d’or. Poèmes symphoniques que Janáček avait analysés de manière détaillée (7), contrairement à son habitude, dans plusieurs de ses feuilletons. La fin de L’Enfant du violoneux s’inscrit dans la même veine que celle du dernier tableau de son opéra La Petite Renarde rusée ultérieur de 7 ans. Au lieu des clameurs que pousserait l’orchestre avec l’ensemble de ses pupitres (8) suscitées par le drame, c’est dans une atmosphère apaisée que le compositeur résout sa ballade en adaptant un de ses motifs de départ. (C)
thème menaçant (A)
thème (B)
thème (C)
Il faut remarquer, malgré la présence quasi continuelle d’un violon solo, que L’Enfant du ménétrier ne peut s’apparenter à un concerto pour violon, ni dans la forme, ni dans le type d’intervention du violon dans le discours musical. Souvent l’orchestre agit comme celui d’une formation de chambre avec prédominance d’un instrument ou d’un groupe intervenant quasiment comme des solistes à l’intérieur du flux orchestral.
Après la création pragoise le 14 décembre 1917, Prague, sous la direction d’Otakar Ostrčil, deux «reprises» eurent lieu dans la capitale tchèque, d’abord le 14 janvier 1923 à Prague, dirigé par František Stupka, ensuite le 8/12/24 toujours à Prague sous la baguette de Václav Talich, avant que le fidèle František Neumann ne la révèle le 1er novembre 1925 Brno. A l’étranger, le 3 mai 1924 à Londres, Henry Wood s’en saisit. Un article dans le Times de Londres témoigna du désarroi du rédacteur devant cette composition inhabituelle. L’incompréhension n’était pas seulement réservée aux habituels adversaires tchèques du compositeur… Quant à la France, il fallut attendre plus de soixante ans avant que le chef américain James Conlon (9) ne la joue à Lille, à la tête de l’orchestre philharmonique de Rotterdam, au cours d’un festival de musique. C’était le 31 octobre 1984. (10) Auparavant, l’auditeur ne pouvait s’en remettre qu’à la diffusion épisodique et hasardeuse de disques tchèques. Le disque de Břetislav Bakala, qui avait enregistré l’ouvrage en 1949, ne parvint en France qu’en 1957, celui de Jiří Waldhans une dizaine d’années plus tard et celui de František Jilek respecta le même intervalle temporel avant d’être gravé.
Il reste à espérer que des chefs français posent leurs regards sur cette partition et qu’ils aient le courage de l’inscrire au programme d’un de leurs concerts. Chef-d’œuvre ? Peut-être pas. Mais ceux-ci peuplent-ils si souvent les concerts ? De quelque manière qu’on le perçoive, L’Enfant du violoneux, étape importante dans le développement du langage si personnel de Janáček, mérite une place dans le répertoire symphonique des orchestres français.
Pour prendre connaissance du feuilleton écrit par Janáček sur son œuvre symphonique, L'Enfant du violoneux, (Šumářovo dítě), cliquer ici.
Joseph Colomb - octobre 2017
Merci à Renata Nováková-Daumas pour la traduction des lettres de Janáček et de ses correspondants présentes dans cet article.
Sources :
Janáčekův Archiv, Korespondence Leoše Janáčeka s Otakarem Ostrčilem, Hudební Matice Umĕlecké Besedy, Praha 1948 (Correspondance entre Janáček et Ostrčil)
John Tyrrell, Janáček, Years of a life, volume 1 (1854 - 1914), the lonely blackbird - Faber and Faber - 2006
John Tyrrell, Janáček, Years of a life, volume II (1914 - 1928), tsar of the forests - Faber and Faber - 2007
Theodora Straková, Eva Drlíková, Leoš Janáček, Literární dílo, I/1-1, Editio Janáček, 2003
Svatava Přibáňová, Thema con variazioni, Janáček korespondence s manželkou Zdeňkou a dcerou Olgou, Editio Bärenreiter Praha, 2007
Janáček, Ecrits, choisis et présentés par Daniela Langer, Fayard, 2009
Notes :
Dans cet article je m'attacherai à un ouvrage inspiré d'un poème de Svatopluk Čech sur lequel Janáček travailla à partir de la fin d'année 1912, Šumářovo dítě, que l'on traduit le plus souvent par L'Enfant du violoneux ou parfois par L'Enfant du ménétrier (VI/14 du catalogue cité ci-dessus). Un poème symphonique peu souvent présent dans les salles de concert de l'Hexagone.
Lorsque Janáček composait cette ballade, quelle était sa situation ? Approchant la soixantaine, il restait, aux yeux de ses compatriotes, un compositeur de second ordre, un provincial à qui on reconnaissait volontiers certaines capacités dans le domaine de la chanson populaire. Pour le reste, le public de la capitale des pays tchèques n'avait entendu, en 1906, que quelques chœurs (1) submergés par la profusion de chœurs d'une multitude d'autres compositeurs dont certains connaissaient le succès depuis longtemps, Smetana, Dvořák, bien sûr et Novák, Suk et Foerster de manière un peu moins éclatante. La même année 1906, les Pragois mélomanes purent découvrir les deux mouvements de la Sonate pour piano récemment créée à Brno par Ludmila Tučková. Au mois de novembre, le 14, František Neumann à la tête de la Philharmonie Tchèque créa Jalousie, la pièce que Janáček avait primitivement destinée à l'ouverture de son opéra Jenůfa, tandis que quatre jours plus tard, Adolf Piskáček et la chorale Hlahol donnèrent en première audition pragoise Otče Náš dans sa nouvelle réalisation. L'ouvrage essuya de mauvaises critiques… Les Pragois entendirent la cantate Amarus en 1912. Enfin, le 25 mars 1914, les Instituteurs de Prague et leur chef František Spilka donnèrent la première pragoise du chœur Les 70 000, avec une reprise le 4 avril. Quant à Rákós Rákóczy, ce ballet monté sur la scène de l'opéra en 1891, qui s'en souvenait quinze ou vingt ans plus tard ? Les milieux musicaux éclairés de la capitale du pays de Bohême avaient bien entendu parler de son dernier opéra, Jenůfa, qui avait trouvé un écho dans la seule ville de Brno où son auteur animait une modeste Ecole d'orgue. Quant à l'étranger et la France en particulier, il avait bien été en contact avec trois de ses œuvres chorales à l'occasion de la tournée des Instituteurs moraves en 1908 à Paris, mais personne ne remarqua l'originalité et la profondeur de l'expression musicale de Maryčka Magdónova. Noyé au milieu de plusieurs chœurs d'autres compositeurs tchèques, cette composition ne s'était pas imposée ; on avait surtout applaudi la discipline des choristes et leurs excellentes prestations.
Pourtant, le compositeur morave n'avait pas ménagé ses efforts pour obtenir que Jenůfa soit monté à Prague. En désespoir de cause, il avait nourri l'espoir que son opéra suivant Osud (Le Destin) lui ouvrirait les portes de la reconnaissance pragoise. En vain. Vilém Zemánek, à la suite de la première pragoise de la cantate Amarus qu'il avait conduite le 6 octobre 1912 - dont l'existence remontait à 1897… - le chef de la Philharmonie Tchèque, obtint de Janáček qu'il lui réserve la première audition d'un nouvel ouvrage symphonique. Pris par l'enfantement difficile de son sixième opéra, Les Excursions de M. Broucek dont il écrivait alors la première partie, Janáček se laissa séduire par la ballade de Svatopluk Čech, Šumářovo dítě et en composa la traduction musicale.
Au printemps 1913, la composition terminée, il l'expédia à Zemánek pour qu'il l'étudie pendant les vacances. Le chef d'orchestre en promit l'inscription à un concert de la saison suivante. Il invita un peu plus tard le compositeur à venir diriger les répétitions. Dans l’attente de la création de sa pièce orchestrale, Janáček rédigea un texte de présentation de son œuvre. Le compositeur préjugeant mal des forces de l'orchestre ne proposa que deux répétitions. Il sortit de la première (15 mars 1914) fort déçu que les musiciens d'orchestre ne saisissent pas l'originalité de sa pièce et qu'en plus ils aient si peu travaillé la partition ; il jugea alors plus prudent d'en reporter l'exécution à la saison suivante. Le déclenchement de la guerre de août 1914 en décida autrement…
Cependant, instruit par les difficultés rencontrées au cours de la répétition d'orchestre, et sans doute insatisfait de sa version actuelle, Janáček repensa l'orchestration de sa ballade. Il en rédigea donc une nouvelle version. Pour fêter dignement son soixantième anniversaire en 1914, le Club des Amis de l'Art de Brno - que le compositeur avait présidé un temps - édita la dernière œuvre symphonique du compositeur.
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| Partition de l'Enfant du violoneux - page de titre |
La nouvelle version fut envoyée à Zemánek assortie de la dédicace de l'auteur, comme il s'y était engagé. Mais à cause de la situation politique, les chances d'une exécution furent repoussées dans des temps plus lointains. D'autant plus qu'Otakar Ostrčil, chef d'un orchestre amateur pragois se montra intéressé par la nouvelle pièce symphonique et qu'il se proposa de l'interpréter. Les négociations s'engagèrent avec ce nouvel acteur à qui Janáček adressa cette lettre le 23 novembre 1914.
Cher Monsieur,
Monsieur A.Rektorys (2) me fait part d'une agréable nouvelle : vous seriez d'accord de produire Šumařovo dítě par l’Association orchestrale. (3) J'en suis heureux, et je suis sûr que l'oeuvre sera présentée comme il se doit.
L'ambiance de l'oeuvre est simple et elle ne sera comprise que dans le flot rapide des vrais tempi.
Le docteur Zemanek a promis de l'exécuter vers la fin de la saison de printemps, mais après la nouvelle de monsieur Rektorys, je n'ai plus fait suite à sa proposition.
Je vous prie, ainsi que l'Association orchestrale de donner un peu d'amour et beaucoup de dévouement à l'étude de cette oeuvre, que je vous demande respectueusement de produire.
Votre dévoué Leoš Janáček
En possession de la partition, celui-ci ne tarda pas à s'apercevoir que ses difficultés étaient au-dessus des possibilités de ses musiciens amateurs.
Entre-temps, une divine surprise attendait Janáček. Karel Kovařovic, le chef du Théâtre National de Prague, après nombre de refus, venait de céder aux recommandations conjuguées de Gustav Schmoranz, le Directeur du Théâtre et de Marie Vesela-Calma, la zélée cantatrice qui avait usée de toute la force de sa persuasion pour lui chanter quelques airs de Jenůfa et le convaincre de monter enfin cette pièce. Cet opéra fut créé à Prague en mai 1916 apportant enfin la consécration publique à son compositeur. Du même coup, la création à Prague de L'Enfant du violoneux prendrait une nouvelle dimension et apporterait à son auteur la confirmation de son triomphe. Le compositeur morave apprit à ne pas douter des intentions d'Otakar Ostrčil. Lorsque les circonstances se présentèrent, la création se précisa. Ostrčil profita d'une invitation de la Philharmonie tchèque à la diriger pour inscrire L'Enfant du violoneux au programme d'un concert de cette illustre phalange. Janáček toujours soucieux d’améliorer son expression musicale adressa à Ostrčil ses dernières recommandations le 6 novembre 1917, quelques jours avant la création : (4)
J'ai pensé qu'il serait plus efficace de confier au célesta le motif de l'endormissement pour que ses parties se lient mieux, et d'une teinte la plus fine possible. Qu'en pensez-vous? Si vous êtes d'accord, faites écrire pour cet instrument un octave plus bas que les flûtes.[…] Je viendrai à la répétition de mardi. […] J'aurai plaisir de vous voir et j'attends avec impatience de découvrir votre travail.
Cette création se produisit le 14 novembre 1917 à Prague au cours d’un concert offrant à ses auditeurs la Symphonie n° 2 d’Otakar Jeremiaš, l’ouverture Komenský de Zdeněk Fibich et Printemps et désir de Josef Bohuslav Forster. De retour chez lui à Brno, Janáček remercia le chef d’orchestre Otakar Ostrčil le félicitant d’avoir assuré le succès de son ouvrage.
Très cher ami,
Je me remets de cette tension "pragoise."
J'ai remarqué l'importance de l'exécution de l'Enfant du violoneux. Par votre excellent travail vous avez aidé à amener cette oeuvre à la victoire.
Il n'était pas facile de réussir et jouer sous la pression des autres oeuvres exécutées. Vous m'étiez sympathique dès le premier moment, maintenant je vous aime : vous avez pénétré dans mon âme très profondément, car l'oeuvre se trouvait dans cette même profondeur. Il n'était pas facile de la comprendre. […] Très respectueusement votre dévoué Leoš Janáček. (5)
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| Otakar Ostrčil, compositeur et chef d'orchestre |
Le public présent apprécia cette ballade. Mais une partie de la critique continua à développer ses griefs contre le compositeur morave comme par exemple Vladimir Helfert dans un article de la revue Národ (6).
«Le tableau L’Enfant du violoneux est la première œuvre purement orchestrale de Janáček qui vient d’être exécutée chez nous. […] On parle du primitivisme de Janáček dans lequel on croit discerner le signe principal de la singularité de sa musique, de l’originalité de l’expression».
Janáček avait publié dans la revue Národ, à la demande de la direction, un article sur «Le berceau de la chanson populaire primitive tchèque». Helfert jouait sur le terme «primitivisme» pour l’appliquer directement aux compositions de Janáček, en opposition au travail réfléchi d’un musicien qui a étudié sérieusement la technique musicale. Le succès public pragois de Jenůfa ne datait que d’un an. Si nombre de compositeurs avait aussi applaudi l’opéra de Janáček, d’autres acteurs de la vie musicale, à la suite du musicologue et professeur Zdeněk Nejedlý, fervent smetanien et adversaire de Dvořák (et par conséquent de Janáček) avaient émis de vives réserves, et même des condamnations. Vladimir Helfert en digne élève de Nejedlý, appliqua ces principes à propos de L’Enfant du violoneux.
«L’Enfant du violoneux, cependant, démontre qu’en règle générale, derrière le prétendu primitivisme se cache un double extrême : soit la sophistication qui sous une forme raffinée, subtile, détermine la nature des compositions d’un Debussy, soit - la pauvreté du talent musical. Et c’est cette dernière qui ressort des compositions de Janáček ; aucun de ses travaux existants, du moins, n’a pu apporter la preuve du contraire.»
Comme indiqué précédemment, à Prague, peu d’ouvrages de Janáček avaient été joués. En conséquence, la connaissance directe que pouvait avoir Helfert de l’œuvre du compositeur morave se fondait sur une base bien maigre. Concernant Jenůfa, Helfert emboîtait le pas à son maître Nejedlý. Il ignorait son succès public et se conduisait comme si cet opéra n’existait pas.
«Je ne crois pas qu’un musicien pur-sang, en pleine possession d’un riche fonds musical et lyrique, serait à même de réprimer ses idées musicales foisonnantes au nom d‘un primitivisme préalablement fixé comme but. Cela s’exclut mutuellement. La façon dont Janáček traite un thème est très peu musicale. Ce qui est frappant chez lui, c’st son incapacité à déduire du thème, à force d’un travail créateur, une idée nouvelle et à laisser s’épanouir, à laisser surgir un nouvel espace poétique. Il utilise volontiers de petits motifs primitifs de peu de valeur qu’il répète avec une étrange parcimonie au point de littéralement vous halluciner. Ceci donne lieu, il est vrai, à une durée du flux musical, mais non à une forme qui fût préméditée dans une réflexion créatrice et qui serait orientée vers une conclusion.»
Helfert stigmatisait Janáček par son manque d’envergure (primitivisme, petits motifs primitifs). Décidément ce compositeur morave manquait de métier, pouvait en déduire le lecteur. On devine en creux, chez le commentateur, une critique acerbe de Janáček, abîmé par son repli identitaire morave et refusant de s’abreuver à la grande tradition tchèque incarnée par Smetana.
«L’Enfant du violoneux est une œuvre dépourvue de forme en ce qu’elle ne réalise pas la nécessaire fusion entre l’édifice musical et le contenu poétique. Sa musique coule, il est vrai, sans relâche, or il ne s’agit là que du simple rallongement d’un flux ininterrompu où manque toute nécessité intérieure qui pousserait le compositeur à mettre fin à sa pièce plus tôt ou plus tard.»
Helfert appuyait sur l’absence de construction formelle qu’il décelait dans L’Enfant du violoneux découlant, une fois de plus, de l’absence de formation sérieuse et d’un amateurisme compositionnel. En somme, il ne suffisait pas de jeter sur le papier à musique, quelques idées, de plus pauvres et primitives, pour former une œuvre musicale. Si Helfert ne fustigeait pas clairement que la fréquentation des musiques paysannes, sans un examen réfléchi de ces dernières, avait engourdi l’esprit du compositeur en l’éloignant de tâches plus profondes et sérieuses, dans son constat, il rejoignait son maître Nejedlý qui pointait le dilettantisme de Janáček. De plus, ce dernier ne faisait rien pour se faire admettre auprès de ces grands esprits de Prague. Ses écrits apparaissaient aussi sibyllins à leurs yeux que sa musique. Dernière banderille décochée par Helfert, celle consistant à enfoncer le clou sur la prétendue absence de rigueur dans la composition chez le compositeur morave.
«Des bizarreries introduites à dessein dans l’instrumentation et dans la notation ne sauraient abuser qui dans la musique révère l’art de la rigueur et de la logique.»
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| Vladimir Helfert - encyklopedie brno.cz |
Après un tel article, la bataille n’était pas encore gagnée pour Janáček. En fait, malgré des approbations de plus en plus nombreuses d’un certain nombre de ses collègues compositeurs et de musiciens, Janáček ne sera jamais profondément compris par le milieu musical tchèque, ses conceptions musicales se trouvant vraiment trop éloignées de celles de la plupart des autres compositeurs tchèques de son temps. En réaction à cet article, le compositeur écrivit une lettre de protestation à la direction de la revue Národ. Il leur demandait, de plus, de ne pas lui envoyer les numéros restants à son abonnement qu’il abandonnait à un autre lecteur.
Avant de revenir à l’œuvre de Janáček, il convient de jeter un regard sur le comportement de Vladimir Helfert (1886 - 1945) au fil des années vis-à-vis du compositeur morave. Helfert étudia auprès de Hostinsky et de Nejedlý qui le convainquit de la justesse de ses thèses. L’élève embrassa la doctrine de son maître. Cependant, lorsqu’il fut nommé à l’Université de Brno en 1919, il perçut des avis différents de ses collègues moraves ce qui le poussa à reconsidérer sa position vis-à-vis de la musique de Janáček et à l’étudier sans à priori. Bientôt, ayant compris la profondeur de son langage, il devint un fervent supporter du compositeur de Jenůfa, s’attirant évidemment les foudres de son ancien maître. Il entreprit de rédiger une vaste étude sur les compositions de Janáček qu’il planifia en plusieurs volumes dont il publia le premier à la veille de la déclaration de la seconde guerre mondiale. Il ne put continuer sa rédaction lors de son incarcération par les Nazis, tout d’abord à la forteresse du Špilberk à Brno, puis à la prison pragoise de Pankrác et enfin à Terezín. Il mourut des suites de ses années de prison sans avoir pu terminer sa vaste tâche.
Ostrčil, pourtant élève de Nejedlý, prit malgré tout partie pour Janáček en créant donc L’Enfant du violoneux en 1917, puis l’opéra Les voyages de M. Broucek en 1920 et les premières pragoises de trois autres de ses opéras, Kát’a Kabanová, La Petite Renarde rusée et L’Affaire Makropoulos.
Que raconte L’Enfant du violoneux ? Tout d’abord, cette histoire s’inscrit dans la lignée des contes qu’écrivit Karel Jaromír Erben et qu’il publia au milieu du siècle précédent notamment dans son Kytice z pověsti národních (Bouquet de poèmes nationaux) qui inspira déjà Dvořák. Quand on sait les liens qui unissaient Janáček à son aîné, on comprend qu’il ait tenté une approche un peu similaire. Cette ballade conte une histoire tragique, un conte fantastique où la mort rôde, force mystérieuse frappant les êtres modestes. Qu'on en juge. Un vieux et pauvre violoneux meurt laissant orphelin son jeune enfant malade héritant du violon paternel. Une vieille femme élève seule alors cet enfant. Un songe prémonitoire introduit la chute de la ballade. Cette vieille femme rêve que le vieillard violoneux revient sur terre et l'exhorte à le suivre, avec son enfant, en des lieux plus hospitaliers. A son réveil, le violon s'est volatilisé et le maire du village, puissant potentat, découvre la vieille femme berçant l'enfant décédé. Trajectoires humaines déchirantes. Accomplissement terrible. La mort grande gagnante. Il faudrait pourtant pouvoir consulter intégralement le texte de Čech dans une traduction française pour en goûter toutes les nuances et dépasser la sécheresse de ce simple résumé…
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| L'écrivain Svatopluk Čech |
thème menaçant (A)
thème (B)
thème (C)
Il faut remarquer, malgré la présence quasi continuelle d’un violon solo, que L’Enfant du ménétrier ne peut s’apparenter à un concerto pour violon, ni dans la forme, ni dans le type d’intervention du violon dans le discours musical. Souvent l’orchestre agit comme celui d’une formation de chambre avec prédominance d’un instrument ou d’un groupe intervenant quasiment comme des solistes à l’intérieur du flux orchestral.
Après la création pragoise le 14 décembre 1917, Prague, sous la direction d’Otakar Ostrčil, deux «reprises» eurent lieu dans la capitale tchèque, d’abord le 14 janvier 1923 à Prague, dirigé par František Stupka, ensuite le 8/12/24 toujours à Prague sous la baguette de Václav Talich, avant que le fidèle František Neumann ne la révèle le 1er novembre 1925 Brno. A l’étranger, le 3 mai 1924 à Londres, Henry Wood s’en saisit. Un article dans le Times de Londres témoigna du désarroi du rédacteur devant cette composition inhabituelle. L’incompréhension n’était pas seulement réservée aux habituels adversaires tchèques du compositeur… Quant à la France, il fallut attendre plus de soixante ans avant que le chef américain James Conlon (9) ne la joue à Lille, à la tête de l’orchestre philharmonique de Rotterdam, au cours d’un festival de musique. C’était le 31 octobre 1984. (10) Auparavant, l’auditeur ne pouvait s’en remettre qu’à la diffusion épisodique et hasardeuse de disques tchèques. Le disque de Břetislav Bakala, qui avait enregistré l’ouvrage en 1949, ne parvint en France qu’en 1957, celui de Jiří Waldhans une dizaine d’années plus tard et celui de František Jilek respecta le même intervalle temporel avant d’être gravé.
Il reste à espérer que des chefs français posent leurs regards sur cette partition et qu’ils aient le courage de l’inscrire au programme d’un de leurs concerts. Chef-d’œuvre ? Peut-être pas. Mais ceux-ci peuplent-ils si souvent les concerts ? De quelque manière qu’on le perçoive, L’Enfant du violoneux, étape importante dans le développement du langage si personnel de Janáček, mérite une place dans le répertoire symphonique des orchestres français.
Pour prendre connaissance du feuilleton écrit par Janáček sur son œuvre symphonique, L'Enfant du violoneux, (Šumářovo dítě), cliquer ici.
Joseph Colomb - octobre 2017
Merci à Renata Nováková-Daumas pour la traduction des lettres de Janáček et de ses correspondants présentes dans cet article.
Sources :
Janáčekův Archiv, Korespondence Leoše Janáčeka s Otakarem Ostrčilem, Hudební Matice Umĕlecké Besedy, Praha 1948 (Correspondance entre Janáček et Ostrčil)
John Tyrrell, Janáček, Years of a life, volume 1 (1854 - 1914), the lonely blackbird - Faber and Faber - 2006
John Tyrrell, Janáček, Years of a life, volume II (1914 - 1928), tsar of the forests - Faber and Faber - 2007
Theodora Straková, Eva Drlíková, Leoš Janáček, Literární dílo, I/1-1, Editio Janáček, 2003
Svatava Přibáňová, Thema con variazioni, Janáček korespondence s manželkou Zdeňkou a dcerou Olgou, Editio Bärenreiter Praha, 2007
Janáček, Ecrits, choisis et présentés par Daniela Langer, Fayard, 2009
Notes :
1. Extraits des Quatre chœurs pour voix d'hommes IV/17, composés en 1885, les numéros 2 et 3, Ô lásko, lásko et Ach vojna, vojna avaient été chantés par la chorale pragoise Hlahol sous la direction d'Adolf Piskáček, le 4 avril 1906, tandis que le 29 du même mois, de retour d'une tournée en Autriche et en Allemagne, la Chorale des Instituteurs moraves et, avec à sa tête, Ferdinand Vach, créait, à Prague, Dež viš et Klekánica (qu'ils allaient exporter, deux ans plus tard, à Paris), extraits eux aussi d'un autre ensemble, Quatre chœurs moraves pour voix d'hommes, IV/28, datant de 1904.
2. Artuš Rektorys (1877 - 1971) travaillait dans une banque. Journaliste musical, il noua des contacts avec Janáček bien qu’il travaillât à la revue Smetana, créée par Nejedlý, outil puissant de dénigrement de Dvořák et Janáček.
3. Orchestralni sdruzeni, ensemble orchestral de musiciens bénévoles, fondé en 1904 par le docteur J. Greif. Cet ensemble devint une vraie institution sous la direction de Otakar Ostrčil, qui influença la vie musicale tchèque. Il produisit les oeuvres des artistes boudés par des institutions officielles (le Théâtre National de Prague, l’Orchestre Philharmonique tchèque). Ostrčil en fut le chef d'orchestre entre 1908 et 1919, date à laquelle on l’engagea au Théâtre National de Prague. (d’après les informations de Daniela Langer dans son livre)
4. A cette date, l’opéra Jenůfa avait été joué 19 fois sur la scène du Théâtre National de Prague.
5. Lettre du 17 novembre 1917.
6. L’article a été publié le 22/11/1917.
7. Et de manière admirative.
8. Ce que l’on constate dans la majorité des cas lorsqu’un compositeur de l’époque romantique ou post-romantique et même de l’école expressionniste s’empare d’un thème équivalent.
9. La firme Erato grava les Danses de Lachie de Janáček dirigées par James Conlon. Il semble qu’un enregistrement par Conlon de L’Enfant du ménétrier ait existé.
10. Jakob Knaus indique la date du 23 octobre 1984 dans les pages de son remarquable site http://leos-janacek.orghttp://leos-janacek.org/ (en langue allemande)




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