L’enfant du violoneux
Feuilletons
Un nouveau feuilleton de Janáček en lien direct avec une de ses œuvres symphoniques qui ne jouit en France que d'une diffusion confidentielle. Aucun chef français ne s'en est emparé. La traduction de ce feuilleton a été assurée avec tout le soin nécessaire par la musicologue Daniela Langer qui connaît mieux que personne le monde du compositeur et que je remercie profondément pour ce travail si précis.
L'Enfant du violoneux
(Quelques notes sur l’instrumentation à l’occasion de la première exécution au concert de la Philharmonie tchèque)
Je m’étonne toujours de ce qu’on peut, comme si de rien n’était, oblitérer la couleur d’un thème par laquelle ce dernier s’est attaché à un instrument. Car est-il possible que le thème ait poussé dans l’âme du compositeur par sa seule mélodie, sans le scintillement coloré qui le fait d’emblée s’accrocher à un instrument précis, qu’il cherche, pour ainsi dire, dès sa conception ? Lorsque l’oreille ne perçoit que des sons d’une certaine couleur, l’esprit créatif à son tour ne les représente qu’en couleur. En tant qu’expression, le thème est attaché à un instrument précis ; lors du travail thématique il ne s’en écarte guère; il déteint peut-être sur des instruments apparentés tout en en recueillant plus d’ombre ou de lumière.
Ce n’est pas seulement en vertu d’un principe théorique de composition qu’un instrument précis, au cours de la composition, reste porteur de la même, voire souvent d’une seule et unique humeur.
Si l’expression de l’ « âme » du peuple, qui mène une vie âpre dans les bergeries communales de nos villages, a fini par se cristalliser dans ce motif en quatre altos
Ce n’est pas seulement en vertu d’un principe théorique de composition qu’un instrument précis, au cours de la composition, reste porteur de la même, voire souvent d’une seule et unique humeur.
Si l’expression de l’ « âme » du peuple, qui mène une vie âpre dans les bergeries communales de nos villages, a fini par se cristalliser dans ce motif en quatre altos
la croissance et la contexture des motifs du même caractère ne vont assurément pas riper sur d’autres instruments ; les quatre altos seront toujours requis dans la composition.
Cela est plus évident encore sur les motifs du « vieux violoneux » et de son enfant. Le violon solo qui chante la vie du violoneux et son trépas, sa douleur et sa joie, ne saurait tout de même être remplacé par un autre instrument ; tant que les quatre murs indigents de la bergerie ne daigneront pas résonner, toute la caractéristique du vieux violoneux restera dans ce violon solo. Il se meurt avec lui
exulte de joie avec lui
allèche son enfant en l’invitant à le suivre
promet des rêves dorés
Ces mélodies ne peuvent sinuer que dans le violon solo tout au long de la composition.
Les quelques geignements de l’enfant malade
c’est toujours le hautbois qui les pousse.
Le bailli est tout-puissant. Dans le village, il est omniprésent ; où qu’il porte son regard, tout se plie à sa volonté. Si les violoncelles avec les contrebasses mesurent ses pas
c’est la clarinette basse qui par le même motif répand la crainte du personnage, et les trombones, la dureté de ses décisions. Mais à son arrivée, toute la bergerie tremble et son motif se propage dans tout l’orchestre.
J’ai dit que ce n’est pas seulement en vertu d’un principe théorique que la couleur d’un motif expressif ne doit pas être oblitérée. Autrement dit, assigner un instrument ou une combinaison d’instruments à l’expression d’une certaine humeur ne relève pas que d’un principe théorique. Une expression vraie, un air - une mélodie - un motif, n’existe pas sans sa coloration particulière ; tant qu’elle en est démunie, elle n’a pas jailli du fond de la source : elle n’a pas été approfondie.
De la superficialité, on en trouve en abondance dans les compositions ; de même, d’ailleurs, que de jeux de sons. Quant à ces derniers, les plus piètres d’entre eux sont les jeux « contrapuntiques ».
Même dans les trios et les duos de Beethoven, j’étais toujours incommodé – jadis déjà, encore aujourd’hui – par la transposition des thèmes du violon dans le piano, puis dans le violoncelle, et réciproquement ; même là, il y a du travail routinier en abondance.
Traduction Daniela Langer
Šumařovo dítě (L’Enfant du violoneux) - Feuilleton XV/206 Hudebni revue, publié en janvier-février 1914
L’Enfant du violoneux, œuvre symphonique de Janáček - suivre ce lien.
Notes (Joseph Colomb) juillet 2017 :
1. L’Enfant du violoneux devait être créé à Prague en mars 1914. En fait, la première de cette pièce symphonique n’intervint que le 14 novembre 1917.
2. Dans le livre de Daniela Langer, Janáček, Ecrits, Fayard, 2009, on trouve beaucoup d’autres traductions de feuilletons du compositeur, remis dans leur contexte. Ils sont encadrés par une analyse stupéfiante de sagacité du processus créateur de Janáček par la traductrice. Rappelons que ce livre est une nécessité pour tous ceux qui désirent comprendre profondément la musique du compositeur.
2. Dans le livre de Daniela Langer, Janáček, Ecrits, Fayard, 2009, on trouve beaucoup d’autres traductions de feuilletons du compositeur, remis dans leur contexte. Ils sont encadrés par une analyse stupéfiante de sagacité du processus créateur de Janáček par la traductrice. Rappelons que ce livre est une nécessité pour tous ceux qui désirent comprendre profondément la musique du compositeur.








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