Un été 93
Les mois d'été de l'année 1893 comptent beaucoup dans la vie de Dvořák. Depuis son arrivée aux États-Unis fin septembre de l'année précédente, il a assuré la direction du National Conservatory of Music de New York, s'efforçant d'enseigner son art à une poignée de jeunes apprentis compositeurs. L'objectif affiché de son employeur, Jeannette Thurber, est de poser les bases d'une authentique musique américaine. Son école s'inscrit dans une démarche progressiste et accueille élèves pauvres, jeunes femmes et Afro-Américains. La démarche est inédite et seul le contexte new-yorkais, sans doute, rendit possible son accomplissement. On ne voit guère, en ces années autour de 1890, une autre institution musicale vouée à une telle utopie philanthropique.
La ville voisine de Boston, plus conservatrice, héberge quant à elle l’École de Boston, cercle aux contours flous de musiciens américains. Ce sont de bons compositeurs, sans aucun doute, et les noms de John Knowles Paine (1839-1906), Arthur Foote (1853-1937), George Chadwick (1854-1931) et Amy Beach (1867-1944) sont encore connus de nos jours. Mais un grave problème se pose : pour l'heure, la musique qu'ils offrent, pour agréable qu'elle soit, se différencie à peine, pour ne pas dire aucunement, de celle écrite en Europe. Les deux belles Symphonies de Paine (1875 et 1879) sont les premières œuvres de ce genre écrites par un compositeur né aux USA. Il ne s'agit pourtant pas de musique américaine. Ces mouvements témoignent d'une belle connaissance de l'art de Felix Mendelssohn ou Robert Schumann, et plus généralement du premier romantisme européen. Mais où y entend-on des échos du Nouveau Monde ?
Dvořák lui aussi compose une Symphonie sur le sol américain. Pas n'importe quelle Symphonie : une pièce qui porte la marque des États-Unis. Depuis son arrivée, il s'est efforcé d'écouter les chants de l'Amérique populaire. Ceux de la rue, des ouvriers en plein labeur, des musiciens noirs. Il s'agit pour lui de comprendre la voix du peuple, d'y dénicher les ferments d'une musique nationale et de bâtir avec ces éléments une œuvre sans précédent. Il confie à un journal américain (article complet ici) ce que doit être la tâche du "musicien savant" :
Quand il se promène, le musicien doit écouter chaque garçon en train de siffler, chaque chanteur de rue ou l'aveugle avec son orgue de Barbarie. Je suis pour ma part souvent fasciné par ces gens, à tel point que je peux à peine m'en détacher, et à l'occasion je saisis au vol des passages ou des fragments d'un thème mélodique récurrent qui sonnent comme la voix du peuple. Ces choses valent la peine d'être préservées, et personne ne devrait négliger une utilisation abondante de toutes ces suggestions. C'est un signe de stérilité, en effet, lorsque ces morceaux de musique si caractéristiques existent sans retenir l'attention des musiciens savants.
En mai 1893, la Symphonie est achevée, mais nul ne l'a encore entendue. Pour l'heure, les vacances d'été approchent. La logique voudrait que Dvořák rejoigne sa chère Bohême pour retrouver quatre des enfants qu'il a laissés là-bas. Tel n'est pourtant pas son choix. Il préfère faire venir le reste de sa famille pour, tous ensemble, aller encore plus à l'ouest, dans le lointain Iowa. Le responsable de cette décision est sans aucun doute ce jeune secrétaire à la fois Tchèque et Américain, Joseph Kovařík, qui lui a parlé de cette vaillante communauté venue de Bohême pour s'installer si loin, à Spillville, en plein cœur d'une campagne intouchée. Kovařík a sans doute évoqué les coutumes importées des Pays Tchèques, des champs immenses et des prairies à perte de vue. Une telle promesse ne pouvait pas laisser Dvořák indifférent, tant sa nostalgie du pays natal s'accompagnait d'un amour fervent pour la nature. La nature, et, notons-le, les trains à vapeur. La perspective d'un voyage de plus de 1500 kilomètres dans un convoi tiré par une de ces machines que le compositeur chérissait tant a pu peser sur une décision prise tôt dans l'année, comme on le lira plus bas (ce qui contredit l'hypothèse du "coup de tête inexplicable" encore servie par des biographes peu scrupuleux).
C'est donc dans ce coin perdu de l'Iowa que Dvořák et sa famille allaient passer l'été 93. Des vacances riches en découvertes et qui lui inspirèrent deux de ses plus grandes pages de musique de chambre, le Quatuor à cordes en fa majeur B. 179 (op. 96) et le Quintette en mi bémol majeur, B. 180 (op. 97). Le calendrier ci-dessous retrace le fil des événements en relation avec Dvořák pendant cette période.
Février 1893
20/02 Première mention de la décision d'aller à Spillville dans une lettre de Dvořák à Marie Bohdanecká
Mai 1893
8/05 John J. Kovařík écrit depuis Spillville à Dvořák pour lui proposer une résidence pour l'été ("selon vos instructions, j'ai trouvé un appartement de six pièces au premier étage d'une maison") (5)
21/05 Article de Dvořák : Real Value of Negro Melodies, New York Herald
21/05 Article de Dvořák : Real Value of Negro Melodies, New York Herald
24/05 New York - Dvořák termine la 9e Symphonie
25/04 Article de Dvořák : On Negro Melodies, New York Herald
31/05 Arrivée des quatre enfants de Dvořák encore restés en Bohême (Anna, Magdalena, Otakar, Aloisie) accompagnés par la plus âgée des belles-sœurs de Dvořák, Terezie Koutecká (1845-1905) (1) et la gouvernante Baruška Klerová (15)
Juin 1893
3/06 New York - 8h du matin, gare du Grand Central Depot, Forty-first Street et Park Avenue. Train pour Spillville. Dvořák est accompagné par son épouse Anna, ses six enfants (Otilie, Antonín jr., Anna, Magdalena, Otakar, Aloisie), sa belle-sœur Terezie Koutecká, Joseph Kovařík et la gouvernante Baruška Klerová (7) (9) (11) (15)
04/06 Étape d'une journée à Chicago pour visiter la Chicago World’s Fair (Exposition Internationale de Chicago) (7)
05/06 Arrivée à 11h du matin à la gare de Calmar, dans l'Iowa. Les voyageurs sont accueillis par John J. Kovařík, le prêtre de Spillville Thomas Bily et le Père Frantisek Vrba de Protivin (Iowa). Chacun est venu avec une carriole. L'attelage, fermé par la carriole de John J. Kovařík qui embarque les bagages, rejoint Spillville (9) (15)
05/06 Arrivée à 11h du matin à la gare de Calmar, dans l'Iowa. Les voyageurs sont accueillis par John J. Kovařík, le prêtre de Spillville Thomas Bily et le Père Frantisek Vrba de Protivin (Iowa). Chacun est venu avec une carriole. L'attelage, fermé par la carriole de John J. Kovařík qui embarque les bagages, rejoint Spillville (9) (15)
08/06 Dvořák commence l'écriture du Quatuor à cordes en fa majeur B. 179 (op. 96)
10/06 Les esquisses du Quatuor sont terminées
12/06 Début de la composition
15/06 Le premier mouvement est achevé, début du 2e mouvement
vers le 15/06 Installation d'un "Indian Medicine Show" à proximité de Spillville, pour une durée de 14 jours (9)
15-17/06 le 2e mouvement est achevé
18/06 Le 3e mouvement est achevé
23/06 Le Quatuor à cordes en fa majeur B. 179 (op. 96) est achevé
?/06 Création privée du Quatuor avec les Kovařík dans la Vieille Ecole (Old School) de Spillville. 1er violon : Dvořák, 2d violon : John J. Kovařík, alto : Cecilie Kovaříková, fille du précédent, violoncelle : Joseph Kovařík, frère de Cecilie (2)
26/06 Dvořák commence l'écriture du Quintette en mi bémol majeur, B. 180 (op. 97)
27/06 Mariage de deux habitants locaux, Mathias V. Kinkor et Rose Vojik. Dvořák assiste aux festivités et joue (de l'orgue ?) (13)
Juillet 1893
10/07 Dvořák reçoit la visite à Spillville d’une délégation tchèque venue de Chicago (Vilim, Královec, Vaněk) le demandant d'aller diriger sa musique à la Chicago World’s Fair (14)Août 1893
01/08 Dvořák achève le Quintette en mi bémol majeur, B. 180 (op. 97)
?/08 Création privée du Quintette avec les Kovařík dans la Vieille Ecole (Old School) de Spillville. 1er violon : Dvořák, 2d violon : John J. Kovařík, altos : Cecilie Kovaříková, fille du précédent, et son frère John Kovařík Jr., venu exprès de Chicago. Au violoncelle, Joseph Kovařík, frère de Cecilie (2)
03/08 Chicago World’s Fair (Exposition Internationale de Chicago) : Theodor Thomas dirige l'Ouverture Hussite
06/08 Dvořák, accompagné de son épouse, ses filles Anna et Otilie et Joseph Kovařík, se rend à la Chicago World’s Fair, par le train de 17h30 au départ de Calmar (3)
?/08 Création privée du Quintette avec les Kovařík dans la Vieille Ecole (Old School) de Spillville. 1er violon : Dvořák, 2d violon : John J. Kovařík, altos : Cecilie Kovaříková, fille du précédent, et son frère John Kovařík Jr., venu exprès de Chicago. Au violoncelle, Joseph Kovařík, frère de Cecilie (2)
03/08 Chicago World’s Fair (Exposition Internationale de Chicago) : Theodor Thomas dirige l'Ouverture Hussite
06/08 Dvořák, accompagné de son épouse, ses filles Anna et Otilie et Joseph Kovařík, se rend à la Chicago World’s Fair, par le train de 17h30 au départ de Calmar (3)
| Le trajet entre Calmar et Chicago, tel qu'on le ferait en voiture aujourd'hui. En 1893, il fallut plus de 14 heures de train à Dvořák pour ce même itinéraire. |
07/08 8h du matin : arrivée à la gare de Chicago. Dvořák et les siens logent à l'hôtel Lakota, E. 30th St. and S. Michigan Ave. à Chicago (voir http://www.chicagoancestors.org/place/lakota-hotel)
Journées de préparation du concert du 12/08 (7)
Journées de préparation du concert du 12/08 (7)
08/08 Chicago : le Spiering Quartet vient jouer à l'hôtel Lakota le Quatuor en fa majeur B. 179 (op. 96). Ce qui est annoncé comme "première audition privée" a en réalité été précédé par la création, également privée, de cette même œuvre à Spillville (voir le mois de juin)
12/08 Chicago World’s Fair, après-midi : Bohemian Day au Festival Hall. Démonstration de Sokol (rassemblement sportif de masse) et procession avec 30000 personnes tchèques ou d’ascendance tchèque. (10) Concert d’œuvres tchèques, à une exception :
Smetana, ouverture de la Fiancée vendue
Bendl, choeurs (Songs - "Bohemian Chorale")
The Star Spangled Banner pour voix mixtes
Dvořák, Symphonie n. 8 en sol majeur B. 163 (op.88)
Fibich, Marche funèbre de la Fiancée de Messine
Nápravník, Fandango
Dvořák, Danses slaves op. 72 n. 1, 2 et 3
Hlaváč, interlude de l'opéra comique The Chase (La Chasse)
Hlaváč, Mazurka n. 8
Dvořák, ouverture Mon Pays Natal
Dvořák dirige ses propres œuvres. Le reste du programme est dirigé par le Prof. Vojtěch I. Hlaváč (1849-1911), chef invité (Tchèque installé en Russie). Les musiciens sont ceux de l'Exposition Orchestra, comportant 114 membres, en réalité l'orchestre Symphonique de Chicago dans une configuration élargie à d'autres instrumentistes de rang (http://brianwise.net/tag/chicago-symphony-orchestra). La chorale mixte porte le nom de United Bohemian Singers of Chicago (8) (12)
Dvořák visite le Chicago Circle of Czech Musicians. Soirée au "Old Vienna", restaurant autrichien de l'Exposition. (11) Rencontre avec le Révérend Père Jan Rynda, originaire de Moravie, de la paroisse St. Stanislaus de St. Paul, dans le Minnesota. Rynda invite Dvořák à St Paul (3)
13/08 Courrier d'Harry Thacker Burleigh à Dvořák lui recommandant Will Marion Cook comme élève. (5) Dvořák rencontre Cook (6) (11) et accepte de le prendre dans sa classe de composition pour la saison à venir
13 ou 14/08 Dvořák part pour Spillville [M. Peress indique la date du 18 pour ce départ (11)]. Traverse le Mississippi à Prairie du Chien (11)
14 ou 15/08 Dvořák arrive à Spillville (via la gare de Calmar)
Après le 17/08 Dvořák assiste aux funérailles de Joseph Cibuzar (habitant de Spillville, voir https://www.ancestry.com/genealogy/records/joseph-cibuzar_142037800) et joue de la musique funèbre (13)
22/08 Dvořák commence la réduction pour piano du trio Dumky
Septembre 1893
01/09 Dvořák, son épouse et Joseph Kovařík partent pour Omaha (3)| Vers Omaha, plus de 500 kilomètres au sud-ouest |
3/09 Omaha : Banquet au National Hall avec 300 convives (4) (10)
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3 ou 4/09 Dvořák, son épouse et Joseph Kovařík prennent le train pour St Paul, Minnesota, en trajet de nuit via Sioux City et Mankato. (3) L'incertitude sur la date exacte provient de deux sources contradictoires : Joseph Kovařík parle du 4 septembre dans ses souvenirs, quand les coupures de presse qui relatent le séjour de Dvořák laissent plutôt penser qu'il s'agissait du 5. Il semble que Kovařík se soit trompé d'un jour (3)
4 ou 5/09 Arrivée à St Paul à 7h du matin. Visite au Père Jan Rynda au presbytère St. Stanislaus. Après-midi : visite les rives du Mississippi et la Cascade de Minnehaha (Minnehaha Waterfall), près de St Paul. La cascade inspire au compositeur un thème musical qu'il note, faute de papier, sur une manchette de chemise. Ce thème sera semble-t-il utilisé dans la Sonatine B. 183, op. 100 (l'information n'est pas due au compositeur lui-même mais à Joseph Kovařík).
Soirée au Česko-Slovanský Podporující Spolek (Cercle des Amitiés Tchéco-Slaves), au ČSPS Hall, à l'angle de West Seventh Street et Western Avenue, accueillant à cette occasion 3000 personnes. Un orchestre dirigé par Emil Straka accueille Dvořák au son de l'Ouverture de la Cavalerie légère de Franz von Suppé. Emil Straka joue du violon au cours de la soirée et Joseph Kovařík contribue à l'animation musicale (violon ? alto ? cello ?) (3) et (4)
Soirée au Česko-Slovanský Podporující Spolek (Cercle des Amitiés Tchéco-Slaves), au ČSPS Hall, à l'angle de West Seventh Street et Western Avenue, accueillant à cette occasion 3000 personnes. Un orchestre dirigé par Emil Straka accueille Dvořák au son de l'Ouverture de la Cavalerie légère de Franz von Suppé. Emil Straka joue du violon au cours de la soirée et Joseph Kovařík contribue à l'animation musicale (violon ? alto ? cello ?) (3) et (4)
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| Le retour à Spillville depuis St Paul |
6 ou 5/09 Quitte St Paul par le train de 8h00, arrive à Spillville à 16h00. (3)
Pendant septembre à Spillville Réfléchit à la mise en musique de Záhořovo lože (le Lit de Záhor) de Karel Jaromir Erben (4)
12/09 Courrier de la Philharmonic Society of New York proposant à Dvořák les dates des 15 et 16 décembre prochains pour les premières auditions de la dernière symphonie du compositeur (5). Ces dates seront retenues
Pendant septembre à Spillville Réfléchit à la mise en musique de Záhořovo lože (le Lit de Záhor) de Karel Jaromir Erben (4)
08/09 Anniversaire de Dvořák (52 ans)
12/09 Courrier de la Philharmonic Society of New York proposant à Dvořák les dates des 15 et 16 décembre prochains pour les premières auditions de la dernière symphonie du compositeur (5). Ces dates seront retenues
16/09 Départ définitif de Spillville. Train pour Chicago
17-18/09 Étape à Chicago pour la Chicago World’s Fair (7) (11)
19/09 Quitte Chicago, train pour Buffalo, dans l’État de New York. Visite les Chutes du Niagara
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| Le retour à New York, via Chicago et les Chutes du Niagara |
21/09 (?) Arrive à New York, gare du Grand Central Depot
27/09 Se rend à Worcester dans le Massachusetts. Assiste à l'oratorio Samson et Dalida de Camille Saint-Saëns au Music Festival
28/09 Music Festival de Worcester (Massachusetts) : dirige l’Ouverture Hussite et le Psaume 149. Retourne à New York
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| New York - Worcester, Massachusetts: environ 600 kilomètres aller et retour |
Octobre 1893
01/10 New York - Termine la réduction pour piano du trio Dumky02/10 New York - Début de la 2e saison au Conservatoire
Bilan : un été mouvementé
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| Panorama des déplacements de Dvořák entre début juin et fin septembre 1893 |
Beaucoup de commentateurs se contentent de souligner le cadre bucolique et national qui accueillit Dvořák et les siens pendant l'été 1893. Un rapide survol de l'ensemble des déplacements du compositeur pendant cette période démontre cependant combien il était resté actif, et que ces quelques semaines furent loin du repos contemplatif. Ses trajets, au total, dépassent les 7000 kilomètres, sans aucune mesure avec les déplacements qu'il pouvait faire en Europe : Berlin se trouve à 350 kilomètres seulement de Prague, et Vienne moins loin encore. Seuls les voyages dans les villes britanniques approchent des distances du même ordre que celles qu'il parcourut aux États-Unis (environ 1200 kilomètres séparent Prague de Londres), et encore ses visites en Angleterre étaient-elles isolées et séparées par plusieurs mois ou années. La tournée en Russie de 1890, qui mena Dvořák à Moscou et Saint-Pétersbourg, est certes plus longue, de l'ordre de 4500 kilomètres, tout en restant largement inférieure en taille au chemin parcouru dans le nord de l'Amérique.
Seules deux nouvelles œuvres sont écrites pendant ces quatre mois, mais elles comptent parmi les plus populaires du compositeur. Le 12e Quatuor à cordes en fa majeur B. 179 (op. 96) et le Quintette en mi bémol majeur, B. 180 (op. 97) sont tous deux désignés par le sous-titre "Américain", mais Dvořák lui-même ne les nommait pas ainsi : s'il appelait peut-être le premier "Spillville Quartet" - l'information est incertaine - on peut regretter que cette qualification originale n'ait pas perduré, tant l'oeuvre est intimement liée aux premières impressions du compositeur dans l'Iowa.
Ce séjour est marqué par le gigantisme, non seulement des distances, mais aussi des manifestations humaines. Les 30000 manifestants de Chicago, pour la Journée Tchèque, s'ajoutent aux 3000 convives venus honorer Dvořák à St Paul, succédant à un banquet dans la ville d'Omaha ne réunissant "que" 300 invités. L'immensité du Mississippi et la majesté des Chutes du Niagara venaient exalter ce sentiment d'immensité. Sa musique ne porte guère le reflet de cette profusion. La cascade qui l'inspire est celle, plus humble mais peut-être plus "authentique", de Minnehaha, à proximité de St Paul. L'œuvre qui en naîtra sera une modeste et admirable Sonatine pour violon et piano, dédiée à ses enfants.
Au contraire d'une certaine génération de "compositeurs américains", aujourd'hui bien oubliée, Dvořák refuse de célébrer ce pays gigantesque avec de gigantesques effets. Un trait de violon ou un solo de flûte lui suffisent pour exprimer une mélodie grande ouverte sur l'horizon. En cela, il est un réel précurseur d'une école musicale alors en devenir.
Alain Chotil-Fani, octobre 2017
Seules deux nouvelles œuvres sont écrites pendant ces quatre mois, mais elles comptent parmi les plus populaires du compositeur. Le 12e Quatuor à cordes en fa majeur B. 179 (op. 96) et le Quintette en mi bémol majeur, B. 180 (op. 97) sont tous deux désignés par le sous-titre "Américain", mais Dvořák lui-même ne les nommait pas ainsi : s'il appelait peut-être le premier "Spillville Quartet" - l'information est incertaine - on peut regretter que cette qualification originale n'ait pas perduré, tant l'oeuvre est intimement liée aux premières impressions du compositeur dans l'Iowa.
Ce séjour est marqué par le gigantisme, non seulement des distances, mais aussi des manifestations humaines. Les 30000 manifestants de Chicago, pour la Journée Tchèque, s'ajoutent aux 3000 convives venus honorer Dvořák à St Paul, succédant à un banquet dans la ville d'Omaha ne réunissant "que" 300 invités. L'immensité du Mississippi et la majesté des Chutes du Niagara venaient exalter ce sentiment d'immensité. Sa musique ne porte guère le reflet de cette profusion. La cascade qui l'inspire est celle, plus humble mais peut-être plus "authentique", de Minnehaha, à proximité de St Paul. L'œuvre qui en naîtra sera une modeste et admirable Sonatine pour violon et piano, dédiée à ses enfants.
Au contraire d'une certaine génération de "compositeurs américains", aujourd'hui bien oubliée, Dvořák refuse de célébrer ce pays gigantesque avec de gigantesques effets. Un trait de violon ou un solo de flûte lui suffisent pour exprimer une mélodie grande ouverte sur l'horizon. En cela, il est un réel précurseur d'une école musicale alors en devenir.
Alain Chotil-Fani, octobre 2017
Notes
Les autres articles de la série sur Dvořák à Spillville sont consultables sur MusicaBohemica :
Sur les traces de Dvořák à Spillville
Le 12e Quatuor à cordes, dit « Américain », de Dvořák
Le Quintette op. 97, dit « Américain », de Dvořák
Une lettre de Spillville
La maison de John J. Kovarik, "foyer" des opus 96 et 97 de Dvořák
Dvořák in Love, un roman de Josef Škvorecký
Dvořák tel que je l'ai connu - article 1 : Spillville, Symphonie du Nouveau Monde
Dvořák tel que je l'ai connu - article 2 : Spillville, Quatuor et Quintette dits "Américains"
Dvořák tel que je l'ai connu - article 6 : le choix de Spillville
La source principale pour les dates ci-dessus est le catalogue thématique de Jarmil Burghauser : BURGHAUSER Jarmil, CLAPHAM John, « Thematický Katalog », PRAHA, Bärenreiter Editio Supraphon, 1996.
Sur les traces de Dvořák à Spillville
Le 12e Quatuor à cordes, dit « Américain », de Dvořák
Le Quintette op. 97, dit « Américain », de Dvořák
Une lettre de Spillville
La maison de John J. Kovarik, "foyer" des opus 96 et 97 de Dvořák
Dvořák in Love, un roman de Josef Škvorecký
Dvořák tel que je l'ai connu - article 1 : Spillville, Symphonie du Nouveau Monde
Dvořák tel que je l'ai connu - article 2 : Spillville, Quatuor et Quintette dits "Américains"
Dvořák tel que je l'ai connu - article 6 : le choix de Spillville
La source principale pour les dates ci-dessus est le catalogue thématique de Jarmil Burghauser : BURGHAUSER Jarmil, CLAPHAM John, « Thematický Katalog », PRAHA, Bärenreiter Editio Supraphon, 1996.
Les autres sources utilisées pour rédiger l'article sont citées dans le texte ou spécifiées ci-dessous :
(1) BEVERIDGE David R., « Lieux de vie et voyages de Dvořák pendant les premières années de son mariage (1873-1877) – sa plus période la plus prolifique » (partie 2), http://musicabohemica.blogspot.fr/2015/04/lieux-de-vie-et-voyages-de-dvorak-1873_27.html (consulté le 25/10/2017)
(2) KLIMESH STEVEN A., « La maison de John J. Kovarik, "foyer" des opus 96 et 97 de Dvořák », http://musicabohemica.blogspot.fr/2017/08/la-maison-de-jj-kovarik.html (consulté le 25/10/2017)
(3) DAVIS LIONEL B., CARLEY KENNETH, « When Minnehaha Falls Inspired Dvořák », voir http://collections.mnhs.org/MNHistoryMagazine/articles/41/v41i03p128-136.pdf (consulté le 25/10/2017)
(4) voir Une lettre de Spillville (consulté le 25/10/2017), traduction française d'une lettre d'Antonín Dvořák au Dr Emil Kozánek, Kroměříž, Bohême, le 15/09/1893. Commentaires d'Alain Chotil-Fani.
(5) BECKERMAN Michael, BOTSTEIN Leon, BEVERIDGE David, HOROWITZ Joseph, SMACZNY Jan, « Dvořák and his world », PRINCETON, Princeton University Press, 1993
(6) « Timeline of Dvořák in America », non signé, http://www.dvoraknyc.org/dvorak-in-america/ (consulté le 25/10/2017)
(7) « Dvořák's Trip to Spillville », non signé, http://www.dvoraknyc.org/spitville (sic) (consulté le 25/10/2017)
(8) THE BOHEMIAN VOICE, ORGAN OF THE BOHEMIAN - AMERICANS IN THE UNITED STATES, VOL. II., OMAHA, NEB., SEPTEMBER 1, 1893.
http://digitalcommons.unomaha.edu/bohemian/7/ (consulté le 25/10/2017)
(9) KLIMESH CYRIL M., KLIMESH MICHAEL F., « The Spillville Of Antonin Dvorak’s Sojourn And Inspirations For The “American” », Selected Papers from the 2003 SVU North American Conference, Cedar Rapids, Iowa, 26-28 June 2003, https://www.svu2000.org/conferences/2003_Iowa/06.pdf (consulté le 25/10/2017)
(10) BUTTERWORTH Neil, « Dvořák », LONDON, Omnibus Press, 1984
(11) PERESS Maurice, « Dvořák to Duke Ellington », OXFORD UNIVERSITY PRESS, 2004
(12) « 125 Moments: 098 Antonín Dvořák », Chicago Symphony Orchestra's Rosenthal Archives, https://csoarchives.wordpress.com/2016/07/26/125-moments-098-antonin-dvorak/ (consulté le 25/10/2017)
(13) KLIMESH CYRIL M., « THEY CAME TO THIS PLACE - A History of Spillville, Iowa and Its Czech Settlers », METHODIUS PRESS, Second Edition, Revised and Reprinted 1992, SEBASTOPOL, CALIFORNIA
(14) Joseph Kovařík a mentionné que cette visite avait eu lieu le 4 juillet, information reprise par J. Burghauser. De récentes recherches ont permis de modifier cette date pour la placer au 10 juillet : Cf.
The New York Herald, 1893 July 19, p. 8, col. [5]. Merci à D. Beveridge pour cette information. (ajout du 24/12/2017)
(15) Mentionné par Joseph Kovařík dans son article Dvořák tel que je l'ai connu - article 6 : le choix de Spillville.
(9) KLIMESH CYRIL M., KLIMESH MICHAEL F., « The Spillville Of Antonin Dvorak’s Sojourn And Inspirations For The “American” », Selected Papers from the 2003 SVU North American Conference, Cedar Rapids, Iowa, 26-28 June 2003, https://www.svu2000.org/conferences/2003_Iowa/06.pdf (consulté le 25/10/2017)
(10) BUTTERWORTH Neil, « Dvořák », LONDON, Omnibus Press, 1984
(11) PERESS Maurice, « Dvořák to Duke Ellington », OXFORD UNIVERSITY PRESS, 2004
(12) « 125 Moments: 098 Antonín Dvořák », Chicago Symphony Orchestra's Rosenthal Archives, https://csoarchives.wordpress.com/2016/07/26/125-moments-098-antonin-dvorak/ (consulté le 25/10/2017)
(13) KLIMESH CYRIL M., « THEY CAME TO THIS PLACE - A History of Spillville, Iowa and Its Czech Settlers », METHODIUS PRESS, Second Edition, Revised and Reprinted 1992, SEBASTOPOL, CALIFORNIA
(14) Joseph Kovařík a mentionné que cette visite avait eu lieu le 4 juillet, information reprise par J. Burghauser. De récentes recherches ont permis de modifier cette date pour la placer au 10 juillet : Cf.
The New York Herald, 1893 July 19, p. 8, col. [5]. Merci à D. Beveridge pour cette information. (ajout du 24/12/2017)
(15) Mentionné par Joseph Kovařík dans son article Dvořák tel que je l'ai connu - article 6 : le choix de Spillville.





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