Mérite-t-elle vraiment son titre cette Petite encyclopédie de la musique ? Publiée en 1997 sous la direction de Brigitte Massin (1) et sous l’égide de La Cité de la Musique, de la Réunion des Musées nationaux et des Editions du Regard, dans un format confortable (27 x 22 cm) et dans une pagination un peu restreinte (un peu moins de 300 pages), elle offrait à tout un chacun une vue générale de la musique. En cela elle gagne son titre d’encyclopédie. Un certain nombre de musicologues (2) signèrent un ou plusieurs articles portant sur une époque bien précise, une forme musicale, une école particulière, etc. Quant au qualificatif qui accompagnait le titre, il se trouvait justifié par la brièveté des notes rédigées qui allaient à l’essentiel. Destiné au mélomane occasionnel, le texte ne pouvait pas être exhaustif. Le lecteur, s’il voulait en savoir plus, devait se tourner vers l’une des encyclopédies musicales que les principaux éditeurs publièrent à partir des années 1980. Dans cette Petite encyclopédie, après avoir évoqué les lieux de la musique, la science de la musique et son histoire, une petite centaine de pages hébergea des biographies de compositeurs au nombre de 107. Par ordre alphabétique, les figures majeures des compositeurs qui apportèrent leur science et leur génie, défilèrent tout au long de ces pages. Aucun ne bénéficia de plus de deux pages, la plupart d’entre eux confinés dans une colonne et demie sur les trois que comptait chaque page. Qui fut retenu pour illustrer la musique tchèque ? Antonín Dvořák, Leoš Janáček, Bohuslav Martinů et Bedrich Smetana, les trois mousquetaires de la musique de ce pays d’Europe centrale, les trois premiers disposant d’une photo.
Tout en gardant à l’esprit que cette encyclopédie parut en 1997, alors que le festival Janáček de 1988 initié par l’Opéra de Paris avait commencé à imposer quelques-uns de ses opéras et quelques autres de ses œuvres, il parait opportun de regarder comment Janáček était perçu. Tout d’abord, il avait droit de cité. Si une semblable encyclopédie était parue trente ans auparavant ou même vingt ans, il y a fort à parier que le compositeur morave n’y aurait pas trouvé place. Les temps changeaient. Le simple fait de le sélectionner au milieu de 106 autres compositeurs signifiait qu’on lui attribuait une place dans l’évolution musicale. En 80 lignes, son portrait était brossé ainsi que sa production musicale. Aucun des opéras de la maturité ne manque à l’appel, pas plus que Taras Bulba, Le Journal d’un disparu, la Sinfonietta, la Messe glagolitique et les Lettres intimes. En une phrase ramassée, le lecteur apprend que «son langage se nourrit des inflexions du dialecte local, de la musique populaire et des sons de la nature». Dans le cadre étroit imparti, difficile de donner plus de précisions et de nuances. L’auteur de cette biographie - aucune n’est signée (3) - précise de manière concise son langage. «L’expression est concentrée, directe, née de motifs brefs, sans développement, et la tendresse y trouve sa place à côté de rythmes insistants, de brisures capricieuses». Après avoir inscrit le compositeur dans le «courant contemporain», le chroniqueur énonce que «il devient impossible de relier sa technique d’écriture à des exemples connus, dans le traitement des instruments, des thèmes et de la tonalité (4)». Seule réserve que je pourrais apporter à ce texte, une petite inexactitude quand le rédacteur cite Jenůfa dont il note «Après un échec à Brno en 1904, ce bouleversant drame paysan triomphe à Prague en 1916». Pourquoi qualifier d’échec la création de Jenůfa à Brno ? Malgré des conditions d’exécution plutôt précaires pour un opéra, Jenůfa connut le succès à Brno en 1904. Il est vrai que ce triomphe resta centré sur la capitale de la Moravie si bien que dans la capitale des pays tchèques on n’en sut quasiment rien. En effet, les journalistes pragois, à un ou deux près, manifestèrent une insensibilité certaine au langage de Janáček le maintenant dans un rôle de compositeur provincial et amateur. Dans l’article de cette Petite encyclopédie, la limitation en nombre de caractères ne simplifie pas la tâche du rédacteur et n’invite pas à la nuance.
Si l’on prend pour critère justement le nombre de caractères, Janáček est aussi bien loti (et donc considéré) que Bartók, Chostakovitch, Dutilleux, Ligeti, Martinů, Xenakis et à quelques lignes près que Britten, Cage, Sibelius, Varèse et Webern. Tous ces noms n’appartiennent pas aux mêmes générations de musiciens, mais chacun à son époque a amené des partitions novatrices dans le paysage musical et des inflexions dans le cours historique de la musique. Retrouver Janáček en cette compagnie et à cette place aurait été inconcevable deux décades auparavant. Voir par exemple la place qu’on lui réserva dans deux encyclopédies grand public des années 1970.
Sur les huit pages qui déclinent une chronologie musicale mondiale, en 1922, Kát’a Kabanová figure entre la fabrication des ondes Martenot et les grands «Chôros» de Villa-Lobos joués à Paris et voisine avec L’Enfant et les sortilèges de Ravel et Wozzeck, «opéra exemplaire du XXe siècle» de Berg. Là encore, une première pour Janáček. La reconnaissance de son génie créateur était en marche.
Quelques cinq ans avant cette encyclopédie, la Chronique du XXe siècle ne dédiait que quelques lignes à Janáček, de plus bien imprécises et marquées d’erreurs de chronologie. Il est vrai que cette Chronique ne s’attachait pas spécialement aux arts et à la musique, mais balayait largement les événements politiques, sociaux, artistiques, scientifiques, sportifs, plutôt comme un magazine que comme une encyclopédie. Telle quelle, cette Petite encyclopédie situait assez bien la place du compositeur morave dans la modernité musicale du début du XXe siècle, rejoignant l’intérêt manifesté par le public mélomane depuis 1988 par la révélation, entre autres, de Kát’a Kabanová et De la maison des morts à l’Opéra de Paris.
Joseph Colomb - avril 2017
Notes :
1.Brigitte Massin (1927 - 2002), journaliste et musicologue, avec son mari Jean, elle publia plusieurs forts volumes, des références sur le sujet (Beethoven, Mozart et Schubert, ce dernier qu’elle rédigea seule) et une Histoire de la musique, de Monteverdi à Varèse.
2. Jean-François Labie, Adelaïde de Place, Marie-Claire Mussat, Alain Poirier, Brigitte François-Sappey, Gilles Cantagrel, Marc Vignal, Myriam Chimènes, entre autres.
3. Plusieurs musicologues se sont répartis les biographies dont certains sont cités dans la note 2.
4. Page 230 de la Petite Encyclopédie de la musique.

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