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3 juin 2017

Disparition de Jiří Bělohlávek et d'Antonín Dvořák III

Disparition de Jiří Bělohlávek et d'Antonín Dvořák III

L’un de mes plus anciens souvenirs de Jiří Bělohlávek remonte aux alentours de 1984. France Musique diffusait le Requiem de Dvořák dirigé par un « chef encore jeune qui possède déjà un talent éblouissant » - je cite de mémoire, mais je me souviens parfaitement que le commentateur avait écorché le nom de Bělohlávek. Il est vrai que le premier e « mouillé » et le h aspiré ne facilitent pas sa prononciation en langue française. Le chef allait par la suite quitter le Symphonique de Prague pour reprendre la Philharmonie Tchèque, en pleine Révolution de Velours.

Puis, je suivis sa carrière à distance, m’étonnant de voir la Philharmonie Tchèque passer sous pavillon britannique (Chandos). Bělohlávek laissa pourtant cet orchestre en 1992 - temps troublés pour la politique et les arts dans une Bohême en pleine reconstruction - et sa carrière se déroula longtemps avec d’autres formations. Il enregistra beaucoup, avec le Symphonique de Prague, l’orchestre de la BBC (principal chef invité à partir de 1995, puis chef titulaire cinq ans plus tard, jusqu’en 2012), et la formidable Philharmonie de Prague qu’il fonda autour de jeunes musiciens passionnés. Sa discographie publiée sur son site officiel comporte 35 titres consacrés à Dvořák – sans doute son musicien préféré -, 29 à Martinů, 8 à Suk, 7 à Janáček et 3 à Smetana. Et il ne s’agit visiblement que d’une discographie partielle !

Son art ne s’intéressait pas aux seuls musiciens de Bohême. Il brilla aussi dans Brahms, Beethoven et Mahler, suscitant des critiques élogieuses de la presse spécialisée.

Quand je fus à Prague en 2004 pour le centenaire de la disparition de Dvořák, j’assistai au récital de Bělohlávek avec la Philharmonie Tchèque. La tignasse du jeune fauve de la Révolution de Velours avait blanchi, en accord avec la signification de son patronyme (bělo, blanc ; hlávek, tête). Ses gestes étaient à la fois amples et précis. Il dirigeait « sa » musique avec une sincérité sans affect, soutirant de la masse orchestrale des alliances de timbres inouïes que Dvořák savait si bien façonner, et qui passent inaperçues chez la plupart des chefs. Je le revis – toujours de loin – à Prague en 2014, pour deux concerts du Festival Dvořák au résultat contrasté. La Philharmonie en petite forme pour le Concerto pour piano retrouva un entrain souverain avec la 7e symphonie. Je remarquai alors à quel point la timbale donnait sa force vitale à cette partition, et comment Bělohlávek l’avait compris.

Ces derniers jours de mai 2017 je m’étais plongé dans l’étude de la dernière intégrale symphonique de Dvořák par Bělohlávek éditée en DVD. Les passages documentaires faisaient comprendre combien ce grand homme était resté simple, voué à une musique qu’il admirait tant, tout en faisant preuve de la plus grande exigence envers ses musiciens.

Facebook m’apprit hier que Bělohlávek venait de mourir. La photo de l'annonce montrait un homme souriant et chauve. Je crus à une erreur et voulus protester. C’était, hélas, bien lui. Je ne savais pas qu’il souffrait d’un cancer et que ses cheveux blancs avaient chuté à cause du traitement. Quand la Philharmonie de Luxembourg m’avait commandé un texte pour un récital de Bělohlávek dans cette ville en mars dernier, j’ignorais qu’il s’agirait de l’une de ses dernières apparitions publiques. Dans mon esprit, les grands chefs avaient des vies extraordinairement longues, et l'amère nouvelle de sa mort m’est tombée dessus comme une trahison.

Jiří Bělohlávek et Antonín Dvořák III
Antonín Dvořák III et Jiří Bělohlávek (C) Unitel Classica


Le coffret de DVD évoqué plus haut comporte un documentaire « Sketches of Dvořák » où l’on voit Bělohlávek discuter, dans la maison de Vysoká u Příbramě, avec Antonín Dvořák III. C’était l’arrière-petit-fils du compositeur – la ressemblance est troublante – qui est aussi décédé cette semaine. « Tony », comme ses proches l’appelaient, n’était pas musicien mais cultivait avec passion la mémoire de son ancêtre. Je ne l’ai jamais rencontré, mais je le connaissais pourtant, pour l’avoir croisé dans maints articles et dans la préface que Paul Polansky rédigea pour le livre « Dvořák, my Father » écrit par Otakar.

Triste semaine pour la grande famille Dvořák.

Domine Iesu Christe, Rex gloriae,
libera animas omnium fidelium defunctorum
de poenis inferni et de profundo lacu.


Alain Chotil-Fani, 3 juin 2017

Notes

Discographie sur le site officiel : http://Jiribelohavek.com/pages/discography.html

Coffret DVD des symphonies de Dvořák (Philharmonie Tchèque, dir. Jiří Bělohlávek), réf. Unitel Classica 2072828

Documentaire « Sketches of Dvořák » réalisé par Barbara Willis Sweete.

2 commentaires:

  1. Merci cher Alain de ton bel article aux tonalités justes et qui rappelle que ce grand chef excellait aussi, comme bien d'autres musiciens de ce même "petit" pays prodigue en interprètes inspirés, dans l'interprétation d'oeuvres de grands compositeurs bien au delà de la musique tchèque. L'idée de défendre cette musique n'était pas, n'est pas et ne sera jamais de réduire celle-ci à une dimension nationaliste mais bien de lui rendre la place qu'elle occupe dans les faits et que l'Histoire ne lui a pas toujours offerte tout comme de rétablir un certain nombre de vérités.

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    1. Merci Eric. En effet, loin d'un nationalisme étriqué, Bělohlávek, et d'autres, s'efforçaient de replacer les grands compositeurs de Bohême au cœur de la tradition occidentale, à laquelle ils appartiennent sans ambiguïté.

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